- Chercheurs d’or, de cuivre et de diamant, les creuseurs artisanaux font vivre de nombreux ménages en République démocratique du Congo.
- Depuis 1998, au Katanga, l’artisanat minier attire des centaines de milliers d’exploitants sur de petits périmètres miniers incapables de les contenir.
- L’essentiel des gisements disponibles est contrôlé par des industriels. Exploitants artisanaux et miniers se disputent parfois les mêmes espaces.
- Mongabay a donné la parole à l’un des pionniers de cette activité, qui a accepté de partager son expérience.
Les exploitants miniers artisanaux ou « creuseurs », d’après l’appellation consacrée en République démocratique du Congo, sont devenus depuis la fin de la décennie 1990, des acteurs importants de l’économie de nombreux ménages. Alors que les chiffres divergent, faute de recensement exhaustif, entre 150 000 et 200 000 dans le Katanga, selon l’organisme américain spécialisé dans les ressources minérales USGS, et jusqu’à 450 000, d’après des organisations professionnelles locales, dans le sud-est du pays, où se trouvent d’importants gisements de cuivre et de cobalt, leur rôle dépasse le seul cadre de l’économie locale et domestique. Ils assurent entre 10 et 15 % de la production nationale de cobalt, et même plus.
Mais cette activité reste faiblement formalisée, même si depuis la loi minière votée en 2002, ayant reconnu pour la première fois, l’artisanat minier comme une activité professionnelle. Surtout, les artisanaux manquent de Zones d’exploitation artisanale (ZEA) pourtant définies et exigées par le Code minier, réformé en 2018, et qui les érige en cadre de l’exploitation artisanale.
Il n’existe à ce jour que deux ZEA dans le Lualaba, et des sites dits « tolérés », c’est-à-dire des zones d’exploitation artisanale, où les exploitants artisanaux se sont imposés sans que l’Etat, des sociétés ou des personnes détenant les titres miniers ne les aient dûment affectés à cette activité. Mais la particularité dans ce cas, c’est que l’Etat a obtenu des détenteurs de titres miniers ainsi occupés qu’ils « tolèrent » une telle occupation.
L’absence de ZEA en nombre suffisant dans la région du Katanga, au sud-est de la RDC, crée des rivalités permanentes entre industriels et exploitants artisanaux. Les premiers accusent de temps en temps les seconds d’intrusions dans leurs périmètres pour l’exploitation illicite des minerais, ou d’y opérer des vols. Les exploitants artisanaux, à leur tour, ne conçoivent pas que les industriels raflent tous les gisements, alors qu’ils ont le droit de jouir des richesses de leur pays, en tant que premiers occupants ou simplement en tant que nationaux.
Après les tensions survenues, fin décembre 2025, dans la ville de Kolwezi, capitale de la province du Lualaba, et ses environs, impliquant les exploitants artisanaux mécontents de la suspension des entités transformatrices des minerais issus de l’artisanat, –laquelle suspension a paralysé l’offre des artisanaux–, Mongabay s’est entretenu avec Samy Mulaj.
Cet habitant de Kolwezi fait partie des pionniers de l’artisanat minier dans la région du Katanga. Samy Mulaj évoque un contexte économique précaire, conséquence des crises politiques et institutionnelles persistantes dans le pays, au cours des décennies précédentes jusqu’à la fin des années 1990. Prendre son marteau, son burin ou sa pique, et descendre dans une mine artisanale profonde et sombre avec des tunnels, permet de lutter contre le dénuement. Cette activité est pour lui une source de dignité, outre qu’il est un service rendu à la communauté. Il la conçoit comme la principale source d’emplois pour de nombreux Congolais, dans la région et à travers le pays.
Samy Mulaj est président des Exploitants miniers artisanaux du Katanga en coopérative (EMAKC), une coopérative minière basée à Kolwezi. Il est également secrétaire général du Comité national de suivi et accompagnement de l’artisanat minier (CNSAAM) basé dans la même ville.
Mongabay : Depuis combien de temps travaillez-vous dans l’artisanat minier ?
Samy Mulaj : Nous sommes dans l’artisanat minier depuis ses débuts. Personnellement, j’ai été président sous-régional de l’UAZA, puis de l’Union des artistes et artisans du Congo (UACO).
C’est en 1998 que nous avons démarré l’artisanat minier. Cela fait aujourd’hui environ 26 à 27 ans. Nous pouvons dire que nous sommes, en quelque sorte, les géniteurs de cette activité.

Mongabay : Qu’est-ce qui vous a motivés à créer cette activité ?
Samy Mulaj : La motivation est venue avec la chute de la Gécamines. À l’époque, le Grand Katanga était une province à vocation minière. Lorsque la Gécamines est tombée en faillite, la misère a commencé.
Cette entreprise comptait environ 36 000 travailleurs et avait accumulé près de 36 mois d’arriérés de salaire. Des travailleurs habitués à un salaire régulier, aux soins médicaux et aux vivres, se sont retrouvés sans rien.
Dans les années 1990, les gens mangeaient des épluchures de manioc, du maïs avarié, des aliments destinés aux animaux. C’était une situation dramatique.
Nous nous sommes alors dit qu’il fallait nous prendre en charge. Nous avons décidé de créer l’artisanat minier pour assurer notre survie et sauver la vie socio-économique de la population du Lualaba.
Mongabay : Depuis cette époque, qu’est-ce qui a changé dans l’artisanat minier ?
Samy Mulaj : Lorsque nous avons lancé l’artisanat minier, c’était une véritable révolution. À l’époque, cette activité n’existait pas dans le Code minier congolais. Nous avons créé quelque chose qui n’était pas reconnu légalement.
Ce n’est qu’en 2002 que l’artisanat minier a été reconnu comme activité légale dans le Code minier, comme toutes les autres activités qu’on retrouve au pays.
Cependant, l’État a mal accompagné ce processus. Le Code minier prévoit que l’exploitation artisanale se fasse uniquement dans les Zones d’exploitation artisanale (ZEA). Or, ces zones n’étaient pas disponibles lorsque l’activité a été libéralisée.
Faute d’orientation et de planification de l’État, les artisans ont exploité les gisements là où ils les trouvaient. Ensuite, les investisseurs industriels sont arrivés, ont acheté presque tous les espaces miniers, sans tenir compte des populations locales.
Aujourd’hui encore, les artisans n’ont pas d’espaces propres. Nous travaillons sur des sites industriels tolérés pour des raisons sociales, mais sans sécurité juridique. Pourtant, l’artisanat minier représente environ 20 à 30 % [Certaines sources avancent aussi le chiffre de 10 à 15 %, Ndlr] des minerais exportés par la RDC.
Mongabay : Quelles sont aujourd’hui les principales difficultés des artisans miniers ?
Samy Mulaj : L’État ne nous a jamais réellement accompagnés. Les industriels, disposant de moyens financiers importants, ont acheté les espaces où nous travaillions. Nous avons été chassés de plusieurs sites.
L’État lui-même n’a pas su localiser ou orienter les artisans à des endroits où nous devons travailler. On a presque carrelé toute la République. C’est ainsi que nous nous sommes retrouvés n’importe où. Alors, quand les industriels sont venus, ils ont pratiquement tout acheté. L’État-le Cadastre minier, le ministère des Mines, ou même le gouvernement n’a pas tenu compte de l’avenir de la population.
Aujourd’hui, les coopératives n’ont pas accès au crédit bancaire, faute de garanties. On nous demande des garanties pour des prêts de 500 000 ou 1 million de dollars, ce qui est impossible pour nous.
Les promesses politiques ne sont jamais tenues, et la situation reste bloquée. L’intrusion des « creuseurs » sur les concessions industrielles est une conséquence directe du manque d’espaces artisanaux.
Mongabay : L’artisanat minier est-il pourtant important pour l’économie ?
Samy Mulaj : Oui, sur le plan social et économique. Au Lualaba, environ 70 % de l’économie repose sur l’artisanat minier.
Les grandes entreprises industrielles emploient entre 6 000 et 10 000 personnes chacune, alors que l’artisanat fait vivre près de 450 000 travailleurs.
Les sociétés industrielles sont cotées en bourse et financées par des crédits internationaux garantis par les titres miniers. Les minerais sont souvent vendus d’avance, pour rembourser ces prêts. En revanche, les industriels refusent d’acheter les minerais issus de l’artisanat, ce qui vise à étouffer cette activité.
Ce sont surtout des opérateurs chinois qui achètent les minerais artisanaux, souvent à des conditions défavorables : poids minoré, prix bas, teneur sous-estimée. Malgré cela, ce commerce fait circuler environ 5 millions de dollars [Non confirmé ici] par jour, dans la province.
Mongabay : Quelle est, selon vous, la solution ?
Samy Mulaj : La principale défaillance est celle de l’État. Celui-ci doit contraindre les industriels à céder un ou deux carrés miniers aux artisans. Un carré représente environ 80 hectares [précisément 84,955 ha (≈ 0,85 km²) sur le plan cadastral, Ndlr], ce qui est insignifiant au regard des concessions de plus de 1 000 carrés détenus par certaines entreprises.
Si vous lisez le Code minier en son article 30 alinéa E statuant sur la superposition, c’est-à-dire l’exploitation sur le titre minier industriel, on peut superposer l’artisanat, mais à condition que les détenteurs de la concession acceptent et cèdent par écrit et volontairement ces deux carrés ou un carré.
Alors, l’État congolais a la possibilité de contraindre tous ces industriels qui ont 1000 carrés, par exemple le cas le cas de Tenke Fungurume mining ayant à lui tout seul 1600 carrés miniers [1 600 kilomètres carrés, plus précisément, selon un communiqué de TFM, Ndrl].
Donc, vous voyez un peu ? Il y a aussi KCC, Mutanda, Kamoa et d’autres encore qui ont 800 carrés miniers, 1000 carrés miniers. Mais nous, on ne demande pas mieux, on demande juste un carré, un ou deux carrés.
Or, un carré minier, c’est juste plus ou moins 80 hectares. Ils ne le font pas tout simplement, parce que l’État ne les y contraint pas. L’État est dans l’impossibilité de pouvoir rendre disponibles des espaces pour l’artisanat, alors qu’avec l’exode rural, le Lualaba, le Grand Katanga est surpeuplé avec beaucoup de gens venus de toutes les provinces.
L’État doit aussi investir dans la transformation locale des minerais. Aujourd’hui, la RDC vend les matières premières à bas prix, tandis que la valeur ajoutée est créée ailleurs. Par exemple, la matière première d’une voiture électrique coûte environ 3 000 USD, alors que le produit fini se vend à plus de 30 000 euros (soit 35293.23 USD).
Il en est de même pour le coltan ou le cacao : les producteurs touchent quelques dollars, tandis que la technologie capte l’essentiel de la valeur. Si nous ne transformons pas nos ressources localement, lorsque les gisements seront épuisés dans 20, 30 ou 50 ans, il ne restera rien.
L’artisanat minier fait vivre des millions de Congolais à travers tout le pays [Certaines estimations tournent autour de 2 millions de personnes directement dépendantes du secteur artisanal dans le pays, et 8 à 10 millions indirectement touchées, Ndrl]. Il doit être reconnu, encadré et soutenu par l’État. Sans cela, les conflits, la misère et l’instabilité continueront de sévir.
Image de bannière : Samy Mulaj, président des Exploitants miniers artisanaux du Katanga en coopérative (EMAKC), une coopérative minière basée à Kolwezi et secrétaire général du Comité national de suivi et accompagnement de l’artisanat minier (CNSAAM) basé dans la même ville. Image de Didier Makal pour Mongabay.
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