- Un afflux de familles des communautés Twa s’observe dans les centres urbains, au Nord du Nord-Kivu, dans l’Est de la République Démocratique du Congo. Depuis quelques années, l’on enregistre une augmentation continue du nombre de ménages de ces communautés dans les zones urbaines.
- Historiquement liées à la forêt, ces communautés se retrouvent dans les milieux urbains pour diverses raisons. Pour certaines familles, l’installation en ville est, non seulement une conséquence de l’expulsion des aires protégées, mais aussi un choix motivé par la situation sécuritaire dans les forêts. D’autres cherchent, par leur installation en ville, à échapper aux conflits fonciers les opposant aux communautés bantoues
- Ces déplacements entraînent de profondes conséquences sociales, culturelles et environnementales.
- De la part de l’Etat et des acteurs de la conservation, l’absence de réponses adaptées révèle les limites du respect des droits des peuples autochtones, outre qu’elle fragilise la perspective de la conservation inclusive, selon des avocats.
NORD KIVU, République démocratique du Congo — Les villes de Beni, Butembo, Oicha et leurs environs, situés dans le nord de la province du Nord-Kivu, dans l’Est de la République Démocratique du Congo, connaissent un mouvement accru des peuples autochtones Batwa, depuis ces dix dernières années. Vivant traditionnellement de la chasse et de la cueillette dans les forêts du bassin du Congo et autour d’elles, de nombreux Batwa ont aujourd’hui abandonné la vie forestière pour s’installer en ville, loin de leur environnement ancestral.
Certains avaient été expulsés des aires protégées, d’autres ont fui l’insécurité croissante y prévalant. Une autre catégorie de Batwa cherche à échapper aux conflits fonciers les opposant aux communautés bantoues ou à trouver des modes de subsistance alternatives face aux difficultés d’accès aux ressources forestières, rompant ainsi leurs liens avec la forêt.
Filipo Anania, l’un des leaders de la communauté Twa rencontré à Mavivi, au campement de Ngite, sur l’axe routier Beni-Oicha, se souvient avec précision du début de ce mouvement avec l’expulsion de sa communauté du Parc national de Virunga, vers 1994. Il raconte qu’ils n’avaient pas prévu, au départ, de vivre en ville et que cette installation, en milieu urbain, n’était nullement un choix consenti, mais une décision liée aux évènements qui se sont succédé et qui les ont contraints à de multiples déplacements.
« Au départ, on nous avait d’abord demandé de quitter les abords du parc. Nous sommes allés nous installer à Kubeti, près du PK25 [en pleine forêt dans le territoire de Beni, ndlr] », se remémore-t-il.

Après quelques années passées dans cette zone forestière, la situation sécuritaire s’est brutalement détériorée avec l’occupation des zones Batwa, par des terroristes des Forces démocratiques alliées (ADF), dans les années 2014 et 2015.
« Ils arrivaient dans la forêt et commençaient à égorger les gens sans pitié. Voyant nos proches massacrés, nous avons été contraints de fuir et, à ce moment-là, nous sommes allés nous installer à Mbandaka [un autre village situé non loin de l’agglomération de Mavivi, ndlr]», poursuit-il.
Là encore, les conditions de vie se sont révélées insoutenables, poussant la communauté à un nouveau déplacement. « Finalement, nous nous sommes retrouvés ici, à Mavivi, où nous vivons aujourd’hui », raconte Filipo Anania, sexagénaire et père de 4 enfants.
L’histoire de Filipo Anania est loin d’être isolée, car elle reflète la situation de nombreux membres de la communauté Twa aujourd’hui installés en milieu urbain, dans la province du Nord-Kivu.
En 2015, le Programme d’assistance aux pygmées (Pap), une organisation intervenant dans la défense des droits des peuples autochtones, basée à Beni, avait identifié au total 339 ménages Twa vivant dans les centres urbains et le long de l’axe routier Beni-Oicha. Le même rapport estimait à 1 794 le nombre total de personnes issues des communautés Twa réparties dans 7 campements, dans cette zone, au cours de la même année.

Dix ans plus tard, la situation a radicalement évolué. Selon les données fournies par le bureau territorial des Affaires sociales du territoire de Beni, basé à Oicha, dans cette même zone, on compte actuellement plus de 1 282 ménages répartis sur 13 sites abritant des peuples autochtones Twa, avec environ 6 784 Batwa. Ce qui illustre l’ampleur de l’exode forestier de ces communautés minoritaires autochtones.
Les défis de l’accès à la terre poussent aussi les Batwa vers les villes
D’après Maître Reginald Masinda, chef de projet au sein de l’Association paysanne pour la réhabilitation et la protection des pygmées ((Preppyg), basée à Butembo, d’autres populations Twa s’installent également dans les centres urbains, afin d’échapper aux conflits fonciers récurrents les opposant aux communautés bantoues, surtout dans le territoire de Lubero, au sud de Butembo, dans la province du Nord-Kivu.
«… Au-delà des facteurs sécuritaires, ces déplacements sont aussi motivés par les défis d’accès à la terre et aux ressources forestières, qui constituent la base du mode de vie et des moyens de subsistance de ces peuples autochtones… C’est ainsi que dans l’espoir de trouver des conditions de vie plus sûres et des opportunités économiques alternatives, certains Batwa migrent progressivement vers les villes », explique Maître Reginald Masinda.
L’expansion agricole et l’exploitation forestière, menées principalement par les communautés bantoues, figurent aussi parmi les raisons de l’exclusion des Batwa de leurs espaces ancestraux, les contraignant progressivement à quitter la forêt pour les villes.

Maitre Reginal souligne qu’il arrive parfois que des chefs coutumiers vendent, aux autres communautés bantoues, des terres appartenant aux peuples autochtones, à des fins agricoles ou d’exploitation du bois, par imprudence ou ignorance. « Etant donné que les Twa sont généralement pacifiques, c’est comme ça qu’ils décident de se retirer et de migrer vers les villes ou encore vers d’autres forêts… », affirme-t-il.
Jadis considérés comme les maîtres de la forêt, de nombreux membres des communautés Twa luttent aujourd’hui pour survivre en milieu urbain. Leur subsistance dépend en grande partie des aides ponctuelles ou spontanées fournies par des organisations humanitaires non gouvernementales, qui les identifient comme des déplacés, pour cause de conflits armés. Dans la plupart des cas, certains vivent de petits travaux journaliers, tandis que d’autres recourent à la mendicité pour subvenir aux besoins de leurs familles.
Dans certaines localités, les Batwa sont accusés de voler des produits agricoles appartenant aux communautés voisines, ce qui alimente des tensions sociales avec d’autres communautés. Une situation que confirme Filipo Anania, leader communautaire Twa, qui explique que leurs enfants grandissent dans ces environnements urbains, « par chance », les parents ne disposant d’aucune activité stable pour assurer leur prise en charge.

Faute de forêt, les savoirs ancestraux des Twa disparaissent progressivement
Pour Baudoin Ambiane, l’un des animateurs de l’émission « Sauti ya Mumbuti »[Écho des Pygmées, ndlr ] à la Radio Télévision Graben (Rtg) de Beni, les déplacements répétés des communautés Twa rompent leurs liens ancestraux avec la forêt et rendent difficiles certaines pratiques traditionnelles.
Selon lui, cette rupture fragilise le rôle historique des Twa dans la protection des forêts et de la biodiversité du bassin du Congo.
« Avant, on connaissait les règles de la forêt. Par exemple, on savait à quelle période on peut faire la chasse, quels arbres couper ou non pour préserver la forêt, quelle espèce protéger », explique-t-il. Aujourd’hui, éloignés de leur environnement ancestral, ils ne participent plus à la transmission de ces savoirs écologiques traditionnels.
La perte de l’accès à la forêt affecte, non seulement, leur culture, mais aussi leur mode de vie et leur équilibre social.
« Par exemple, nous ne sommes plus en mesure de pratiquer certains actes coutumiers comme le Lusumba [un rite d’initiation traditionnelle se déroulant uniquement en pleine forêt, ndlr]. De plus, ici en ville, nous consommons des aliments qui ne sont pas de notre culture. C’est aussi pour cette raison que nous constatons aujourd’hui une dégradation de notre santé et une mortalité plus précoce au sein de nos communautés », ajoute-t-il.

Par ailleurs, Maitre Reginald mentionne que quelques Batwa, pour survivre en zone urbaine, développent des activités liées à la pharmacopée traditionnelle. Selon lui, malgré la rupture avec leurs territoires forestiers d’origine, ces derniers tentent de préserver et de valoriser leurs savoirs ancestraux en médecine traditionnelle, en proposant des remèdes à base de plantes, pour répondre aux besoins sanitaires des populations urbaines. Cette reconversion, à la fois économique et culturelle, s’avère, pour une poignée de Batwa, une stratégie de survie en milieu urbain.
C’est le cas de Dr Linga, un Twa très connu dans la ville de Beni et qui dirige une structure sanitaire traditionnelle privée en plein centre-ville. Il cite également le cas de Safari Isigo, un autre acteur Twa engagé dans la valorisation de la pharmacopée traditionnelle, ne disposant pas encore d’une structure formelle, mais qui exerce son activité de manière ambulatoire dans la ville de Butembo. À travers son travail informel, il tente de s’assurer un minimum de subsistance dans un contexte urbain marqué par la précarité.
Espérer retourner en forêt malgré la lenteur des réformes
Malgré la loi portant protection et promotion des peuples autochtones en RDC, promulguée en 2022, jusqu’à présent, il n’existe aucune politique ou aucun mécanisme d’accompagnement des peuples autochtones dans les milieux urbains. Ce qui constitue, selon Maître Reginald, une violation des droits des peuples autochtones.

La division urbaine des Affaires sociales de la ville de Butembo reconnaît la présence des communautés Twa dans la ville, mais indique que seuls les enfants Twa vivant en ville, comme déplacés de guerre ou orphelins, sont considérés comme groupe vulnérable et bénéficient d’un accompagnement humanitaire au même titre que les autres groupes vulnérables.
Toutefois, certains membres de la communauté Twa espèrent retourner en forêt, les jours à venir. Constant Boibeto, un autre leader Twa et diacre au sein de l’Église 8ème Communauté des églises de pentecôte en Afrique centrale (Cepac), compte sur une initiative qui consiste à identifier des forêts situées aux abords du parc, ainsi que dans d’autres zones, appartenant aux peuples autochtones, les délimiter et les sécuriser par l’octroi de titres fonciers aux peuples autochtones.
En outre, dans le territoire de Lubero, l’ONG Preppyg a lancé un projet de sécurisation des forêts communautaires visant à réduire les conflits fonciers entre les peuples bantous et les communautés autochtones, afin de permettre à ces dernières de regagner leur terre et de continuer à jouer leur rôle dans la conservation.
Image de bannière : Une famille Twa installée depuis 15ans à Ndadi, un quartier périphérique de la ville de Beni. Image de Jackson Sivulyamwenge pour Mongabay.
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