- Le passif de la construction de l’autoroute Yaoundé-Douala au détriment des populations riveraines est lourd.
- Expropriations, cultures englouties, indemnisations impayées, communautés divisées, villages en ruine : tels sont les cicatrices laissées par la construction de l’autoroute au nom du progrès.
- Malgré les assurances des autorités gouvernementales de tenir les engagements, la cicatrisation des plaies de l’autoroute se fait toujours attendre.
Le soleil se lève sur Bibodi, petite localité située à 60 kilomètres de Yaoundé, sur le tronçon de l’autoroute Yaoundé–Douala. Là où s’étendaient hier des champs de cacao et de manioc, s’étire désormais une bande de bitume flambant neuf. Les habitants parlent d’un « désert social » pour désigner cette route qui traverse leurs villages sans jamais s’y arrêter.
Presqu’une décennie après le passage des bulldozers, les habitants vivent encore avec les blessures laissées par cette autoroute. Derrière le ruban de bitume flambant neuf, les cicatrices sont profondes : maisons détruites, champs engloutis, rancunes accumulées, cohésion sociale fracturée. Autant de stigmates visibles marquant à jamais les villages traversés par cette modernité autoroutière.
Terres autrefois dynamiques, portées par une jeunesse entreprenante, mais aujourd’hui contrainte à l’exode, ces localités semblent avoir perdu toute âme, tentant de survivre au milieu des décombres d’une vie antérieure radieuse, mais désormais enterrée. Ici, les cris des enfants, jouant hier dans la poussière, ont laissé place aux chants des oiseaux, aux bruits des camions et à l’odeur du bitume chaud dominant l’air.
Seuls quelques visages, fatigués par l’attente d’une indemnisation tardant à venir, donnent encore vie à ces terres presque vouées à l’abandon. Mère de quatre enfants, Marie Nloga est de ceux-ci. Sexagénaire, elle a perdu l’essentiel de ses efforts de jeunesse lors du passage des bulldozers : maisons, champs de manioc et bananiers plantains, desquels ses quatre enfants et elles tiraient l’essentiel de leurs ressources, pour vivre décemment et faire face aux charges scolaires. Elle laisse voir son indignation, debout devant les ruines de sa maison : « On nous a tout pris. On nous a dit que c’était pour le progrès. Mais quel progrès quand on perd son toit et qu’on dort chez des cousins », martèle-t-elle d’une voix en sanglots.
Hier encore, elle cultivait le manioc et vendait au marché. Aujourd’hui, elle vit de petits boulots précaires. Sa vie est devenue une attente : attendre une compensation, attendre une promesse, attendre un avenir qui ne vient pas.
Aujourd’hui, Cédric, 34 ans, son fils ainé, voit son rêve de devenir enseignant d’université brisé. Il a quitté l’école et se bat dans les petits métiers en ville, pour faire face aux charges de ses cadets, Bertrand, Sandrine et Yvan.
Comme Marie Nloga et sa famille déchirée, Joseph Boum, un papa de 70 ans, a perdu son champ de cacao qui constituait sa principale ressource. Aujourd’hui, fatigué et atteint d’un diabète, il dépend de ses enfants. Chaque matin, il s’installe derrière son petit commerce pour essayer de tirer de quoi manger : « J’ai perdu mon champ. Je vends du bois pour survivre. Mais ce n’est pas une vie », explique-t-il.
Il est aujourd’hui à la tête d’une famille dévastée par la perte de son épouse dans les circonstances difficiles, telles que le raconte son fils : « Quelques mois après que le champ de papa a été détruit, maman est tombée malade. Pendant des mois, nous avons été incapables de l’amener à l’hôpital, se battant comme on pouvait. On espérait que l’argent allait vite sortir pour qu’on l’y amène. Sans rien, personne ne voulait nous prêter le moindre argent, se demandant avec quoi on allait rembourser. Maman est morte ainsi, parce que nous n’avions plus rien ».

Les expropriations contestées
À quelques mètres du tracé, des murs éventrés témoignent encore des expropriations. Plus de 2 000 ménages ont été concernés tout au long de cette première phase longue de 60 kilomètres. Les indemnisations promises environ 575 millions francs CFA (1043688 USD) n’ont pas toujours atteint les familles.
Au ministère des Travaux publics, Armel Biakan, cadre d’appui, confie : « Les procédures d’indemnisation sont longues, mais elles suivent leur cours. L’autoroute est une nécessité nationale ».
Les récits de vies brisées, de rêves avortés et de familles déchirées traduisent l’ampleur des cicatrices laissées par l’autoroute. Face à cette colère sourde et aux accusations d’abandon, les autorités ne sont pas restées silencieuses. Le ministre des Travaux publics, Emmanuel Nganou Djoumessi, s’est rendu sur le terrain pour tenter d’apaiser les tensions et rassurer les populations, promettant que les erreurs de la première phase ne se répéteraient plus.
« Je comprends les inquiétudes des riverains. Les indemnisations seront une priorité absolue avant la poursuite des travaux. Nous avons appris les difficultés de la première phase, et nous ne voulons pas reproduire les mêmes erreurs. La deuxième phase ne durera pas autant que la première, et les compensations seront versées de manière juste et préalable, conformément à la loi ».

Les cultures englouties et les écosystèmes fragilisés
À Bibodi comme à Lobo, une commune du département de la Lékié située à 37 km de Yaoundé, ou encore à Ngoma, une petite localité située à 10 km de Lobo, les champs de cacao et de manioc ont disparu sous le bitume.
Au marché de Nkolbisson, arrondissement de Yaoundé 7, limitrophe à la commune de Lobo, marché qui bénéficiait des récoltes provenant des villages et localités dévastés par les conséquences de l’autoroute, les prix flambent : le régime de plantains est passé de 2 000 à 3 500 francs CFA (3,56 à 6,23 USD). Le macabo, rare, se négocie comme un produit de luxe. Les étals dégarnis racontent une histoire silencieuse, celle des populations travailleuses disloquées, déplacées, expropriées.
Mais au-delà des champs engloutis, l’autoroute a laissé des cicatrices dans la nature. Les forêts se sont fragmentées, les corridors écologiques utilisés par la faune ont disparu, et la pression sur les espaces restants s’est accrue. Les ONG locales et internationales alertent sur une perte de la biodiversité, qui se traduit déjà par la raréfaction de certaines espèces, et la pollution des cours d’eau.
À Lobo, une thèse soutenue à l’université de Yaoundé I par Hornella Flore Atsena Boyogueno conclut que « la construction de l’autoroute Yaoundé–Douala a entraîné des déplacements forcés, une perte des terres agricoles et une fragilisation du bien être des populations locales ». Autrement dit, les cicatrices ne sont pas seulement sociales : elles sont aussi écologiques, dépassant largement les promesses de modernité brandies par les autorités.
À Ndiki, localité située sur le tracé de l’autoroute Yaoundé-Douala, précisément sur le tronçon Bibodi-Douala, les habitants racontent que la fête des récoltes n’a plus lieu depuis trois ans. Les tambours sont silencieux, les danses ont disparu, et les chants qui rythment la saison agricole se sont éteints. « Sans champs, il n’y a plus de fête, plus de danse », confie un chef traditionnel, le regard perdu vers les terres désormais stériles.
Hier, les villages nourrissaient la capitale ; aujourd’hui, c’est la capitale qui dévore les villages. La disparition de ces célébrations n’est pas seulement une perte culturelle : elle traduit une fracture profonde, où les traditions s’effacent avec les champs, laissant derrière elles un vide identitaire et une douleur que les habitants portent comme une cicatrice invisible.

Les colères du terrain
À Bodmon et Édéa Est, localités situées dans la région du Littoral au Cameroun, les tensions foncières explosent. Les familles s’accusent mutuellement d’avoir profité des indemnisations. Les chefs traditionnels tentent de calmer les esprits, mais le tissu social se déchire. En octobre 2024, les riverains ont bloqué les travaux, érigeant des barricades de fortune, réclamant le paiement des indemnisations. Le ministre des Travaux publics s’est rendu sur le terrain, en février 2025, pour rencontrer les populations et trouver une solution. Il a annoncé la création d’une commission de suivi local pour gérer les indemnisations et a proposé aux populations de libérer une première portion de terrain, pour permettre la reprise des travaux. Ce que les populations ont accepté.
Henry Batoum, habitant de Makob, localité située sur le tracé de l’autoroute Yaoundé-Douala, précisément sur la section allant de Logdikit à Logmbom dans le Littoral, lâche au téléphone à Mongabay : « L’autoroute devrait nous rapprocher, mais aujourd’hui, elle nous divise ».
Les autorités avaient pourtant promis des écoles, des points d’eau, des routes secondaires pour relier les champs. Mais beaucoup de ces projets n’ont jamais vu le jour. Les espoirs se sont transformés en rancunes. Un chef de village témoigne : « On nous a promis des routes, pour accéder à nos champs. Rien n’a été fait. Nos jeunes partent, nos anciens se meurent. Nous avons l’impression d’avoir été sacrifiés au nom du progrès ».
Les incertitudes de la phase II
La phase II de l’autoroute, longue de 141 km entre Bibodi et Douala, située dans la partie Sud-Ouest du Cameroun, s’annonce encore plus douloureuse. Des milliers de ménages supplémentaires devraient être concernés par de nouvelles expropriations, mais aucun chiffre officiel n’a encore été communiqué. Les populations redoutent le scénario de la première phase, où près de 2 000 familles déplacées attendent encore les indemnisations promises. Cette incertitude nourrit la peur d’un avenir encore plus fragile, alors que les terres agricoles disparaissent et que les villages se vident. Ces populations quittent leurs villages pour la ville, à la recherche de petits boulots pour subvenir à leurs besoins élémentaires, en attendant le paiement de leurs indemnisations.
Lancée en octobre 2024, la phase II a été rapidement interrompue par des habitants exigeant le paiement de leurs indemnités, avant la poursuite des travaux. « Nos enfants, qui avaient déjà trouvé une vraie assise ici au village, sont en errance, sans formation professionnelle adéquate, revenus à la case départ, sans presque rien », souligne Batoum.
La loi camerounaise sur l’expropriation pour cause d’utilité publique (loi n°85-09 du 4 juillet 1985) impose une indemnisation juste et préalable avant toute libération des terrains, après une évaluation des biens par une commission et un paiement en une seule tranche avant la prise de possession. Ce qui n’est pas le cas de l’autoroute. « On continue de dire que nous voulons nos indemnisations. On ne bloque pas le projet. On a tout perdu : champs, maisons, terres et autres. Certains sont morts sans avoir touché cet argent », souligne Arsène Fabrice Bikoué, riverain de Bibodi.

Le paradoxe d’une modernité fracturante
L’autoroute Yaoundé–Douala n’a pas seulement déplacé des murs et des champs, elle a déplacé des vies. Les familles expropriées se retrouvent reléguées dans les périphéries urbaines, souvent sans emplois stables, contraintes de se reconvertir dans des activités informelles pour survivre. Les cultivateurs deviennent vendeurs de bois, les commerçantes se transforment en travailleuses domestiques, les jeunes s’accrochent à de petits métiers précaires.
Ce projet, présenté comme un symbole de modernité, révèle surtout un modèle de développement qui fragilise les communautés rurales et alimente un exode vers des villes incapables d’offrir des perspectives durables. Les cicatrices ne sont pas seulement visibles dans les murs fissurés ou les champs engloutis : elles se lisent dans les rêves brisés, les fêtes disparues, les rancunes accumulées.
Un chef de Lobo résume avec amertume : « Nos jeunes partent, nos anciens se meurent. Nous avons l’impression d’avoir été sacrifiés au nom du progrès ». Et malgré les assurances du ministre des Travaux publics, promettant que « les indemnisations seront une priorité absolue avant la poursuite des travaux », les habitants restent sceptiques.
Plus qu’une route, l’autoroute expose à une fracture sociale et écologique, dont les cicatrices resteront longtemps visibles, inscrites dans la mémoire collective des villages traversés.
Image de bannière : Une forêt fragmentée par l’autoroute avec des répercussions sur la biodiversité de la zone. Image fournie par Christian Essim.
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