- Un quadragénaire de l’arrondissement de Ndom a été attaqué par trois gorilles, alors qu’il rentrait de ses plantations dans les forêts bordant un site de conservation de primates de sa localité.
- De peur d’être attaquées par ces gorilles, les populations des villages environnant n’osent plus s’aventurer dans ces forêts, abandonnant ainsi leurs plantations.
- Ces primates, aujourd’hui en divagation, proviennent de ce site de conservation, qui semble désormais échapper au contrôle des autorités, plongeant les populations dans un climat de peur et d’inquiétude, aggravé par une famine due à la rareté des produits alimentaires.
Les proches de David Tjem, qui ne l’ont pas revu depuis un an, auront du mal à le reconnaître dans la rue, tant son visage a changé. Quadragénaire, l’homme, qui se targuait d’être un séducteur invétéré, a vu son apparence métamorphosée par une agression brutale de gorilles.
Il y a quelques mois, alors qu’il rentrait de ses plantations dans l’arrondissement de Ndom dans la région du littoral camerounais, trois gorilles furieux l’ont attaqué, laissant son visage dévasté.
Selon Tjem, ces primates en colère étaient moins motivés par une quelconque animosité à son égard que par le régime de plantains qu’il transportait, et qu’ils ont probablement dévoré. « J’avais d’abord vu un bébé singe, proche de moi et ne donnant pas l’impression d’avoir peur. Il me faisait des signes, comme une personne réclamant ce que je transportais. Mais je l’ai ignoré, puis j’ai continué ma route. Quelques secondes après, deux autres singes matures surgissaient de la forêt, m’attaquant directement. Parce que l’attaque a été très rapide, je n’ai pas eu le temps de me défendre, et après plusieurs coups, j’ai perdu connaissance. A mon réveil après plusieurs heures, les gorilles étaient partis, emportant le régime de plantains, que je transportais », dit-il au micro de Mongabay.
Pourtant un signe avant-coureur
La veille de l’agression, Tjem a eu un pressentiment étrange en apercevant un gorille géant rôder autour de ses plantations. Il n’avait pas prêté attention à ce visiteur, ignorant que c’était le signe avant-coureur d’un drame imminent. Le destin, semble-t-il, avait commencé à tisser sa toile.
« L’incident m’est arrivé au deuxième jour, où je m’attelais à nettoyer mes trois hectares de plantains. Le premier jour, quand je commençais le travail, j’étais d’abord tombé nez à nez avec un gorille. Nous nous sommes fixés du regard et il avait disparu dans la nature. Je n’ai pas eu tellement peur, parce que c’est régulier ici. Le lendemain, j’étais reparti pour continuer le travail, et c’est là que je suis tombé sur les trois gorilles qui m’ont mis dans cet état », ajoute-t-il.

Si Tjem a pu rentrer chez lui après l’incident, c’est grâce à une force intérieure qui l’a poussé à lutter contre la douleur et la fatigue. Mais, c’est surtout la réaction des villageois qui l’ont croisé sur son chemin, qui lui a fait prendre conscience de la gravité de la situation. Leurs murmures étouffés et leurs regards horrifiés étaient si éloquents que Tjem comprenait que son visage avait été altéré. « Quand je suis arrivé, les cousins qui m’avaient vus en premier avaient crié comme s’ils voyaient un monstre. Je ne m’étais pas encore rendu compte que je n’avais presque plus de nez, en plus de mon visage en sang et la peau de mon crâne arrachée », dit-il.
Tjem a été conduit d’urgence à la formation hospitalière la plus proche, où les premiers soins lui ont été administrés, avant qu’il ne soit évacué à l’Hôpital central de Yaoundé. Parce que la gravité de son état nécessitait des soins spécialisés, les médecins ont dû faire des interventions chirurgicales poussées pour tenter de restaurer son visage dévasté. Plusieurs opérations délicates ont été nécessaires pour réparer les dégâts, les équipes médicales s’acharnant à lui rendre son apparence d’antan.
Victime oubliée de l’État ?
Après les premiers soins, Tjem a quitté l’hôpital et est retourné à Ndom, son village. Mais il continue d’aller à Yaoundé pour des contrôles médicaux. Visiblement marqué par son épreuve, il garde une détermination farouche.
Son père, Mabout Kaldjob, a porté plainte contre l’État, à travers le ministère des Forêts et de la faune. Mais les démarches semblent n’avoir abouti à rien jusqu’à présent. Sa famille est donc contrainte de prendre en charge les frais médicaux coûteux. « C’est une somme importante, qui couvre tout, de la prise en charge initiale aux multiples interventions chirurgicales », dit-il, la voix empreinte d’une certaine lassitude.
Même si Tjem semble avoir recouvré une partie de sa santé physique, des blessures invisibles sont toujours présentes. Il confie que ses nuits sont encore peuplées de cauchemars, et que les regards des autres sont devenus un fardeau qu’il porte péniblement. Autant de séquelles psychologiques de l’agression qui continue de le hanter, un rappel constant de la violence qu’il a subie, ce jour-là. « Il y a encore mes plantations là-bas, le plantain et autres. Mais je ne peux plus mettre les pieds dans cette forêt », dit-il.

Les prisonniers de la peur
L’agression de Tjem a plongé la population de l’arrondissement de Ndom dans un climat de peur, notamment dans les villages avoisinant la forêt, où l’incident s’est produit. En effet, Tjem n’est pas un cas isolé. Quelques jours avant sa mésaventure, en 2025, l’un de ses cousins a également été victime de la violence de ces primates, avec des blessures plus graves que les siennes. Ce dernier poursuit actuellement ses soins dans un hôpital de Douala.
Ces gorilles, errant désormais dans les forêts de Ndom et semant la peur et la désolation parmi les populations, proviennent d’un site de conservation normalement protégé, situé dans l’arrondissement. Cette zone, interdite à la pêche, à la chasse et à l’exploitation forestière, est censée offrir un refuge sûr à ces primates. Mais les limites de cet espace n’ont plus rien de sacré pour ces gorilles. Car ils déambulent désormais à travers toute la forêt, au plus près des habitations.
Interrogés, la plupart des habitants, qui vivent de l’agriculture, affirment avoir déjà aperçu ces gorilles à plusieurs reprises. Mais les écogardes en service dans l’arrondissement, ont une autre lecture du drame. Selon eux, les gorilles ne sont agressifs que lorsqu’ils se sentent menacés.
« Les gorilles ne provoquent pas, mais ils sont très rancuniers. Si vous leur causez du tort, même un ou deux mois après, ils reconnaitront votre visage et chercheront à se venger de vous à la prochaine rencontre », explique Leonel Ella, chef du poste de contrôle forestier et de chasse de Ndom.
« Les autres habitants les rencontrent régulièrement dans la brousse, mais pourquoi ne sont-ils pas attaqués ? Il faut que monsieur Tjem vous dise ce qui s’est réellement passé dans cette brousse avec les gorilles », ajoute-t-il.
Loin d’être rassurées par ces explications, les populations restent sur leurs gardes. L’agression de Tjem et de son frère a laissé des traces profondes, et il leur est difficile de refaire confiance à ces gorilles. La peur les empêche désormais de retourner dans leurs plantations. Cette situation commence à avoir des conséquences sur l’approvisionnement en produits alimentaires dans les marchés locaux. La famine risque de s’installer si ce climat de peur persiste, laissant les habitants dans une situation de plus en plus précaire.
Image de bannière : Une famille de gorilles du parc au Cameroun. Image de gaikokujinkun via Flickr (CC BY 2.0).
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