- À Tabligbo, des jeunes et des femmes transforment les déchets agricoles et les déjections animales en biogaz et digestat, permettant irrigation, cuisson propre et fertilisation toute l’année.
- Les biodigesteurs réduisent la dépendance à la pluie, aux engrais chimiques et au bois de chauffe, tout en sécurisant les revenus des jeunes agriculteurs et maraîchères.
- Les déchets deviennent une ressource énergétique et fertilisante, limitant les pertes alimentaires et les émissions de gaz à effet de serre.
- Des chercheurs confirment que ces solutions renforcent la durabilité, la résilience et la productivité agricoles en Afrique.
À Tabligbo, à 80 kilomètres au nord-est de Lomé, ce samedi 3 janvier 2026, les champs maraîchers s’étendent entre des parcelles de manioc, de maïs et de petits élevages familiaux. À la lisière des exploitations, des tas de résidus agricoles et des enclos abritant quelques bovins, porcs ou volailles témoignent d’une agriculture vivrière, portée en grande partie par des jeunes et des femmes.
Ici, l’agriculture rythme les journées, mais reste étroitement dépendante du ciel. Lorsque les pluies tardent ou s’interrompent brutalement, les sols se durcissent, les puits s’assèchent et les cultures maraîchères dépérissent.
En saison sèche, de nombreuses parcelles sont laissées à nu, faute d’eau pour irriguer les planches de légumes. Les revenus baissent, l’incertitude s’installe.
Pour beaucoup de jeunes agriculteurs à Tabligbo, la saison sèche a longtemps été synonyme de ralentissement, voire d’arrêt total des activités.
Les déchets d’élevage et de récolte s’accumulaient à l’arrière des concessions, sans réelle valorisation, tandis que le bois de chauffe restait la principale source d’énergie pour la cuisson.
« Avant, on passait plusieurs mois sans produire », dit Gaston Abotchi, jeune agriculteur la trentaine à peine.
Sur ses planches de légumes, il cultivait surtout pendant la saison des pluies. « Quand l’eau manquait, tout s’arrêtait. On attendait simplement que la pluie revienne ».
À quelques mètres de là, Amandine Aklikou, 38 ans, partage une expérience similaire, mais avec une nuance différente. « Pour moi, la saison sèche était une période d’angoisse constante. Je voyais mes plants se dessécher et je ne pouvais rien faire pour mes poules et mes chèvres, qui souffraient de la chaleur et du manque d’eau », explique-t-elle en désignant son enclos et ses petites planches de légumes laissées à moitié vides.
« On dépensait beaucoup pour acheter de l’eau et du bois, et pourtant, nos rendements restaient faibles. On avait l’impression de travailler pour rien ».

Une initiative née sur le terrain
En novembre 2025, un groupe de jeunes agriculteurs et de femmes maraîchères de Tabligbo a découvert une nouvelle façon de gérer l’eau, les déchets et la fertilité des sols, grâce à une formation menée par Edward Kokou, jeune ingénieur en biogaz et responsable de l’entreprise Biopower.
« Nous leur avons montré comment diagnostiquer leurs besoins en énergie et fertilisant, évaluer la quantité de déchets organiques disponibles et déterminer le volume optimal du biodigesteur à installer », explique Kokou.
« Après cette formation, ils ont compris que leurs déchets agricoles ne servaient plus seulement à produire du compost, mais pouvaient devenir une ressource pour produire du biogaz, fertiliser le sol et même générer un revenu supplémentaire ».
C’est grâce à cet accompagnement technique que les jeunes et les femmes ont pu adopter la solution sur leurs propres exploitations, transformant progressivement leurs pratiques agricoles et leur quotidien. « Avant, on dépensait beaucoup pour l’eau et le bois de chauffe. Aujourd’hui, nous produisons toute l’année grâce au biogaz et au digestat », confie Afi Lawson, jeune maraîchère.
Aujourd’hui, l’eau circule dans les tuyaux reliés à la pompe alimentée au biogaz. « Le digestat rend le sol plus fertile et mes récoltes sont plus régulières », dit-elle, en observant ses plants de piment et de laitue.
Au-delà du compost, produire de l’énergie propre
Selon Edward Kokou, l’un des points clés est de changer la perception des déchets agricoles. « D’abord, nous diagnostiquons les besoins des producteurs en termes de fertilisant et d’énergie. Ensuite, nous évaluons la quantité de déchets disponibles et, en fonction de ces informations, nous déterminons le volume du biodigesteur à installer ».
« Au-delà de la cuisson propre, de l’éclairage et de l’électricité, le biogaz alimente les pompes à eau pour l’irrigation et sert aussi au chauffage des animaux pendant la saison pluvieuse. Les déchets agricoles ne sont plus seulement du compost : c’est une ressource pour produire de l’énergie, fertiliser le sol et générer des revenus complémentaires ».
« Avant, leurs déchets s’accumulaient et devenaient un problème », raconte-t-il. « Aujourd’hui, ils savent que leurs déchets ont de la valeur ».
« Après l’installation des biodigesteurs, des séances de formation sont organisées directement sur les exploitations. Les jeunes et les femmes apprennent à utiliser le digestat, à entretenir les installations et à gérer les flux de déchets », explique-t-il.
« La valorisation des déchets de production n’est pas encore optimale », souligne Kokou. « Les agriculteurs doivent comprendre que les déchets agricoles ne servent plus seulement à produire du compost. C’est toute une nouvelle ressource à exploiter de façon optimale ».
Selon lui, le biodigesteur ouvre la voie à de nouvelles opportunités économiques et agricoles. « Le digestat est un engrais organique plus performant, et le biogaz permet la cuisson propre, l’éclairage et surtout l’alimentation des pompes à eau. C’est aussi une source de revenus complémentaires, parfois inattendue en termes de capitalisation », dit-il.

Complémentarité avec l’énergie solaire
Le Togo a également lancé ce 12 décembre 2025, dans la région centrale la campagne de distribution de 39 000 kits solaires domestiques, en partenariat avec le ministère en charge de l’Énergie et des ressources minières.
Selon Abbas Aboulaye, Directeur général de l’Énergie au Togo, ce projet constitue un partenariat stratégique visant à soutenir le développement durable des zones rurales. « Ces kits solaires permettront, non seulement de fournir de l’électricité aux ménages, mais aussi de favoriser les activités agricoles et pastorales, notamment l’irrigation, l’éclairage des exploitations et la conservation des produits agricoles », précise-t-il.
« Il s’agit d’un partenariat stratégique qui permettra de favoriser les activités agricoles et pastorales, en apportant de l’électricité pour les pompes à eau et la conservation des produits agricoles », ajoute-t-il.
Dans ce contexte, les biodigesteurs et les kits solaires se complètent parfaitement : les uns transforment les déchets en énergie et fertilisant, les autres fournissent de l’électricité propre pour les exploitations, renforçant ainsi la résilience et la productivité des jeunes et des femmes agriculteurs.

Une solution saluée par la recherche scientifique
Pour Lamiaa Aattar, chercheur marocain en Économie de l’énergie à l’université Mohammed V de Rabat, cette initiative s’inscrit dans une dynamique plus large.
Dans une étude publiée en octobre 2025, dans la revue African scientific journal, sur la consommation d’énergies renouvelables et l’agriculture, le chercheur souligne que « renforcer l’usage des énergies renouvelables dans la production agricole en Afrique est crucial pour améliorer la résilience des systèmes alimentaires ».
Selon Edem Koledzi, Professeur titulaire en Chimie de l’environnement à l’université de Lomé, l’expérience de Tabligbo illustre comment l’innovation énergétique peut répondre à des enjeux environnementaux et agricoles cruciaux. Selon lui, « renforcer l’usage des énergies renouvelables dans la production agricole en Afrique est essentiel pour améliorer la résilience des systèmes alimentaires et réduire les impacts du changement climatique ».
Ce dernier attire également l’attention sur la question des déchets alimentaires et agricoles, souvent sous-estimée. « Aujourd’hui, on peut transformer de la tomate ou de la mangue pour éviter des pertes. Si ce niveau est raté, ces produits deviennent des déchets organiques. Or, ces déchets peuvent être valorisés pour produire du compost pour les agriculteurs ou être transformés en aliment pour le bétail », explique-t-il.
Il met en garde contre les conséquences environnementales du gaspillage alimentaire. « Le gaspillage alimentaire est responsable de 3,3 gigatonnes de gaz à effet de serre par an, ce qui le place au troisième rang mondial après les États-Unis et la Chine. Trop de déchets organiques deviennent une source de GES et détruisent la nature. Puiser dans ce que l’on n’utilise pas constitue un danger pour l’environnement, car ces déchets manquent d’oxygène et peuvent nuire aux sols et à la biodiversité ».
Pour pallier ce problème, il propose des solutions concrètes et adaptées aux réalités locales. « Chacun peut produire son énergie s’il dispose d’un jardin. En ville ou dans certaines zones plus densément peuplées, il est possible d’installer un biodigesteur domestique pour la cuisson des aliments. Ce sont des voies de valorisation existantes et efficaces aujourd’hui ».
Ces recommandations rejoignent directement la logique des biodigesteurs de Tabligbo, qui transforment les déchets agricoles et alimentaires en biogaz et digestat, réduisant à la fois les pertes, les émissions de gaz à effet de serre et offrant des revenus complémentaires aux jeunes et aux femmes.
Vers une agriculture plus résiliente et durable
À Tabligbo, les biodigesteurs ne sont plus de simples équipements techniques. Ils sont devenus des outils d’adaptation au changement climatique, portés par des jeunes et des femmes qui cherchent à sécuriser leurs revenus et à produire malgré l’irrégularité des saisons. Sur ces parcelles autrefois abandonnées, l’eau circule désormais et les déchets agricoles sont transformés en ressources précieuses.
Cette expérience montre qu’une agriculture durable et résiliente est possible grâce à l’énergie propre, à l’accompagnement technique et à l’appropriation des technologies par les acteurs locaux. Pour de nombreux jeunes et femmes de Tabligbo, la transition énergétique n’est plus une idée abstraite, mais un changement concret dans leur vie quotidienne.
Image de bannière : Des jeunes et des femmes agriculteurs lors de la formation dans un champ à Tabligbo au Togo. Image de Hector Sann’do Nammangue pour Mongabay.
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