- La production de safous est en déclin chaque année au Cameroun, à cause des fruits qui perdent leur grosseur et des arbres qui s’assèchent.
- Dans le village Andock, un important bassin de production de ce fruit très consommé et apprécié des Camerounais, les producteurs essayent tant bien que mal de contrecarrer cette situation en recourant à des méthodes traditionnelles ancestrales. Mais celles-ci semblent peu efficaces, car cette année, les arbres n'ont même pas fleuri en ce mois de décembre comme d'habitude.
- Ces agriculteurs, qui attribuent le changement climatique à cette situation, pratiquent d'autres activités pour joindre les deux bouts.
À Andock, l’un des plus grands bassins de production de safous de la région du Centre, les agriculteurs ne savent plus à quel saint se vouer pour redonner vie à leurs plantations.
Depuis quelques années, celles-ci se meurent sous les effets du changement climatique : les arbres sont desséchés, sans feuilles ni sève, et les fleurs, censées précéder l’apparition des fruits, sont absentes sur les branches.
Pourtant, il y a cinq ans encore, la situation était loin d’être celle que ces agriculteurs affrontent aujourd’hui dans leurs vergers. Elisabeth Manga, âgée de 55 ans, mariée et mère de quatre enfants, était, dans cette zone du département du Nyong-et-So’o, l’une des plus grandes productrices de ce fruit très consommé par les camerounais.
Elle raconte que la floraison débutait généralement en décembre pour prendre fin en janvier. Puis, s’ensuivait l’apparition des fruits qui atteignaient leur maturité en mai, afin d’être vendus.

Sans succès
Depuis la baisse de leur production, les agriculteurs d’Andock font usage de certaines pratiques traditionnelles, pour tenter de redonner vie aux arbres afin de les voir porter des fruits.
Par exemple, ils recourent aux pratiques ancestrales pour repousser une pluie menaçant un événement.
Malheureusement, ils se heurtent à l’échec de ces pratiques, pour ce qui est de la régénération de leurs plantations de safous. « Nos aïeux avaient des techniques qui marchaient à leur époque. Lorsqu’un arbre fruitier avait cessé de produire de façon prématurée, ils trouvaient toujours une solution. Il était par exemple question, après plusieurs rites, de faire grimper, sur les arbres concernés, le fils d’une femme originaire du village et n’étant pas allé en mariage. Quelques semaines plus tard, le problème était résolu et l’arbre recommençait à produire», raconte Manga. « Je maîtrise toutes ces choses, que j’ai déjà essayées sans succès. Je pense que le problème se trouve ailleurs. J’ai aussi essayé certains produits que ma fille m’a conseillé, après ses renseignements à Yaoundé, notamment divers genres de fongicides que j’ai aspergés à plusieurs reprises. Toi-même, tu vois le résultat, rien ne fonctionne », ajoute-t-elle.
Comme Manga, Henry Koungou, également grand producteur de safous et de cacao à Andock, a essayé ces méthodes traditionnelles et modernes sans succès. « Du haut de mes 64 ans, je pratique l’agriculture depuis mon enfance. Je n’ai toujours vécu que de ça. Donc, je maitrise un peu les produits et autres. J’ai acheté certains fongicides destinés exclusivement aux safous, sans suite. Je me dis que le problème est un peu plus profond», dit Koungou. « En plus, les vendeurs nous donnent des recommandations qui sont difficiles à respecter. Ils nous disent par exemple d’asperger le produit sur le tronc dès que celui-ci commence à fleurir. Mais s’il ne fleurit pas, on fait comment ? Ou alors d’asperger le produit après une fine pluie. Et s’il n’y a pas une fine pluie ? C’est compliqué, mon fils », précise Koungou.
Aujourd’hui en voie de disparition à cause des effets du changement climatique, les plantations de safous sont pour la plupart la principale source de revenus.
Au micro de Mongabay avec le cœur lourd et beaucoup de nostalgie, Elisabeth Manga s’est remémorée cette époque, où la vente de safous lui apportait une aisance financière, qui lui permettait de vivre décemment. « Un seul arbre pouvait me donner 300 000 francs CFA (600 USD). Ma production annuelle se chiffrait en millions de francs CFA (des milliers d’USD). Mon mari n’a pas le cacao et il est à la retraite depuis longtemps. Ce sont ces safous qui nous permettaient d’envoyer nos enfants à l’école, surtout que l’enseignement supérieur coûte cher, je ne vous apprends rien. Mais actuellement, ça ne va vraiment pas, les arbres ne produisent plus, mon fils », dit Manga.

En transition vers des alternatives
En attendant de trouver des solutions susceptibles de redonner vie à leurs plantations, ces producteurs se contentent de petits métiers connexes. Manga s’est lancé dans la production d’huile de palmiste, grâce à sa modeste plantation de palmiers. Même si le résultat financier n’est pas le même que celui de la production de safou, cette nouvelle activité lui permet de joindre les deux bouts, affirme-t-elle.
De son côté, l’époux de Manga, Mbazoa Atangana, instituteur retraité et n’étant pas propriétaire d’une plantation de cacao ou d’une autre culture, exerce à plein temps dans la production du vin de palme appelé « matango ».
Il le transforme ensuite en odontol, une boisson traditionnelle très consommée par les villageois, même si sa production reste interdite dans le pays.
En effet, l’odontol a souvent été à l’origine de nombreux drames ayant conduit l’Etat à mettre un terme à sa commercialisation. Le dernier drame est celui survenu, en décembre 2022, dans le village Nnom-nnam, dans l’arrondissement de Ngomedzap, dans la région du Centre, où la consommation de cette boisson a, selon le maire de cette commune, Régine Tsoungui, causé la mort d’une dizaine de personnes. Certains villageois la consommant en cachette, se seraient lancés dans une sorte de compétition devant récompenser le plus grand consommateur.
Malheureusement, cette compétition a coûté la vie à plusieurs participants. Atangana semble en être conscient, mais confie ne pas avoir beaucoup de choix.
Koungou, quant à lui, concentre désormais toute son énergie sur sa plantation de cacao qui, selon lui, est aussi en difficulté à cause des effets du changement climatique. À ses dires, ses revenus annuels ont diminué d’environ 50 %, en raison de la mort progressive de sa plantation de safous.

Un appel à l’aide du gouvernement
Les producteurs de safous d’Andock continuent de pratiquer d’autres activités, dans l’attente des solutions gouvernementales pouvant restaurer leurs plantations. « C’est vous qui êtes là-bas à Yaoundé et Douala, mon fils ! l’État dit quoi à propos de ça ? », dit Koungou d’un ton comique. « Parce que je sais que vous ressentez aussi ce vide de safous là-bas. Les acheteurs viennent ici chaque année, mais depuis quelque temps, ils rentrent bredouilles. Nous n’avons rien à leur vendre, puisque les arbres ne produisent pas » souligne-t-il.
Ces producteurs espèrent bénéficier de solutions gouvernementales, au moment où toutes leurs tentatives pour restaurer leurs plantations semblent vaines.
Notons que le Cameroun est un important bassin de production de safous (Dacryodes edulis) en Afrique. Entre 1990 et 2000, la production annuelle était estimée à 16 000 tonnes, selon l’Institut national de la statistique (INS). Dans le pays, ce fruit, encore appelé prune, est beaucoup cultivé dans les régions du Centre, du Sud et de l’Est. La production camerounaise est surtout exportée dans la sous-région, notamment au Gabon et en Guinée-Équatoriale. Ce fruit produit au Cameroun est aussi consommé dans certains pays européens comme la France, la Belgique et l’Allemagne.
Image de bannière : Des vendeuses de safou et de légumes dans un marché au Cameroun, en Afrique. Image de Minette Lontsie via Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
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