- La République démocratique du Congo et le Rwanda, deux des quatre pays des Grands Lacs africains, se sont engagés, le 4 décembre 2025, à Washington, à cesser tout soutien aux groupes armés.
- Sous la médiation du président américain, Donald Trump, les deux pays ont également convenu d’une coopération économique visant à mettre fin à 30 ans de violences armées.
- Mais les experts redoutent la « prédation » des minerais « critiques » congolais, dans un duel géopolitique et géostratégique opposant les Américains aux Chinois.
- L’écologie politique de cet accord est ici mise en lumière, attendu que le conflit entre Kinshasa et Kigali tient à des considérations d’ordre environnemental, économique et sécuritaire.
Alliant sécurité, diplomatie et business, l’accord signé à Washington est, d’après la promesse du président Trump, censé calmer les tensions et ramener la paix entre la République Démocratique du Congo et le Rwanda, et profiter aux deux pays, ainsi qu’aux États-Unis qui l’ont rendu possible.
De même, Kigali doit retirer ses troupes du territoire congolais et cesser tout soutien aux groupes armés, dont le plus en vue est le Mouvement du 23 mars (M23), groupe armé allié de l’Alliance fleuve Congo (AFC-M23), qui occupe d’importantes zones des provinces du Nord-Kivu et du Sud-Kivu, dans l’Est de la RDC, depuis 2024.
Kinshasa doit également neutraliser les Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR), groupe armé rwandais traqué par Kigali pour sa participation au génocide ayant coûté la vie à au moins 800 000 personnes, selon l’ONU, et tapi depuis dans l’Est de la RDC. Un mécanisme conjoint de suivi est prévu pour régler ces problèmes sécuritaires.
Mais la prise de la ville d’Uvira, le 10 décembre 2025, par l’AFC-M23 dans le Sud-Kivu, au lendemain de cet accord, fait déjà monter à Kinshasa les accusations de violation de l’Accord de Washington par Kigali.
D’après le porte-parole du gouvernement congolais, Patrick Muyaya, ce groupe armé a bénéficié de l’appui direct de l’armée rwandaise, celle-ci ayant pilonné les positions des Forces armées de la RDC à partir du Rwanda voisin.
Dans son volet Coopération régionale, le « Washington Accord for Peace and Prosperity », liant désormais Kinshasa et Kigali, prévoit le développement des infrastructures majeures telles que le corridor de Lobito, une voie ferrée censée relier le Katanga, où sont extraits le cuivre et le cobalt, à l’océan Atlantique par Lobito en Angola. L’objectif étant de faciliter l’acheminement de ces produits aux Etats-Unis et ailleurs dans le monde.
Le barrage hydroélectrique de Ruzizi III, sur le lac Kivu, dont l’électricité devrait, dans le même cadre, conduire les deux pays à coopérer et à partager les revenus communs. Ils développeront également une gestion commune (conservation, sécurité, tourisme) des Parcs nationaux de Virunga en RDC et des Volcans au Rwanda, un écosystème continu.
« C’est du jamais vu avec une telle concentration, une telle attention… une telle visibilité, une telle énergie, et peut-être même une telle pression pour résoudre ce problème», a souligné avec enthousiasme le président rwandais, Paul Kagame, dans une interview à Aljazeera, faisant allusion aux accords signés aux Etats-Unis.
Quant aux minerais très recherchés en raison de leur importance dans l’électronique, l’or et les 3T (étain, tantale et tungstène), enjeu majeur de la guerre dans l’Est de la RDC selon les rapports 2024 et 2025 de l’ONU, qui documentent l’activisme du M23, chacune des deux parties à l’accord a préféré exercer sa souveraineté sur la production, la transformation et l’exportation.

Les minerais, la sécurité et la logistique minière
Mais sous le modèle Trumpiste, cet accord est perçu comme la résultante de la concurrence que se livrent Washington et Pékin, dans une course effrénée aux minerais critiques nécessaires à la transition énergétique et dont regorge le sous-sol de la RDC : cobalt, cuivre, lithium, étain, tantale, tungstène.
Pour les Etats-Unis, tout comme la Chine, ou encore Doha, qui assure le volet interne de la médiation entre Kinshasa et l’AFC-M23, la RDC assure la logistique de la course aux technologies de pointe.
Le corridor de Lobito, à travers la ville de Kolwezi dans la région du Katanga, sert de centre de transfert des minerais critiques, selon le rapport intitulé « Floués ! La ruée vers les minéraux critiques en RDC » publié en octobre 2025, par Oakland Institute, un groupe de réflexion progressiste basé à Oakland en Californie.
L’accord de Washington prévoit d’embarquer au moins 50 % de cuivre, 30 % de cobalt et 90 % de zinc sur le corridor de Lobito d’ici à 5 ans. En même temps, dans un délai de 12 mois, la RDC doit réformer sa fiscalité dans le but de construire un secteur minier « responsable, transparent et extractif » pour qu’arrivent les entreprises américaines. Elle devrait également établir un cadre de transformation locale des minerais pour assurer un approvisionnement sûr, fiable, durable en 3T, cuivre et cobalt aux États-Unis, selon le Partenariat stratégique USA-RDC liant désormais Kinshasa et Washington.
Lors du lancement de la « Déclaration de principes » qui a précédé cet accord en avril 2025, le secrétaire d’État américain, Marco Rubio, a déclaré que des entreprises américaines apporteront une bonne gouvernance pour mieux garantir des chaînes d’approvisionnement responsables et fiables.
Déjà, des entités américaines à l’instar de l’entreprise Orion Resource Partners, basée à New York, qui gère 2,6 milliards USD d’actifs et détient 57 investissements dans des opérations minières à travers le monde, serait impliquée dans l’accord minier de l’administration Trump, selon Oakland Institute. C’est pareil pour le mercenaire américain Erik Prince, fondateur de la société militaire privée Blackwater et allié de longue date du président Trump.
Sur le terrain au Congo, par ailleurs, l’entreprise Alphamin Bisie basée au Nord-Kivu et l’anglo-suisse Glencore, qui exploite deux importants gisements de cuivre et de cobalt à travers les sociétés Kamoto et Mutanda, bénéficieront de l’attention américaine pour le compte des puissances occidentales, indique le rapport d’Okland Institute.

Des preuves de la contrebande minière vers le Rwanda
De cette manière, Washington organise son architecture minière congolaise pour réduire la dépendance de ses chaînes de valeurs vis-à-vis de la Chine, pays qui contrôlerait jusqu’à 70 % des capacités de raffinage mondiales de cobalt et de cuivre congolais, selon le même rapport. Or, selon Oakland Institute, le soutien des États-Unis au Rwanda et à l’Ouganda a permis jusqu’ici le pillage des ressources naturelles congolaises.
Ce soutien a suscité chez les Congolais le rejet de toute possibilité de transformation des minerais congolais au Rwanda, comme cela est apparu dans les débats lors de la signature de l’accord de principes chez les Congolais. « Peut-être qu’on a commis une erreur en allant vers les États-Unis pour leur demander leur soutien. C’est toujours une grosse erreur quand on va voir un hyper puissant. Il va vous imposer ses propres vues et vous ne pourrez rien faire », dit le défenseur congolais des droits humains, Alphonse Maiondo .
Le Rwanda a produit environ 520 tonnes (21,6 % de la production mondiale) de tantales en 2023 contre 347t en 2022, selon l’agence américaine spécialisée dans la géologie United States Geological Survey l’USGS, tandis que la RDC en a produit 890 tonnes (soit 37 % de la production mondiale) en 2023, d’après la même source. Mais ces chiffres seraient minimes, comparés à ceux de 2024 présentés par International Tin Supply Chain Initiative (ITSCI), un organisme spécialisé dans le suivi de la chaîne d’approvisionnement des minerais 3T en zones de conflits et à hauts risques.
Selon cet organisme, le Rwanda n’a pas déclaré toute sa production transformée par son usine : « Les bases de données sur le commerce international [Comtrade de l’ONU, Banque mondiale selon la même source, Ndlr] rapportent des chiffres nettement plus élevés pour les importations mondiales de tantale en provenance du Rwanda. Pour 2024, le volume des importations de tantale en provenance du Rwanda dépasse 2 900 tonnes, ce qui représente une augmentation d’environ 52 % (équivalant à environ 1 000 tonnes) par rapport à 2023 ; les données pour la période janvier-juin 2025 montrent une forte augmentation, atteignant 3 839 tonnes, soit une augmentation de 213 % par rapport à la même période en 2024 », rapporte ITSCI.
Pour justifier cette croissance non rapportée à ITSCI, Rwanda Development Board (RBD), un service public rwandais, a évoqué une production de 8 000 à 9 000 tonnes de minerais de 3T au Rwanda, selon ITSCI.
Or, selon ITSCI, les productions de 2024 déclarées s’étaient établies à 2 354 tonnes contre 2049 tonnes en 2023, soit 14 % de croissance normale. ITSCI a alors diligenté 51 enquêtes entre octobre 2024 et mars 2025, pour comprendre cette variation, lesquelles enquêtes n’ont pas confirmé la version du RBD, selon un rapport de l’ONU datant de juillet 2025.
Selon les experts onusiens, une partie des minerais congolais a été transformée et mélangée aux productions rwandaises et achetée par l’entreprise Boss Mining Solutions, membre d’ITSCI, dont le représentant, Eddy Habimana, « avait été précédemment impliqué dans la contrebande de minerais de la République démocratique du Congo vers le Rwanda ».
En décembre 2024, le rapport des experts de l’ONU indiquait que le Rwanda est la destination de 120 tonnes de tantale congolais chaque mois, depuis l’occupation, de la localité de Rubaya, dans le Nord-Kivu, par l’AFC-M23, en avril 2024.
Par ailleurs, l’or aurait aussi augmenté jusqu’à représenter 47 % des exportations nationales en 2020, selon une note du Groupe de recherche sur le Congo (GEC), après une fulgurante croissance de 755 % en 2019.

Le blanchiment des minerais de conflits
La période de la croissance de 213 % de la production rwandaise de tantale correspond à l’occupation par l’AFC-M23 des zones minières riches en coltan et en or, dans les provinces congolaises du Nord-Kivu et du Sud-Kivu.
En plus d’y avoir imposé une taxation sur les productions artisanales, la coalition AFC/M23 y a aussi pillé au moins 680 tonnes de minerais 3T étiquetés et non étiquetés, selon le rapport des experts de l’ONU datant de juillet 2025. Parfois aidée par l’armée rwandaise (RDF), selon ce rapport, cette coalition a aussi violé les procédures de traçabilité de ces minerais, amplifiant ainsi la contrebande au profit du Rwanda. Ce rapport considère qu’Erasto Bahati, le gouverneur du Nord-Kivu, nommé par l’AFC-M23, joue un rôle central dans ces opérations.
A l’issue de son enquête, ITSCI a suspendu quatre exportateurs rwandais de tantale pour défaut de devoir de diligence. Son rapport se conclut, par ailleurs, sur les « risques élevés de fraude minière, en raison de l’insécurité persistante en RDC », tout en déplorant que les affrontements persistants entre les entités armées dans la région du Kivu compromettent les efforts de diligence et un « commerce responsable » dans le secteur minier.
Mais le président Paul Kagamé a rejeté les conclusions de l’enquête de ITSCI dans une interview accordée à Aljazeera : « Nous avons nos propres minéraux — tungstène, étain, tantale. Ce jeu de reproches selon lequel le Rwanda exporterait des minéraux congolais n’est qu’un discours propagé par ceux qui refusent d’affronter le vrai problème ».
Dans sa note d’analyse de juillet 2025 intitulée « Profiter de la paix … Qui seront les bénéficiaires de l’accord de paix en RDC ? », Oakland Institute estime en outre que l’Accord de Washington entre le Rwanda et la RDC « semble destiné à favoriser les intérêts commerciaux et financiers avides d’accéder aux vastes richesses minières du pays ».
Il alerte sur « le manque d’intérêt, d’expérience et de savoir-faire des entreprises et des oligarques américains pour instaurer une paix durable », et pointe le risque de perpétuer « le cycle mortifère d’exploitation et d’extraction qui gangrène le pays depuis des siècles ».

Une poignée de cobalt, produit fini, avant son exportation. Image de Didier Makal.
Quid de la protection de l’environnement ?
La guerre suit les routes minières, dans les Kivu tout comme dans l’Ituri ou le Maniema, provinces où 122 groupes armés étaient actifs en 2020, en RDC. La stabilité politique recherchée par les accords de Washington entre Kigali et Kinshasa se présente comme une condition fondamentale de la conservation, notamment pour la gestion commune des Parcs nationaux des Volcans au Rwanda et Virunga en RDC.
Faute de stabilité régionale, le Traité sur la Conservation de la faune et la flore sauvage et le développement du tourisme du Grand Virunga (GVTC) entre la RDC, le Rwanda et l’Ouganda, sera difficile à appliquer. Le secrétaire exécutif de la GVTC, Andrew G. Seguya, espère que le rétablissement de la paix dans la partie du Congo permettra de pérenniser les efforts de conservation entravés par la présence des groupes armés.
« Avec les accords de Washington, la collaboration entre différentes institutions chargées de la conservation de la faune et les communautés locales, au niveau des deux pays, va apporter de nombreux avantages dans la gestion durable des aires protégées du Grand Virunga », explique Seguya, dans une interview à Mongabay.
S’il est consolidé, selon ce dernier, cet accord permettra de renforcer davantage la conservation mise en difficulté par le braconnage et les exploitations illégales des forêts. Cela passe, selon lui, par la sécurisation des routes d’approvisionnement des ressources naturelles. C’est ce que pense également l’analyste politique rwandais, Teddy Kaberuka, qui relève cependant peu de clarification au sujet du mode de collaboration sur le plan environnemental dans l’accord signé par ces deux voisins des Grands Lacs.
« Si les deux parties ont convenu de collaborer dans divers domaines pour ramener la paix et la prospérité dans la région, la feuille de route n’est pas clairement établie dans ces domaines de collaboration, dont celui de la conservation et du commerce des minerais », affirme Kaberuka à Mongabay.
Kaberuka reste cependant persuadé que la mise en œuvre de ces accords prendra du temps au regard notamment du désengagement américain, qui semble en faire une affaire uniquement congolaise et rwandaise, malgré l’intérêt des États-Unis pour les minerais de la région. Il espère tout de même qu’avec une feuille de route claire, s’agissant des accords signés, il y a lieu que les parties parviennent à la prospérité promise par la médiation américaine.
Image de bannière : Mine de Kalukuluku de CHEMAF, Ruashi-Lubumbashi. Image de Didier Makal.
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