- Au Gabon, depuis 2017 les neuf Aires marines protégées comptent 11 réserves aquatiques.
- Les défis de la préservation de la biodiversité, à travers les Aires marines protégées, sont énormes : immigration clandestine, pollution, pêche illégale, piraterie, etc.
- Des actions sont prévues au cours de l'année 2026, afin de faire du Gabon un modèle de préservation des Aires marines protégées, d’ici à 2030.
Ce reportage a été réalisé dans le cadre d’un programme de bourse et d’un partenariat entre WildAid et Mongabay Afrique.
Au Centre d’appui communautaire de la pêche artisanale de Libreville (CAPAL), au Gabon, l’agitation est visible, ce mercredi 17 décembre. Entre les étals et le ballet des pirogues, l’océan nourrit les populations, grâce à une biodiversité exceptionnelle. Bars argentés, bossus, capitaines, disques, langoustes, carpes, machoirons d’eau douce et poissons-sole sont offerts au regard, une véritable richesse halieutique nationale.
Mais cet équilibre est aujourd’hui menacé par de nouveaux enjeux. Prince Mezui, pêcheur de 33 ans exerçant ce métier depuis 10 ans, témoigne des difficultés de la profession. Pour lui, la mise en place des Aires marines protégées (AMP) est nécessaire, mais elle fragilise l’activité des artisans locaux depuis sa mise en place. « On rencontre des difficultés, parce que les zones marines sont des zones où les poissons se reproduisent. Et nous, nous sommes de jeunes gabonais ; on n’a pas appris la pêche en haute mer. On pêchait dans les bras de mer, parce que c’est là où nous avons grandi. Et ce sont ces zones qu’ils ont mis en zones protégées », dit-il.
De surcroît, Prince Mezui confie être souvent entraîné par le courant dans les Aires marines protégées et dénonce un prix exorbitant de la taxe en cas d’interpellation : « Cela nous impacte, parce qu’on n’arrive pas à travailler. Chaque fois qu’on va dans ces zones-là, on nous interdit, on nous arrête. On prend notre matériel de pêche et on se retrouve à payer plus de 700 mille francs CFA [1257 USD] comme amende », souligne-t-il, la désolation et la colère dans la voix.

Mezui, qui nourrit sa famille avec cette activité, n’est pas contre la protection des aires marines, mais recommande qu’il y ait une ouverture partielle pour leur permettre de subvenir à leurs besoins. « On ne connaît que cette activité. Donc, ils n’ont qu’à nous aider, nous laisser nous assurer que nous pouvons pêcher tranquillement sans nous déranger. Qu’ils nous laissent un peu pêcher, qu’ils ouvrent les zones pendant un temps et les ferment ensuite. Je paie les études de mon petit frère, qui est à l’université Omar Bongo avec cette activité ; si on nous arrache ça, comment allons-nous faire ? », dit-il.
À Akanda, dans une autre commune de l’Estuaire gabonais, les agents de l’Agence nationale des parcs nationaux sont justement chargés de protéger les aires marines des intrusions des pêcheurs illégaux et de l’immigration clandestine. Avec leur tenue verte comme la forêt, les éco-gardes patrouillent la zone en pirogue. Leur superviseur, le conservateur Stéphane Louembet, explique leurs missions quotidiennes : « Dans ces aires marines, nous avons des aires marines côtières, de mer, mais également d’océan Donc, nous protégeons les mangroves au niveau de la côte. Au niveau de la mer et de l’océan, nous protégeons également les berges. Lorsqu’une zone est classée, dédiée, ça permet de protéger, pour ce qui est des berges et des plages, les nids de pontes de tortues », explique-t-il.
D’après lui, le Gabon compte neuf parcs marins et 11 réserves aquatiques, avec pour objectif de protéger les écosystèmes et la biodiversité.
Il rappelle aussi le rempart de 51 000 km² de ce réseau d’aires marines protégées du Gabon, lancé en 2017.
Pour lui, il ne s’agit pas d’une simple ligne sur une carte, mais d’un maillage complexe de neuf parcs marins et de onze réserves aquatiques, qui couvrent désormais « 26 % de la zone économique du pays ».
Il précise que le littoral gabonais est vital pour le cycle des tortues marines. En outre, les tortues marines viennent pondre sur les plages, et les baleines choisissent les eaux de la Pointe des Nids pour mettre bas. « C’est un cycle perpétuel qu’il n’est pas question de couper, sous peine de perdre une partie de notre biodiversité », confie-t-il.

Faire face au « terrorisme » et à la piraterie
Au-delà de l’aspect écologique, les Aires marines protégées occupent une fonction stratégique de surveillance territoriale. Placées aux frontières, comme le Parc de Mayumba face au Congo ou les Parcs de l’Estuaire face à la Guinée Équatoriale, elles servent de bases avancées contre l’insécurité.
Le constat des agents de terrain de l’ANPN est sans appel : les parcs marins sont confrontés à des intrusions clandestines et à des phénomènes de piraterie. « Il y a un double enjeu : protéger la nature et assurer la prévention sécuritaire », explique le conservateur des Parcs nationaux au Gabon.
Les agents de l’ANPN travaillent en étroite collaboration avec la Marine nationale, les services de la pêche et la Garde républicaine, au sein d’unités mixtes pour endiguer ces menaces.
Toutefois, la mission est périlleuse. « Nous sommes quasiment au front, la plupart du temps. Avec des vedettes de 11 mètres, les patrouilleurs doivent parfois faire face à des houles de trois mètres et intercepter des chalutiers de 30 mètres. Le manque de moyens matériels et de personnel en quantité est la véritable difficulté pour assurer une surveillance efficace, de jour comme de nuit », précise le conservateur.

Les zones de pêche : un conflit d’usage
S’agissant de la gestion des ressources halieutiques, le conservateur précise que le Code de la pêche divise l’espace en cinq zones : de la zone 1 (exclusivement ouverte pour les communautés gabonaises) à la zone 5 (ouverte aux chalutiers industriels sous licence).
Pourtant, la réalité du marché impose ses contraintes et la pénurie de poisson peut parfois pousser les autorités à des arbitrages. « En 2022-2024, face à la pression, un arrêté spécial a autorisé les pêcheurs expatriés à pêcher en zone 1 pour éviter une pénurie alimentaire », explique-t-il.
Mais sur le terrain, en dehors de ces arbitrages, certains pêcheurs illégaux utilisent des filets flottants et jouent avec les marées. Certains laisseraient dériver leurs outils de capture à l’intérieur des Aires marines protégées. « Ils savent pertinemment que la marée montante va emmener le filet dans le parc ; donc, ils le font sciemment », précise le chef des éco-gardes, Stephane Louembet.
Pour lutter contre ces pratiques, les amendes peuvent grimper jusqu’à trois millions de francs CFA, soit 5 400 USD. Mais beaucoup préconisent un durcissement des sanctions et une meilleure organisation des nationaux en coopératives pour reprendre la main sur ce secteur dominé entre autres par les Nigérians, les Béninois, les Togolais et le système. Donc, selon Stéphane Louembet, le montant des amendes serait insignifiant, comparé à ce que rapportent les pêches clandestines.

Manque d’équilibre entre industrie et préservation
Le conservateur de l’ANPN explique que le Gabon ne protège pas ses eaux uniquement contre la pêche illégale. L’activité industrielle du pétrole, l’activité minière, le transport du manganèse ou du gravier représente un risque quotidien et permanent.
Toutefois, le service des études d’impact de l’ANPN veille au grain. « Avant toute activité autour d’une aire protégée, l’opérateur doit réaliser une étude d’impact », précise la cheffe du service Évaluation environnementale et sociale (EIES) du ministère des Eaux et forêts, Sonia Ekaghba.
Elle révèle qu’il y a déjà eu des traces de manganèse sur des tortues et des incidents liés au ciment à Pongara. Aussi, les barges transportant des marchandises ou des hydrocarbures peuvent percuter des pêcheurs ou échouer dans les mangroves, détruisant ces écosystèmes fragiles. « Lorsqu’un matériau comme le pétrole ou le manganèse est mal géré, il concourt à nuire à l’environnement de manière générale », déclare-t-elle.
Une nécessité d’organisation spatiale
Face aux défis de préservation et de protection, le Professeur Gabriel Hoinsoude Segniagbeto, exerçant au laboratoire d’Écologie et d’écotoxicologie à la Faculté des Sciences à l’université de Lomé, au Togo, précise que la protection des Aires marines au Gabon et même en Afrique n’est plus une option, mais une nécessité d’organisation spatiale. « On ne peut pas continuer à exploiter les océans sans que cela n’ait d’impact sur la vie marine, et surtout sur la préservation de la vie humaine », explique-t-il.
Il préconise d’organiser des espaces marins et de les dédier à la conservation. « C’est ce que prévoit le nouveau Cadre mondial sur la biodiversité », précise-t-il.

D’après lui, au Gabon, la création de zones protégées ne vise pas uniquement la contemplation de la nature sauvage. C’est un levier économique pour les communautés côtières. La pêche artisanale, pilier de l’économie locale, dépend directement de la santé de ces écosystèmes. « La pêche maritime artisanale dépend essentiellement de la productivité des océans. On ne peut pas ignorer cette opportunité éthique. Il faut des espaces gérés qui permettent de fournir une productivité halieutique de façon permanente et pérenne pour les communautés », souligne le Professeur Segniagbeto.
L’un des points les plus novateurs de cette approche réside dans la contiguïté des espaces. Pour l’expert, protéger la mer sans protéger le littoral est une erreur de stratégie. Les mangroves et les lagunes terrestres fonctionnent en symbiose avec l’océan. « La meilleure formule, c’est de voir des zones terrestres où il y a des écosystèmes contigus… les mangroves, les tourbières. Il faut cette cohésion de la pensée de la conservation depuis le milieu terrestre jusqu’aux espaces marins ».
Le Gabon se distingue donc par ses sites de ponte. Comme le rappelle l’expert : « C’est l’une des côtes où l’on a la plus importante ponte des tortues marines au monde ».
Pour une gestion durable, il préconise de transformer ces « parcs » en sanctuaires effectifs. « Il faudrait dans un premier temps déployer davantage de moyens nautiques pour contrer la pêche illégale industrielle, qui empiète sur les zones réservées et surtout encourager l’inventaire de la microfaune et des invertébrés, encore largement méconnus en Afrique », conclut le Professeur Segniagbeto.
En attendant ces mesures, le Gabon prévoit l’extension de ses Aires marines protégées pour atteindre ou dépasser l’objectif de protéger 30 % de ses eaux marines. Une ambition qui dépendra de la capacité du pays à surmonter les défis de la gouvernance, du financement et de l’application des mesures de protection, pour demeurer un acteur clé pour la conservation marine en Afrique.
Image de bannière : Diversité des poissons pêchés dans les eaux du Gabon. Image de Thecia Nyomba pour Mangabay.
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