- Selon Dustin Crummett, coauteur d’une récente étude, la promotion des insectes comestibles en Occident a échoué malgré une décennie de campagnes médiatiques, d’initiatives institutionnelles et d’expérimentations publiques. Les entreprises ont progressivement quitté ce marché, faute d’une demande suffisante.
- L’élevage d’insectes comestibles dans les régions où ils sont déjà traditionnellement consommés, comme en Afrique, permet parfois d’intégrer plus facilement des déchets organiques dans l’alimentation des insectes, ce qui pourrait réduire les coûts et améliorer le profil environnemental.
- Cependant, plusieurs élevages industriels y ont aussi échoué, et l’utilisation de déchets organiques peut accroître les risques de sécurité alimentaire ou de biosécurité.
- Pour Crummett, des recherches supplémentaires sont nécessaires pour mieux déterminer les avantages et les inconvénients de ce type de production en Afrique.
Philosophe de formation et titulaire d’un doctorat de l’université de Notre Dame aux États-Unis, Dustin Crummett est enseignant à l’université de Washington Tacoma et directeur exécutif de l’Insect Institute, une organisation qui analyse la production d’insectes destinés à l’alimentation humaine et animale. Son travail vise à fournir des données fiables permettant d’orienter les décisions des pouvoirs publics, des industriels et des acteurs du secteur agricole.
Longtemps présentés comme une alternative durable permettant de réduire l’impact environnemental de la production de protéines, les insectes d’élevage font aujourd’hui l’objet de réévaluations. Crummett est coauteur de l’article Have the Environmental Benefits of Insect Farming Been Overstated? A Critical Review, publié le 28 octobre 2025 dans Biological Reviews. Les recherches de l’équipe montrent que les avantages de la production d’insectes reposent souvent sur des hypothèses qui ne se vérifient pas à l’échelle industrielle, et que des facteurs essentiels, comme la consommation de l’énergie, la gestion des intrants ou les usages finaux, peuvent conduire à des impacts plus élevés qu’attendus. Dans cette interview accordée à Mongabay, Dustin Crummett revient sur les limites environnementales identifiées par son équipe, sur les incertitudes économiques persistantes et sur les risques de la biosécurité encore largement sous-estimés.

Mongabay : Votre nouvel article souligne que l’élevage d’insectes produit jusqu’à 13,5 fois plus d’émissions de gaz à effet de serre que le soja. Il propose d’améliorer la durabilité du soja plutôt que de le remplacer par des insectes, alors même que, dans le débat public, le soja n’est plus présenté comme une alternative environnementale viable. Pourquoi faites-vous ce choix ?
Dustin Crummett : Dans le monde entier, le soja est la source de protéines la plus couramment utilisée dans l’alimentation animale. Ainsi, lorsque les insectes sont donnés, par exemple, aux poulets ou aux porcs, dans la plupart des cas, ils remplacent le soja. En conséquence, il est courant dans la littérature scientifique de comparer les insectes (ou d’autres ingrédients alternatifs pour l’alimentation animale) au soja. Le chiffre de 13,5 provient à l’origine d’une analyse du cycle de vie commandée par le gouvernement britannique, et c’est donc le choix des auteurs de cette étude d’avoir fait la comparaison avec le soja.
La principale préoccupation environnementale concernant le soja est sa contribution à la déforestation, en particulier lorsqu’il est cultivé dans des régions comme l’Amérique du Sud, où l’agriculture peut entraîner la destruction de la forêt tropicale. Il y a eu des initiatives, comme le Règlement européen sur la déforestation ou le moratoire sur le soja au Brésil, qui visent à encourager l’approvisionnement en soja non lié à la déforestation. Si elles sont bien mises en œuvre, ces initiatives peuvent constituer des moyens prometteurs d’améliorer le profil environnemental du soja. Malheureusement, elles ont rencontré des difficultés, confrontées à la fois à une opposition politique et à de graves problèmes de mise en œuvre et d’application. Néanmoins, de telles initiatives semblent plus prometteuses que la promotion de la farine d’insectes, compte tenu des autres problèmes environnementaux liés à celle-ci et du fait qu’elle est encore loin d’être compétitive au regard du prix avec le soja.
Bien sûr, réduire la consommation de viande contribuerait également à atténuer les problèmes environnementaux posés par le soja. À l’échelle mondiale, environ 75 à 80 % du soja est utilisé pour nourrir les animaux d’élevage, ce qui est beaucoup moins efficace que si les humains consommaient directement le soja (ou toute autre source de protéines végétales). Ainsi, réduire la consommation de viande réduirait considérablement la demande de soja et, par conséquent, la pression exercée sur la déforestation.
Mongabay : Vous revenez très souvent, dans vos articles, sur la non-acceptabilité des insectes, pour la consommation humaine, en Occident. D’un point de vue socio-anthropologique, l’acceptation relève d’un sens partagé et d’une reconnaissance sociale. Elle dépend de celui qui fait autorité pour dire ce qui est bon et, en grande partie, du regard des autres. Les goûts sont socialement construits. On observe plusieurs cas de basculements de sens, où une pratique ou un objet est passé e son stade dégoutant à sa phase éthique, suite à une influence sociale. On considère par exemple aujourd’hui qu’il est éthique de consommer et de réutiliser les restes alimentaires. Recycler les vêtements de seconde main n’est plus socialement vu comme l’expression d’un état d’indigence. Pensez-vous qu’un courant influent pourrait être mieux accepté s’il fait la promotion de la consommation des insectes ?
Dustin Crummett : À mon avis, la promotion des insectes comestibles en Occident a été tentée et a échoué. Il y a eu un effort sérieux au cours de la dernière décennie, avec une énorme attention médiatique, la promotion des insectes comestibles par des organismes internationaux comme la FAO et par des gouvernements nationaux, des dégustations publiques et des événements organisés dans des écoles, etc. Cela a eu très peu d’effet, et les grandes entreprises ont essentiellement abandonné le marché de l’alimentation humaine. Il y a même eu, à Londres, Yum Bug un restaurant éphémère, qui servait des grillons et qui a récemment fermé. J’avais supposé qu’un seul restaurant, largement couvert par les médias et proposant un produit novateur, pourrait probablement survivre dans une grande ville cosmopolite avec une riche culture culinaire comme Londres, mais l’intérêt a été si faible qu’il n’a pas pu.
En général, il est logique de suivre la voie de la moindre résistance vers tout objectif que nous poursuivons. Cela est particulièrement vrai si l’objectif est quelque chose comme la réduction de la consommation de viande, car cela est déjà très difficile. Cela signifie trouver des alternatives à la viande, qui soient attrayantes et familières pour les consommateurs, qui s’intègrent dans les traditions culinaires existantes, par exemple. Les protéines végétales ordinaires correspondent bien à ce profil, et encore une fois, je citerai le plan du gouvernement danois visant à promouvoir les aliments à base de plantes comme une bonne manière d’aborder la question. Parmi les protéines alternatives, des produits comme les viandes à base de plantes correspondent également bien à ce profil, et la viande cultivée pourrait éventuellement s’y intégrer à l’avenir, si les défis technologiques peuvent être surmontés. Pendant ce temps, dans les cultures sans tradition d’entomophagie, les insectes n’y correspondent pas du tout. En conséquence, je ne pense pas qu’il soit prometteur de consacrer davantage de ressources à la promotion des insectes comestibles en Occident, car il existe des options plus prometteuses ayant besoin de ces ressources.

Mongabay : Avez-vous pensé à un plaidoyer pour une meilleure disponibilité de ces insectes-là, où ils sont déjà acceptés et consommés comme en Afrique ou en Asie ? La plupart des élevages industriels en Afrique par exemple n’ont pas tenu sur le long terme. Pourtant, les insectes comestibles sont très appréciés et se vendent à prix d’or.
Dustin Crummett : Je pense que nous aurions besoin de faire plus de recherches pour examiner comment les insectes comestibles vont être produits et utilisés dans ces contextes, et comment ils sont comparés à des alternatives potentielles. Ainsi, pour donner un exemple de complication, citons la Thaïlande où le marché de la viande à base de plantes semble très bien se porter, et où il existe déjà une tradition culturelle bien établie de consommation de fausses viandes en raison du végétarisme inspiré par la religion. Celles-ci peuvent de toute façon être supérieures aux insectes, donc les soutenir pourrait avoir plus de sens.
Mongabay : Quelles sont les trois principales informations de cette étude que nos lecteurs devraient retenir ?
Dustin Crummett : Premièrement, l’élevage d’insectes ne favorise pas nécessairement la durabilité ou d’autres objectifs. Son impact dépend fortement de la manière dont les insectes sont utilisés et produits, ainsi que des alternatives disponibles, et il existe également beaucoup d’incertitude, avec de nombreuses lacunes dans la recherche. Les propositions doivent être examinées en détail et évaluées selon des preuves scientifiques, plutôt qu’en fonction de l’engouement.
Deuxièmement, il en va de même pour les perspectives économiques, qui restent incertaines pour la production d’insectes à grande échelle et qui, dans certaines régions comme l’Europe, sont extrêmement douteuses.
Troisièmement, il existe certains risques largement négligés et mal compris liés à l’utilisation des insectes comme nourriture et aliments pour animaux, tels que les préoccupations de biosécurité concernant les fuites d’insectes et les préoccupations de sécurité alimentaire dues à la transmission d’agents pathogènes ou de contaminants le long de la chaîne alimentaire. Des réglementations fondées sur des données scientifiques et appliquées de manière fiable sont nécessaires pour les contrôler.
Mongabay : Comment souhaiteriez-vous que les décideurs s’approprient les résultats de cette étude ?
Dustin Crummett : Les gouvernements occidentaux ont, malheureusement, gaspillé des centaines de millions de dollars en subventionnant des entreprises d’élevage d’insectes, qui n’ont jamais eu de modèle économique viable, qui, de toute façon, ne produisaient pas un produit durable sur le plan environnemental, et qui sont maintenant en train de faire faillite. Améliorer le système alimentaire est une tâche difficile, et les ressources limitées qui y sont consacrées doivent être orientées vers les options les plus prometteuses. Ainsi, qu’il s’agisse des insectes ou d’autres choses, j’aimerais voir les décideurs appliquer un véritable examen critique et une réflexion fondée sur la science lorsqu’ils décident des options à soutenir. Encore une fois, à mon avis, le plan danois visant à promouvoir les aliments à base de plantes est probablement le meilleur modèle existant à cet égard, aujourd’hui.
Je ne veux pas me répéter, mais je tiens également à souligner à nouveau la nécessité des réglementations fondées sur la science et appliquées de manière effective, pour traiter les risques potentiels associés à l’élevage d’insectes. Je ne pense pas que n’importe quoi sera fait à ce sujet, à moins que les gouvernements ne l’exigent.
Image de bannière : Élevage de vers destinés à la consommation humaine. Image fournie par Dustin Crummett.
Citation:
Biteau, C., Bry-Chevalier, T., Crummett, D., Loewy, K., Ryba, R., & St. Jules, M. (2025). Have the environmental benefits of insect farming been overstated? A critical review. Biological Reviews. Advance online publication. https://doi.org/10.1111/brv.70076
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.