- Dans le nord du Bénin, les sécheresses répétées et la raréfaction des pâturages alimentent, depuis des années, des tensions parfois violentes entre agriculteurs et éleveurs.
- À Malanville, une commune béninoise frontalière avec le Niger, le niébé, une légumineuse longtemps cultivée pour l’alimentation humaine, est en train de changer la donne.
- Transformé en fourrage, il contribue à réduire la transhumance, à limiter les conflits fonciers et à recréer un équilibre social dans un contexte de changement climatique.
La fin d’après-midi, ce samedi 10 janvier 2026, s’étire lentement sur les plaines sablonneuses de Gah-Béri, dans la commune de Malanville, à l’extrême nord du Bénin, frontalier avec le Niger. Il est près de 18 heures. Le soleil, déjà bas sur l’horizon, projette une lumière ocre et voilée à travers le ciel pâli par l’harmattan. Un vent sec souffle par rafales, soulevant une fine poussière blanchâtre, qui flotte dans l’air et se dépose sur les herbes jaunies de la savane.
À la lisière des concessions, les silhouettes sombres des bovins se distinguent à peine derrière ce voile poussiéreux, regroupés dans des enclos de fortune. Des femmes, le pagne serré contre elles pour se protéger du vent, balaient les cours en banco, traçant des lignes éphémères aussitôt recouvertes par le sable porté par l’air. À première vue, la scène semble calme, presque immobile. Pourtant, sous cette apparente quiétude du début de soirée, une tension familière aux habitants de la région persiste.
Ici, comme dans de nombreuses localités sahéliennes, le climat ne se résume pas à des chiffres ou à des courbes météorologiques. Il s’impose dans la vie quotidienne, façonne les relations sociales, conditionne l’accès à la terre, influence la manière de nourrir les troupeaux et de protéger les cultures. Dans cette partie du pays, la raréfaction de l’eau et des pâturages n’érode pas seulement les sols ; elle fragilise aussi le tissu social.
« Chaque saison sèche, on avait peur : la peur des disputes, la peur des affrontements entre agriculteurs et éleveurs », confie Mamoudou Salifou, agriculteur à Kantoro, un village de l’arrondissement de Guéné avec plus de 500 habitants. À travers ses mots, transparaît la dure réalité d’une compétition de plus en plus âpre autour des ressources naturelles, exacerbée par la sécheresse qui, année après année, redessine les équilibres dans la région.
Une cohabitation ancienne devenue fragile
Depuis des générations, agriculteurs sédentaires et éleveurs transhumants cohabitent dans le nord du Bénin. Les uns cultivent le mil, le maïs, le riz ou le niébé ; les autres élèvent des bovins, des ovins et des caprins, se déplaçant au gré des saisons à la recherche de pâturages et de points d’eau. Si cette complémentarité a longtemps été régulée par des règles coutumières et des accords locaux, elle repose de nos jours sur le Code pastoral. Mais ces équilibres ont été profondément bouleversés avec, en point de mire, le dérèglement climatique ayant accru la pression sur les ressources naturelles. Les pâturages naturels disparaissent plus tôt, les mares s’assèchent et les troupeaux se retrouvent confrontés à une pénurie chronique de foin. « Les prairies n’existent presque plus. À cela, s’ajoute la sécheresse qui a amplifié l’amenuisement des ressources en eau et en fourrage. Nos animaux en souffraient énormément », confie Aliou Ousmane, un éleveur à Malanville.

Dans ce contexte, les conflits agropastoraux se multiplient : champs piétinés, récoltes détruites, arbres fourragers coupés sans autorisation, altercations verbales, disputes, affrontements. La compétition pour l’accès à la terre devient explosive. Aboubacar Sidikou Adamou, Secrétaire général de l’Association pour la promotion de l’élevage au sahel et en savane (APESS) de Malanville, met l’accent sur l’occupation des couloirs de passages des animaux. « Plusieurs couloirs réservés aux bétails sont obstrués par les agriculteurs. Les animaux, sur les quelques couloirs, sont tentés de brouter les cultures », explique-t-il, avant d’indexer le changement climatique comme facteur handicapant.
Une position soutenue par Dr Houdou Maazou, climatologue. Pour le spécialiste, cette situation est directement liée aux effets du changement climatique. « Dans la région de Malanville, comme dans tout le Sahel, les sécheresses deviennent plus fréquentes et plus longues, tandis que les pluies sont de plus en plus irrégulières », indique-t-il. « Cela réduit la disponibilité des pâturages et de l’eau, ce qui accentue la compétition entre agriculteurs et éleveurs ».
Selon lui, lorsque les ressources naturelles se raréfient, les tensions sociales augmentent mécaniquement. « Le climat aggrave les risques. Il ne crée pas les conflits, mais il les exacerbe entre les usagers des ressources », souligne le climatologue.
La transhumance, entre survie et tensions
Pour les éleveurs, la saison sèche a longtemps rimé avec l’errance. Il fallait parcourir des kilomètres à la recherche d’herbes encore vertes, traverser des communes, parfois des frontières. « On montait sur les arbres pour couper les feuilles », raconte Ali Ousmane. « Il y avait des accidents, des disputes à cause des champs, des arbres. Parfois, on allait jusqu’au Togo ».
Aminou Dosso, jeune ambassadeur du pastoralisme, renchérit : « Avant, nourrir les animaux était vraiment difficile. On ne connaissait que les herbes naturelles. Pour en trouver, il fallait aller loin, parfois très loin ».
Cette mobilité forcée, appelée transhumance, est une stratégie de survie ancienne. Mais, dans un contexte de pression foncière accrue, elle est devenue une source majeure de conflits agropastoraux. Les couloirs de passage sont obstrués par les cultures ; les espaces de pâturage se réduisent, et chaque intrusion involontaire peut dégénérer.
Mais depuis peu, un soulagement naît avec l’émergence d’une technique locale de production du fourrage.
Le niébé, une culture familière aux usages détournés
C’est dans ce contexte de crise environnementale et sociale, que le niébé fourrager a émergé telle une solution inattendue. Connu dans tout le Bénin comme une culture vivrière de base, le niébé est traditionnellement cultivé pour ses graines riches en protéines et largement consommées.
À Malanville, cependant, certains agriculteurs ont commencé à valoriser la plante autrement. Au lieu de récolter uniquement ses graines, ils la cultivent pour ses fanes, qu’ils coupent, sèchent et transforment en bottes destinées à l’alimentation animale.
Dans un champ à la périphérie de Goungoun au sud-est de la commune de Kandi, Souleymane Amadou, un agriculteur, s’affaire à couper les plants de niébé à la machette. « Avant, je cultivais le niébé pour ses graines », explique-t-il. « Mais, avec l’incertitude des pluies, les rendements ont baissé. Aujourd’hui, vendre le niébé comme fourrage est plus rentable et plus sûr ».

Le PRIMA, un appui structurant à l’innovation locale
Si cette pratique existait déjà de manière informelle, elle a pris une nouvelle dimension grâce à l’appui du Programme régional d’intégration des marchés agricoles (PRIMA), mis en œuvre avec le soutien du Fonds international de développement agricole (FIDA). À Malanville, le projet accompagne les éleveurs et agroéleveurs, dans le développement des cultures fourragères, dont le niébé.
« En saison sèche, il n’y a plus de fourrage frais. Certains animaux meurent sans maladie », explique Soumana Guidado, facilitateur du PRIMA. « Notre objectif est d’anticiper cette période critique en produisant du fourrage pendant la saison des pluies ».
Le dispositif repose sur les Champs écoles paysans (CEP), des parcelles collectives où les bénéficiaires apprennent les techniques de production, de conservation et d’utilisation du fourrage. « Ces champs servent aussi de centres semenciers. Les éleveurs y prélèvent les semences pour installer leurs propres parcelles », précise Guidado.
Dans la région, les champs de niébé fourrager se multiplient progressivement autour des villages. Là où les troupeaux erraient autrefois à la recherche d’herbes, ils trouvent désormais une alimentation stable et de proximité. « Avant, les animaux entraient dans les champs des agriculteurs », dit Ali Ousmane. « Aujourd’hui, avec le fourrage sur place, on n’a plus besoin d’y aller », précise-t-il.
Vers une sédentarisation progressive de l’élevage
Pour de nombreux éleveurs, le niébé fourrager marque un tournant décisif. La sédentarisation, longtemps perçue comme incompatible avec le pastoralisme, devient ici une stratégie d’adaptation. Elle limite les déplacements, réduit les risques de conflits et améliore le suivi sanitaire des troupeaux. « Aujourd’hui, les animaux sont mieux nourris et en meilleure santé. Et nous, on a moins de tracasseries », ajoute Dosso Aminou. Ce que confirme Ali Ousmane : « Grâce au champ fourrager, je me suis sédentarisé. Je n’ai plus besoin de traverser des communes ou des pays. J’ai réduit mes dépenses de bouviers, et, surtout, il y a moins de conflits avec les agriculteurs ».
Cette sédentarisation progressive est un élément clé dans la réduction des tensions agropastorales. Moins de transhumance signifie moins d’intrusions dans les champs cultivés, moins de litiges fonciers, moins d’affrontements.
À Malanville, certains agriculteurs qui voyaient autrefois les troupeaux comme une menace commencent à changer de regard. « Quand les éleveurs achètent nos bottes de niébé, ils n’ont plus besoin de venir dans nos champs. On gagne tous », confie Moussa Yarou, un agriculteur à Guénné.

Un fourrage aux multiples bénéfices agronomiques
Pour Dr Afizou Ganda de l’Agence territoriale de développement agricole – Vallée du Niger, le succès du niébé fourrager repose sur ses qualités agronomiques. « Le niébé est une légumineuse, donc une excellente source de protéines pour les ruminants », explique-t-il.
Contrairement aux pailles de céréales pauvres en protéines, le niébé améliore la ration alimentaire des animaux. « En deux semaines d’alimentation au niébé, on constate déjà un changement chez l’animal », souligne Ganda.
Au plan environnemental, la plante joue un rôle clé. « Les légumineuses fixent l’azote atmosphérique grâce à leurs nodosités. Même après la récolte des fanes, les racines enrichissent le sol », précise l’agronome, ajoutant que « le niébé protège aussi les sols contre l’érosion éolienne et hydrique, contribuant à la régénération des terres dégradées ».
Cette nouvelle filière crée des interdépendances économiques entre agriculteurs et éleveurs, renforçant les liens sociaux. L’éleveur devient un client de l’agriculteur, non plus son adversaire.
Quand l’adaptation climatique favorise la paix sociale
Dans un contexte sahélien marqué par la montée des tensions liées au climat, le niébé fourrager apparaît comme une réponse locale à un problème global. Il ne supprime pas les sécheresses, mais il en atténue les effets sociaux les plus destructeurs.
À Malanville et ses environs, le niébé n’est plus une simple culture ; il est devenu un outil de régulation sociale, un pont entre deux communautés longtemps opposées, et un symbole d’adaptation face au changement climatique. « Le niébé, ce n’est pas seulement pour nourrir les animaux. C’est une manière de vivre ensemble sans se battre. », souligne Soumana Guidado.
Pour Dr Maazou, l’expérience de Malanville illustre un principe fondamental : « Toute solution qui sécurise l’accès aux ressources réduit les risques de conflits ».
Dans la zone, chaque botte de niébé représente bien plus qu’un fourrage : c’est un champ préservé, une dispute évitée et un pas de plus vers une paix cultivée, saison après saison.
Image de bannière : Un stock du niébé fourrager séché à Guéné, dans la commune de Malanville. Image de Loukoumane Worou Tchehou pour Mongabay.
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