- Au Burkina Faso, un système de paiement étalé, dénommé « pay as you go », permet aux petits exploitants agricoles d’accéder aux systèmes d’irrigation solaire en payant progressivement le coût total.
- Grâce à ce modèle, des producteurs abandonnent les motopompes à carburant pour des solutions solaires plus efficaces et moins fatigantes. Tenant compte de ce que les revenus agricoles sont disponibles après les récoltes, ce mécanisme est adopté par plusieurs entreprises du secteur de l’énergie solaire.
- Avec le paiement échelonné, les petits exploitants s’équipent en forages, plaques solaires photovoltaïques et systèmes de tuyauterie, ce qui leur permet de produire sans discontinuer, aussi bien en saison sèche qu’en saison pluvieuse.
À Boulmiougou, situé à la sortie Ouest de Ouagadougou, Moussa Guigma, maraîcher depuis plus de quarante ans, a longtemps irrigué son périmètre en pompant l’eau d’un puits à l’aide d’une motopompe thermique. « Pour faire fonctionner la motopompe, il fallait du gasoil. Je dépensais chaque jour entre 1 000 et 1 500 francs CFA [environ 1,78 USD et 2,50 USD] en carburant. Et quand la motopompe tombait en panne, il fallait encore payer la réparation », raconte-t-il.
Depuis cinq ans, ses journées commencent autrement. Moussa Guigma n’achète plus de carburant et n’entend plus le bruit du moteur. Un système de pompage solaire comprenant un polytank de 5 000 litres, qu’il partage avec d’autres producteurs maraichers environnants, a remplacé sa bruyante et budgétivore motopompe.
Pour arroser ses laitues en cette matinée froide du 16 décembre 2025, où le Burkina Faso vit la pleine saison sèche, il se rend au boîtier de commande du dispositif d’irrigation et appuie sur l’interrupteur. Immédiatement, l’eau jaillit à travers des tuyaux, pour irriguer ses laitues. « Je ne paie plus de carburant et je me fatigue beaucoup moins qu’avant », explique-t-il.
Le « pay as you go » adapté aux revenus des petits exploitants
Composé essentiellement de panneaux solaires, d’un polytank, d’une pompe immergée et de tuyaux, le système de pompage solaire a été installé par Africa energy solaire (AES), une entreprise spécialisée dans les solutions photovoltaïques pour l’agriculture et qui permet aux producteurs de payer le système d’irrigation solaire selon le modèle « Pay as you go ».
Le « Pay as you go », explique Marcellin Drabo, Directeur général de Africa energy solaire, est un modèle économique qui permet à l’agriculteur de ne pas régler d’un seul coup le coût total du système de pompage solaire, mais de le faire progressivement selon un calendrier adapté à ses capacités financières, le producteur n’ayant pas les moyens financiers de payer le système en une seule tranche.
« Le petit producteur est notre principale cible. 80 % de nos clients figurent parmi les petits producteurs à faible revenu, notre cible primordiale. Nous leur proposons un produit réellement accessible grâce au système « pay as you go ». Le producteur paie une avance, puis le reste est échelonné sur une période définie », a souligné Marcellin Drabo, à Mongabay.

Pour le fournisseur de solutions solaires, l’agriculture demande du temps avant de rapporter de l’argent, et le paiement échelonné permet de tenir compte de cette réalité. « Contrairement à d’autres secteurs, l’agriculture ne génère pas de revenus immédiats. Il faut d’abord labourer, semer, entretenir les cultures et attendre la récolte. Ce n’est qu’après la vente que les producteurs commencent à gagner de l’argent. Nous leur laissons donc le temps de produire avant de commencer à rembourser. Les paiements sont adaptés aux capacités de chaque producteur », a précisé Drabo, ajoutant que l’installation du dispositif, y compris les appuis techniques accordés aux producteurs, coûte en moyenne 780 000 francs CFA, soit 1300 USD.
Les femmes de Zemtaaba mettent la main à la poche
Grâce au paiement échelonné, les 35 femmes membres de la coopérative Zemtaaba (entente, en langue locale Mooré) disposent également d’une source d’eau souterraine, de panneaux solaires leur permettant d’irriguer et de diversifier leurs cultures. « Ce site maraîcher existe depuis près de 30 ans. Avant, nous puissions l’eau manuellement des puits. C’était très fatigant et souvent insuffisant pour arroser correctement des cultures comme la laitue, qui a besoin d’eau régulièrement. Ce qui fait qu’on n’en produisait pas. Actuellement, vous voyez, c’est la laitue qu’on produit beaucoup, parce qu’on a de l’eau maintenant », explique Jeanne Tiendrébeogo, présidente de la coopérative Zemtaaba.
Pour régler la facture, les membres de cette coopérative féminine se cotisent mensuellement. « Chaque femme cotise 500 francs CFA [environ 0,9 USD] par mois. C’est avec ces cotisations que nous remboursons progressivement le dispositif. Payer à tempérament est vraiment adapté à notre situation », souligne Jeanne Tiendrébeogo.
« Le solaire permet de pomper l’eau sans carburant, contrairement aux motopompes ou aux groupes électrogènes qui génèrent des dépenses quotidiennes. Le coût initial est élevé, mais sur le long terme, c’est une solution rentable », Josias Kaboré, ingénieur énergéticien à Koudougou, une ville de la région du Centre-ouest du Burkina Faso, où ce modèle économique est en vogue.

Pour Josias Kaboré rencontré le 23 décembre à Koudougou, le coût des systèmes de pompage solaire n’est pas accessible pour beaucoup de petits producteurs. À partir de cet amer constat, en 2023, une idée lui est venue et a germé dans sa tête : installer les forages et les systèmes de pompage solaire que les producteurs pourraient payer progressivement selon le modèle « pay as you go ».
« Je mets en place les forages et les systèmes de pompage solaire, et les bénéficiaires paient à tempérament. Je sais qu’ils ne peuvent pas tout payer d’un coup. Le coût d’acquisition des systèmes solaires est élevé. Demander un paiement cash n’est pas réaliste pour un petit producteur.
Avec le paiement échelonné, les producteurs respectent leurs engagements, car ils produisent et remboursent progressivement », a confié Kaboré, qui, en étant aussi agriculteur, se réjouit de l’impact de son initiative qui profite à environ 400 producteurs, notamment les femmes et les jeunes.
Grâce aux systèmes d’irrigation solaire, a-t-il expliqué, la production se fait sans discontinuer toute l’année « Avant, on ne pouvait pas pratiquer l’agriculture, puisqu’on ne pouvait même pas pomper l’eau. On produisait seulement quand il y a les pluies ; après les pluies, il n’y a plus de travail, parce qu’il n’y a plus d’eau et sans eau, on ne peut pas produire », a-t-il ajouté.
Quand le solaire rencontre l’arrosage intelligent
Le dispositif déployé par Josias Kaboré intègre des outils numériques, notamment une application mobile installée sur son téléphone portable, grâce à laquelle il a accès aux volumes d’eau utilisée pour l’irrigation. « Le système permet de contrôler précisément l’irrigation », indique Kaboré, les yeux fixés sur son téléphone, où il consulte en temps réel les données de consommation d’eau des producteurs.
Cette application mobile développée par l’ingénieur électronicien Serge Auguste Zaongo, à travers son innovation SAAGGA (« pluie » en langue locale moore ou Système d’arrosage automatique goutte-à-goutte autonome, une solution numérique agricole qui lui a valu le Prix RFI Challenge App en 2018.
« Le kit intègre des capteurs et l’intelligence artificielle pour ajuster l’irrigation aux besoins des cultures. Cela permet d’éviter le gaspillage d’eau et d’améliorer la productivité », a dit Zaongo. Adepte du paiement étalé, Zaongo explique que son innovation permet d’économiser 85 % d’eau et d’augmenter le rendement de 40 %.

Pour Zaongo, dans ce contexte de changement climatique marqué par la rareté des ressources en eau, l’agriculture irriguée ne doit plus être un obstacle pour les producteurs. En effet, selon le rapport 2023 de l’Institut national de la statistique et de la démocratie (INSD), 10 % des ménages agricoles burkinabè pratiquent les cultures irriguées. Le rapport ajoute que cette agriculture, dominée par de petites exploitations souvent inférieures à un hectare, est « fortement tributaire des aléas climatiques et souffre d’une faible productivité, en raison entre autres de la détérioration des conditions climatiques, de la baisse de la fertilité des sols, de la faiblesse des infrastructures ».
Le modèle « Pay as you go » n’a pas seulement séduit les particuliers évoluant dans le domaine des systèmes solaires. Le projet Petite irrigation innovante au Burkina Faso (IRRINN) l’a adopté en subventionnant les kits de pompage solaire au profit des petits agriculteurs.
« Le modèle paiement échelonné au profit des petits exploitants transforme une dépense d’investissement élevée en paiements différés, étalés et supportables, tout en facilitant l’accès et l’utilisation du solaire pour les jeunes et les femmes. Ce mécanisme aligne l’accès à la technologie avec la capacité réelle de paiement des producteurs », a dit à Mongabay,
Edmond Rouamba, économiste et gestionnaire du projet IRRINN.
Rouamba explique que l’irrigation solaire est « une opportunité d’extension des superficies cultivées et d’augmentation des rendements ». Mais, le coût initial d’acquisition étant un « obstacle majeur », le projet a choisi d’appliquer le mécanisme « pay as you go» en subventionnant une partie du coût global.
« Le projet IRRINN subventionne le kit du producteur. Nous avons expérimenté des taux de 70 %, puis de 50 % pour des coûts allant de 900 000 à 1,2 million de francs CFA [entre 1596 et 2128 USD ] par kit. Et durant cette période de deux ans, le producteur verse sa part de 30 % ou 50 %, selon le taux de subvention, au fournisseur et ne devient définitivement propriétaire de la solution qu’à la fin de ses échéances de paiement. Le versement de cette part correspond aux cycles de production et de commercialisation du producteur. C’est donc à partir des revenus générés par l’utilisation du kit que le producteur fait ses remboursements », a dit Rouamba.
Il ajoute que l’irrigation solaire, à travers le « pay a you go », a favorisé un meilleur rendement agricole chez les petits exploitants. « Pour avoir travaillé avec cette catégorie d’acteurs, je peux dire que l’irrigation solaire est un véritable levier de transformation pour ces exploitants agricoles. Nous avons constaté une bonne production pendant la saison sèche », a conclu Rouamba.
Image de bannière : Les membres de la coopérative Zemtaaba cotisent chacune 500 francs CFA par mois (1,25 USD), pour payer progressivement leur système d’irrigation solaire qui leur permet de produire la laitue durant toute l’année. Image de Hadepté Da pour Mongabay.
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