- Singulière par un couvert forestier traversé par un cours d’eau permanent, mais longtemps menacée de disparition, la forêt marécageuse de Hlanzoun au Bénin revit et se régénère vaille que vaille.
- L’implication des populations riveraines est le socle de la conservation et de la restauration de cette forêt sous l’égide de l’Ong Ecodec.
- Reboisement, reconversion des chasseurs en pépiniériste, programme de microcrédit aux femmes pour mener des activités génératrices de revenus et abandonné leurs activités dans la forêt, sont autant d’action menées, contribuant à réduire les pressions des communautés sur cette forêt.
Dans la forêt marécageuse de Hlanzoun à cheval entre les communes de Zogbodomè et deToffo, au sud du Bénin, des sites de distillation du vin de raphia sont éparpillés çà et là, à proximité des arbres de raphia. Sur l’un d’eux visiblement abandonné depuis peu au regard de son aspect ( …), Désiré Assohoto, un sexagénaire, se prépare à installer son dispositif de production d’alcool.
L’exploitation de la sève de raphia (raphia hookeri) et sa transformation en alcool alimentaire ont été pendant longtemps, en dehors de la chasse, de la pêche, du prélèvement du bois ou encore du ramassage des escargots, l’une des activités des populations en quête de survie dans cette forêt, unique écosystème au Bénin et en Afrique de l’Ouest traversé par un cours d’eau permanent.
Les communautés des villages Lokoli, Koussoukpa, Dèmè et autres dépendent des ressources de cette forêt. « C’est cette forêt qui nourrit tout le village », dit Innocent Assohoto, habitant de Lokoli, l’un des villages abritant cette forêt communautaire.
Le chef du village de Lokoli, Roger Hounkanrin, raconte que son père a fait fortune dans cette forêt en investissant dans la transformation du vin de raphia en alcool communément appelé Sodabi, et que c’est l’héritage qu’il lui a légué. Une activité qui était rentable, à en croire Innocent Assohoto, agent d’appui à l’Ong Ecodec, mais à l’origine de la destruction de ce couvert végétal ayant atteint des proportions inquiétantes.
Mais, désormais, la distillation de la sève de raphia est interdite, mais certains s’y accrochent toujours, à l’image de Désiré Assohoto, qui justifie son entêtement par une quête de survie.

Quand Ecodec fait œuvre utile
Depuis 2021, l’Ong Ecodec se bat contre la pression humaine sur cette forêt. Celle-ci abrite 19 espèces (flore et faune) menacées d’extinction et placées sur la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), dont 9 en danger critique d’extinction, notamment le Cercopithèque à ventre rouge (Cercopithecus erythrogaster), le Colobe de Geoffroy ou encore le pangolin à petites écailles (Colobus vellerosus), ainsi que l’Agrion citron (Coenagrion scitulum).
Grâce à son approche axée sur le changement des mentalités et l’implication des populations au cœur de la conservation et de la restauration, la forêt se régénère progressivement, malgré des poches de résistance.
Elle a engagé une opération de reboisement pour restaurer le couvert forestier, en rachetant les plants auprès des acteurs reconvertis en pépiniéristes.
Selon Saturnin Alavo, animateur de l’ONG, en 2025, il était prévu la mise en terre de 45 000 plants sur environ 55 hectares. « Nous sommes déjà au-delà des 45 000 plants avec une superficie couverte de 60 hectares.
Pour les années antérieures, la première année, on avait fait un reboisement sur 15 à 19 hectares ; cela a été détruit et on a dû reprendre l’année dernière, mais cette fois-là, la superficie couverte est allée au-delà de 20 hectares », a dit Saturnin Alavo tout en rassurant au sujet du dispositif de suivi des plants.
Selon Cherif Ikoukomon, Directeur technique de l’Ong Ecodec, la zone régénérée dans la forêt tourne autour de 671 hectares sur les 2945 hectares. « Si on veut que les gens diminuent un peu la pression sur la ressource, que ce soit le braconnage, que ce soit les pressions tout autour de la ressource, il faut des initiatives un peu en lien avec les études qu’on a eu à faire dans le passé, où les communautés disent, oui, si aujourd’hui vous voulez qu’on laisse telle activité, telle activité, il faut pouvoir nous appuyer. Mais si vous voulez nous appuyer, appuyez-nous à travers telle, telle activité », a déclaré Ikoukomon. Et ce dernier d’ajouter : « Il ne s’agit pas d’intervenir pour intervenir, mais d’intervenir dans le sens d’une démarche participative avec les communautés et pour les communautés ».
L’Ong Ecodec a aussi aidé les chasseurs de chaque village à se constituer en association pour baisser la pression sur la faune de la forêt. Mais la tâche ne fut pas facile, témoigne le Chef du village de Lokoli, estimant qu’on ne pouvait ôter à quelqu’un, du jour au lendemain, la seule activité qui le nourrit.
« Avant, j’étais chasseur, je ne savais que tirer (fusil), c’est l’Ong Ecodec qui m’a retiré ce que je savais faire le mieux et m’a demandé de ne plus m’en prendre aux animaux de la forêt pour leur permettre de se reproduire… Quand ils nous ont dit çà, nous leur avions fait savoir combien cela serait difficile d’y renoncer. Personnellement, je leur ai vraiment tenir tête, car c’est la seule activité qui me permettait de nourrir ma famille. Chez nous, on dit que si vous voulez prendre une chose à un enfant, il faut d’abord lui en trouver une autre », a confié Echissè Sunday, chasseur désormais reconverti en pépiniériste après une formation à Tanguiéta, localité située à 587 km de Cotonou.

Le prix de la reconversion
La plupart des chasseurs ont été donc reconvertis en pépiniéristes et d’autres sont devenus des éco-gardes, d’après Roger Hounkanrin. « Il nous a été notifié que nos plants devraient être les mêmes que ceux en voie de disparition dans la forêt marécageuse. J’ai donc compris qu’ils voulaient faire régénérer le couvert forestier. C’est cela qui a fait que depuis quelques années maintenant, je ne me sers plus de mon fusil pour chasser les animaux, ni troubler leur quiétude dans la forêt », confie Echissè Sunday, qui assure pouvoir subvenir à ses besoins avec ses recettes, même s’il déplore la périodicité de paiement.
« Il faut attendre une année avant de recevoir l’argent, alors que nous avons des urgences financières. Au début, j’ai gagné 500 000 francs CFA [893 USD], mais depuis, mes recettes avoisinent le million de franc CFA l’année [1797,5 USD] », affirme-t-il.
« Aujourd’hui, nous sommes à dix (10) micro-pépiniéristes…Ils travaillent avec nous. Annuellement, ils nous produisent des plants qu’on rachète. D’abord, ils ont été formés, ils ont reçu du matériel, ils ont reçu des fonds de roulement et ils produisent des plants… Ils produisent des plants qu’on ne trouve que dans la forêt. C’est des gens qui sont, pour la plupart, des chasseurs », précise Hounkanrin. A l’en croire, des apiculteurs ont été également ciblés par les interventions, étant donné qu’ils ont besoin des fleurs pour faire de l’apiculture, d’où la nécessité pour eux de protéger la forêt.

Jean Akpanhouenon est l’un des trente éco-gardes formés et équipés, à raison de deux par village, pour mener des patrouilles quotidiennes. Cultivateur, pêcheur et producteur du vin de raphia, ce dernier a été contraint de renoncer à ses activités pour veiller désormais sur la forêt. « On ne savait pas que nos activités détruisaient la forêt, mais quand Ecodec nous a fait comprendre le risque pour les générations futures de ne pas voir cette forêt, nous avons décidé de nous engager à la protéger », a-t-il confié.
Eclairés sur les activités susceptibles de nuire à la forêt et outillés sur la démarche à adopter pour dissuader les concernés sans forcément recourir à la violence, les éco-gardes jouent un rôle prépondérant dans la conservation de la forêt. « On ne s’attendait vraiment à rien au départ, mais avec le temps, nous avons commencé par percevoir 1000 francs CFA [1,80 USD] la journée, mais nous espérons que cela va s’améliorer », a-t-il confié.
Bénéficiaire du programme de microcrédit mis en place par Ecodec, Déborah Houèdémè a également renoncé à son activité de ramassage, de vente de bois et de production du vin de raphia pour devenir revendeuse de friperie. « Cet appui m’a permis de ne plus m’en prendre aux ressources de la forêt », a-t-elle laissé entendre.
Comme elles, nombreuses sont ces femmes bénéficiaires du programme de microcrédit ayant finalement renoncé à leurs activités dans la forêt. « Il s’agit d’un programme de microcrédit social, c’est-à-dire sans intérêt ; l’objectif reste une réelle autonomisation économique de ces femmes. Il n’y a pas de frais de remboursement », souligne Ikoukomon.

Vers la relève
« Au-delà de ça, il fallait mettre en place un comité de gestion au niveau des villages. Après les comités de gestion, on est passé à l’écosystème. Et l’écosystème, ce sont deux communes, à savoir la commune de Zogbodomè et la commune de Toffo. Donc, on a réussi à mettre en place un seul et unique organe de gestion prenant en compte ces deux communes. Et c’est le comité de sauvegarde de la forêt. Donc, le comité est déjà mis en place et on essaie de le dynamiser pour qu’il prenne réellement la gestion de l’écosystème en main », explique Ikoukomon.
Selon ce dernier, il est important que les communautés soient préparées, car l’Ong ne sera pas là éternellement. « Il faut que les communautés prennent la relève et assurent la gestion de leurs ressources, comme elles l’ont déjà fait dans le passé. Et Ikoukomon d’ajouter : « L’objectif n’est pas d’éviter que les gens fassent des prélèvements, mais qu’ils fassent des prélèvements contrôlés. Et il y a des parties où les prélèvements sont carrément interdits ».
Dans l’optique d’atténuer les pressions humaines sur la forêt et du fait que plusieurs plantes sont souvent recherchées pour la médecine traditionnelle et autres usages, l’option d’un jardin ethnobotanique s’est avérée indispensable pour le renouvellement des ressources thérapeutiques et l’attrait touristique.
Selon Cherif Ikoukomon, avec la délimitation, ce jardin à vocation ludique et pédagogique, constitue d’autres importants leviers à privilégier pour protéger la forêt.
Image de bannière : Des arbres abattus et déracinés dans la forêt. Image d’Aziz Badarou pour Mongabay.
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