- Le statut de conservation de cinq espèces de chauves-souris est passé de « Préoccupation mineure » à « Quasi menacée », traduisant une intensification des pressions exercées sur ces animaux.
- Les chauves-souris jouent pourtant un rôle écologique souvent méconnu dans les écosystèmes africains. Sans elles, la reproduction naturelle de certaines espèces végétales, comme le baobab, serait fortement réduite.
- Aïcha Gomeh-Djame, écologue et spécialiste des chauves-souris au Cameroun, conduit des projets de recherche et de sensibilisation visant à améliorer la connaissance et la protection de ces espèces. Elle explique que les préjugés et les croyances négatives associés aux chauves-souris alimentent leur marginalisation et leur destruction, aggravant les menaces qui pèsent sur leur conservation.
L’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) a reclassé cinq espèces de chauves-souris, quatre rongeurs, un primate nocturne et un cochon de terre de la catégorie « Préoccupation mineure » à « Quasi menacée », dans sa Liste rouge régionale 2025 couvrant l’Afrique du Sud, l’Eswatini et le Lesotho. Les cinq espèces de chauves-souris reclassées sont la roussette paillée africaine (Eidolon helvum), la chauve-souris fer-à-cheval de Damara (Rhinolophus damarensis), la chauve-souris fer-à-cheval de Dent (Rhinolophus denti), la chauve-souris à grandes oreilles (Otomops martiensseni) et la chauve-souris velue de Lesueur (Cistugo lesueuri). Réalisée par l’ONG Endangered Wildlife Trust et le South African National Biodiversity Institute en collaboration avec 163 experts, cette évaluation a été rendue publique le 21 janvier 2026. À cette occasion, Mongabay s’est entretenu avec Aïcha Gomeh-Djame, écologue, taxonomiste dont le travail porte sur l’identification et la classification des organismes, et spécialiste camerounaise des chauves-souris. Dans cette interview, elle explique le rôle écologique de ces mammifères, ainsi que les principales menaces pesant sur eux dans le bassin du Congo.

Mongabay : Le statut de conservation de cinq espèces de chauves-souris est passé de « Préoccupation mineure » à « Quasi menacée ». Comment interprétez-vous cette évolution ?
Aicha Gomeh-Djame : Ce changement de statut indique que les pressions exercées sur ces espèces augmentent. Il faut des mesures de conservation adaptées, afin que leur situation ne se dégrade un peu plus. Nous avons justement un projet en cours au Cameroun pour sensibiliser sur Eidolon helvum, l’une des espèces ayant changé de statut. Dans le cadre de Mentor-Bat, un programme conjoint de l’agence américaine Fish and wildlife service (FWS) et de l’ONG Bat conservation international, nous menons des enquêtes et des actions de sensibilisation dans les écoles des villes de Yaoundé et de Garoua. Au terme de ce projet, nous envisageons de faire attribuer un statut local de conservation à cette espèce, ce qui n’est malheureusement pas encore le cas.
Mongabay : Quelles sont aujourd’hui les principales menaces qui pèsent sur les chauves-souris dans le bassin du Congo ?
Aicha Gomeh-Djame : Dans le bassin du Congo, les principales menaces, qui pèsent aujourd’hui sur les chauves-souris, sont la perte et la fragmentation de leurs habitats, liées à la déforestation, la dégradation des forêts, à l’expansion agricole, à l’exploitation forestière et minière, ainsi qu’au développement des infrastructures. À cela, s’ajoutent la perturbation ou la destruction des sites de repos tels que les grottes, les arbres creux, les bâtiments. On note aussi la chasse et la consommation de chauves-souris dans certaines zones, ainsi que le changement climatique, qui modifie la disponibilité des ressources alimentaires et les conditions des habitats. Il arrive que des chauves-souris meurent lors d’épisodes de grande chaleur. À cause des préjugés, on assimile souvent les chauves-souris à des animaux de malheur ou de mauvais augure, et on a tendance à les marginaliser et à les tuer pour cela. Enfin, l’insuffisance des données scientifiques et du suivi complique la mise en place des mesures de conservation adaptées.
Mongabay : On sait que la présence des chauves-souris peut aussi avoir un impact négatif sur les humains, notamment la transmission de zoonoses. Quels sont ces impacts et comment les atténuer ?
Aicha Gomeh-Djame : Je ne dirais pas que les chauves-souris ont un impact négatif sur les humains. Mais, comme la plupart des animaux sauvages, les chauves-souris sont des réservoirs et peuvent transmettre des maladies telles que la rage. Afin d’éviter tout risque d’exposition, l’éducation et la sensibilisation des communautés sont primordiales.
Lorsque les populations sont éduquées, elles savent que stresser les chauves-souris, c’est-à-dire détruire leurs habitats, couper les arbres, les attaquer, les chasser les stressent. C’est ce stress qui est à l’origine de l’excrétion de virus. Lorsque les chauves-souris sont stressées et affaiblies, elles libèrent des virus. Bien que le mécanisme de transmission de ces virus soit complexe, et nécessite que de nombreux facteurs soient réunis, l’idéal serait d’éviter qu’elles se sentent menacées, afin que nous soyons tous en sécurité et vivions sainement.
Les situations à risque apparaissent aussi lors de la chasse, de la manipulation ou de la consommation de chauves-souris, ou encore lorsque leurs lieux de repos sont perturbés. En dehors de ces contextes, le risque de transmission reste faible. Il est donc possible de réduire ces risques en limitant les contacts directs avec les chauves-souris, que ce soit par la chasse ou la consommation.

Mongabay : Il existe un lien, souvent peu connu du grand public, entre la présence des chauves-souris et la préservation des écosystèmes. Pouvez-vous l’expliquer ?
Aicha Gomeh-Djame : Absolument ! Les chauves-souris sont indispensables à la survie de nos écosystèmes sur de nombreux plans. En écologie, nous parlons de services écosystémiques, qui sont des rôles ou des services qu’elles rendent à l’environnement dans lequel nous vivons tous. Les chauves-souris participent grandement à la régénération des forêts par la dispersion des graines de fruits que certaines d’entre elles consomment. En Afrique, où de nombreuses populations dépendent directement des ressources naturelles, la présence des chauves-souris a donc des effets bénéfiques en cascade sur les forêts, l’agriculture et les moyens de subsistance.
Elles pollinisent les plantes. Leurs fèces, appelées « guano », sont d’excellents engrais déjà utilisés en Amérique, comme en Asie, et dont les résultats sont impressionnants. Elles participent également à la lutte contre les insectes nuisibles tels que les moustiques, les insectes en champs et les chenilles qui ravagent nos cultures. Une chauve-souris peut consommer, chaque nuit, les deux tiers de son poids en insectes. Elles participent également à la lutte contre les insectes nuisibles tels que les moustiques, les insectes en champs et les chenilles qui ravagent nos cultures.
Mongabay : Peut-on revenir en particulier sur l’apport des chauves-souris dans la régénération des forêts ? On sait que des arbres comme le baobab bénéficient de l’apport de ces mammifères.
Aicha Gomeh-Djame : Oui, c’est un point essentiel quand on parle de la régénération des forêts. Les chauves-souris jouent un rôle clé à plusieurs niveaux. De nombreuses espèces de chauves-souris se nourrissent de fruits et parcourent chaque nuit de longues distances. En se déplaçant, elles disséminent les graines loin des arbres d’origine, ce qui permet aux plantes de coloniser de nouveaux espaces et favoriser un renouvellement équilibré des forêts. Les graines rejetées dans leurs déjections bénéficient en plus d’un milieu favorable à la germination, riches en nutriments.
Les chauves-souris interviennent aussi dans la pollinisation, le baobab africain est un bon exemple de cette relation. Il y a des fleurs qui s’ouvrent la nuit et produisent du nectar spécifiquement adapté aux chauves-souris. En venant se nourrir, celles-ci transportent le pollen d’un arbre à l’autre, ce qui permet la fécondation et la production de fruits viables. Sans les chauves-souris, la reproduction naturelle du baobab serait fortement réduite, compromettant à terme le renouvellement des populations de cet arbre emblématique. La reproduction de certaines autres espèces d’arbres serait moins efficace.
Mongabay : Les chauves-souris ont une réputation de vampires, et les communautés assimilent souvent leur présence sur un site à un signe néfaste. Qu’en dites-vous ?
Aicha Gomeh-Djame : Cette réputation de « vampires » est l’un des nombreux préjugés auxquels elles font face. Parmi plus de 1500 espèces de chauves-souris qui existent à ce jour, dont 266 en Afrique subsaharienne et environ 120 au Cameroun, seules trois espèces sont dites vampires et ne se rencontrent qu’en Amérique du Sud et centrale. Celles-ci ne se nourrissent pas du sang humain, mais de celui des oiseaux, des petits rongeurs et des bovins.
Elles obtiennent ce sang à l’aide de leurs dents en faisant une petite incision dans la peau de leur proie. Une fois l’incision faite, elles secrètent de la draculine, une enzyme anticoagulante présente dans leur salive et qui leur permet de lécher du sang liquide aisément à l’aide de leur langue. Lors de nos enquêtes et sensibilisations, nous expliquons aux communautés qu’il n’y a pas de chauves-souris vampires en Afrique et qu’elles ne sont pas des sorcières qui se transforment comme les gens le disent. Nous leur disons que les chauves-souris sont toutes inoffensives.

Mongabay : Selon vous, quelles sont les mesures locales ou régionales qui participeraient à la conservation des chauves-souris dans le bassin du Congo ?
Aicha Gomeh-Djame : il faudrait que tous les acteurs jouent leur rôle. Il faut éviter la destruction de leurs habitats, sensibiliser et communiquer auprès des populations, éduquer sur l’importance des chauves-souris et leur rôle dans l’écosystème. Je pense que si on arrive à faire cela, on pourra grandement participer à leur conservation dans le bassin du Congo. Il est indispensable de conserver les chauves-souris dans un effort collectif, nécessitant la contribution de tous les acteurs, y compris les communautés locales, les gouvernements et les organismes de conservation.
Images de bannière : Parc National de Lobéké, forêt communautaire du Village Yenga, Cameroun. Juin 2024. Une chauve-souris frugivore Hypsignathus monstrosus tout juste sortie du filet. Photo de Aicha Gomeh-Djame avec son aimable autorisation.
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