- À Agbodrafo, sur la côte sud-est du Togo, l’irrégularité croissante des pluies provoque des inondations, des périodes de sécheresse prolongées et une forte dégradation des terres maraîchères exploitées par les femmes.
- Ces chocs climatiques entraînent des pertes répétées de récoltes, aggravées par l’érosion des sols et la pression accrue des ravageurs, fragilisant les revenus et la sécurité alimentaire des ménages.
- Face à cette instabilité, des groupements de femmes maraîchères ont trouvé le salut grâce à une assurance agricole indicielle qui indemnise automatiquement les exploitantes en cas de sécheresse ou d’excès de pluie, sur la base de données météorologiques locales, en leur permettant de sécuriser leurs investissements et de poursuivre leurs activités agricoles malgré les aléas climatiques.
- Cette solution, encore peu répandue au Togo, apparaît comme un nouvel outil d’adaptation climatique pour les femmes rurales, en réduisant leur vulnérabilité face à l’imprévisibilité du climat
Au lever du jour de ce samedi 20 décembre 2025, dame Sika Folygan traverse ses parcelles de tomates à Agbodrafo, à 30 kilomètres de Lomé, sur la côte sud-est du Togo. Il y a encore quelques années, ce moment était chargé d’angoisse. « Quand les pluies tardaient ou arrivaient fortement, je savais que j’allais tout perdre », raconte cette maraîchère d’une quarantaine d’années.
Comme beaucoup de femmes de la localité, elle a vu ses récoltes emportées par les inondations, brûlées par la sécheresse ou détruites par les ravageurs, sans aucun filet de sécurité.
À Agbodrafo, les femmes maraîchères vivent au rythme d’un climat devenu imprévisible. Les saisons ne se ressemblent plus, les pluies sont mal réparties et l’érosion grignote les terres cultivables. Dans un pays où les femmes représentent 56,4 % de la main-d’œuvre agricole et 43 % des acteurs de la transformation, ces chocs climatiques fragilisent directement les revenus et la sécurité alimentaire de milliers de ménages.
À l’échelle nationale, les pertes post-récolte atteignent jusqu’à 42 % en saison principale, et peuvent grimper à 90 % pour la tomate en saison secondaire. En 2020, les inondations ont détruit 6 902 hectares de cultures, laissant de nombreuses exploitantes sans ressources.
« On était fatiguées de recommencer à zéro »
Pour Sika Folygan et les autres femmes de son groupement, les saisons agricoles se succédaient sans jamais apporter la sécurité espérée. Chaque année commençait de la même manière : un emprunt pour acheter les intrants, des mois de travail acharné sous le soleil, puis l’angoisse au moment des pluies. Trop abondantes ou insuffisantes, elles emportaient souvent tous les espoirs. « Après chaque perte, on s’endettait encore plus. On travaillait dur, mais à la fin, il ne restait rien. Certaines femmes ont fini par abandonner les champs, découragées », confie-t-elle avec émotion.
Cette répétition de pertes a fini par épuiser le groupement, tant physiquement que moralement. « On était fatiguées de recommencer à zéro chaque année, fatiguées de vivre dans la peur de tout perdre encore », dit Sika. C’est cette lassitude, mêlée à l’urgence de trouver une alternative durable, qui les a poussés à recourir à une solution.
Elles se tournent alors vers une institution de microfinance de leur localité, connue pour son accompagnement des femmes rurales. C’est là qu’elles entendent, pour la première fois, parler de Farmcover, une assurance agricole développée par Lorica Assurances.
Une idée nouvelle, presque incompréhensible au départ. « Au début, on ne comprenait pas comment une assurance pouvait nous aider si la pluie ne venait pas ou si elle détruisait nos champs. Pour nous, l’assurance, c’était quelque chose pour les voitures ou les grandes entreprises, pas pour des femmes paysannes », confie-t-elle.
Mais au fil des séances d’explication et des échanges avec les agents, les choses deviennent claires. Les femmes comprennent qu’en cas de mauvaise saison, elles ne seraient plus totalement seules face aux pertes. Elles décident alors de tenter l’expérience.
La suite marque un tournant. Lorsqu’une saison difficile survient, l’assurance joue son rôle. « Cette fois-là, nous n’avons pas tout perdu. L’indemnisation nous a permis de rembourser nos prêts et de préparer la campagne suivante sans repartir de zéro », explique Sika, le sourire dans la voix.
Aujourd’hui, le groupement Novissi aborde les saisons agricoles avec sérénité. « On travaille toujours dur, mais maintenant, on sait que même si la pluie nous trahit, on peut se relever. La peur a laissé place à l’espoir ».

Une assurance indicielle contre les chocs climatiques
Lancée il y a trois ans, Farmcover est une assurance agricole indicielle conçue pour protéger les agriculteurs togolais contre les risques climatiques. Elle indemnise automatiquement les exploitants en cas de sécheresse ou d’excès de pluie, sur la base de paramètres météorologiques locaux, sans attendre des constats de pertes sur le terrain.
« Lorsque les aléas climatiques surviennent, les agriculteurs font face à la perte d’une partie ou de la totalité de leurs revenus, ce qui met aussi en péril leur sécurité alimentaire », explique David Akwei, directeur général de Lorica Assurances.
« C’est pour répondre à cette vulnérabilité que nous avons développée Farmcover, avec nos partenaires, afin de venir en appui aux producteurs », dit-il.
Le principe repose sur un mécanisme de transfert de risques. « Lorsqu’un agriculteur démarre sa saison, nous évaluons son compte d’exploitation en tenant compte des intrants, de la main-d’œuvre et du matériel. Ce capital est ensuite garanti. En cas de pertes dues à un risque climatique, l’exploitant est indemnisé, ce qui lui permet de poursuivre son activité et de préserver ses relations avec les partenaires financiers », explique Akwei.
Contribution et modalités de couverture
Pour les femmes maraîchères d’Agbodrafo, l’un des points décisifs a été la simplicité et la flexibilité du dispositif. « Vous contribuez à hauteur de 6 % de votre compte d’exploitation pour être couvert contre la sécheresse et les excès de pluie », explique le directeur de Lorica Assurances. « Par exemple, si une exploitante investit 100 000 francs CFA pour sa campagne, elle verse 6 000 francs CFA au début de la saison ».
La couverture s’étend aux périodes critiques du cycle agricole, notamment la floraison. « Nous prenons en compte les poches de sécheresse ou les excès de pluie, lorsque ces conditions défavorables persistent pendant sept jours consécutifs à un moment sensible pour la culture », précise-t-il.
Même lorsque la saison est globalement bonne, mais mal répartie, ou que certaines zones subissent des épisodes prolongés de stress hydrique ou d’inondations, l’indemnisation est automatiquement déclenchée. Pour les femmes disposant de moyens plus limités, une option allégée existe. « Celles qui souhaitent se couvrir uniquement contre la sécheresse peuvent opter pour une contribution de 3 % du compte d’exploitation », ajoute Akwei.

Reconnaissance et appui scientifique
Pour Dr Jip Van Leemput, représentante de l’Alliance Bioversity International & CIAT, Farmcover constitue une innovation majeure en matière de résilience climatique. « Ce type d’assurance indicielle est une avancée essentielle pour les agricultrices vulnérables. Il permet, non seulement de sécuriser leurs revenus, mais aussi de renforcer leur capacité à investir dans des pratiques agricoles durables et adaptées aux changements climatiques. C’est un exemple de solution scalable qui pourrait être reproduite dans d’autres zones exposées aux risques climatiques en Afrique de l’Ouest », explique-t-elle.
Komi Essiomile, Directeur de la Planification, des statistiques agricoles et du suivi-évaluation (DPSSE), au ministère en charge de l’agriculture, souligne l’importance de ce type de mécanisme : « L’assurance agricole comme Farmcover constitue une réelle opportunité pour stabiliser les revenus des femmes maraîchères et sécuriser la production. Elle facilite également le suivi des cultures et la planification des interventions agricoles au niveau national, car les données générées par ces assurances indicielles permettent de mieux anticiper les risques climatiques et d’y adapter les politiques publiques », explique-t-il.
Quelques mois après leur adhésion, les pluies excessives ont détruit une partie des cultures. Cette fois, la situation a été différente. « On a reçu une indemnisation rapidement. Ce n’était pas tout ce qu’on avait perdu, mais c’était suffisant pour préparer la saison suivante », raconte Sika.
Pour plusieurs femmes du groupement comme dame Rachel Mazalo, cette compensation a évité l’abandon des champs et l’endettement excessif. Au-delà de l’aspect financier, l’assurance a changé leur rapport au risque. « Aujourd’hui, on ose investir un peu plus, parce qu’on sait qu’on ne repartira pas de zéro si le climat nous trahit », confie cette mère de trois enfants.

Une solution encore marginale, mais porteuse d’espoir
La solution Farmcover a fait l’objet d’une étude, en 2022, en Chine, publiée dans la revue Multidisciplinary Digital Publishing Institute (MDPI).
Dr Hengli Wang, co-auteur de l’étude et spécialiste des liens entre agriculture, risques climatiques, assurance et sécurité alimentaire, explique : « L’assurance agricole joue un rôle crucial pour protéger les agriculteurs des aléas climatiques et renforcer la sécurité alimentaire. Elle permet aux exploitants de planifier et d’investir dans leurs cultures en toute confiance, sachant que les pertes seront atténuées ».
Si l’assurance agricole reste encore peu répandue au Togo, l’expérience d’Agbodrafo montre son potentiel comme outil d’adaptation climatique, en particulier pour les femmes, souvent plus exposées aux chocs agricoles. En sécurisant une partie des revenus et en facilitant l’accès au crédit, ces mécanismes peuvent renforcer la résilience des exploitantes face à un climat de plus en plus instable.
Pour Sika Folygan, l’enjeu est désormais que d’autres femmes puissent en bénéficier. « Si on avait connu ça plus tôt, on aurait évité beaucoup de souffrance. Aujourd’hui, on en parle autour de nous, parce que le climat ne nous laisse plus le choix ».
Image de bannière : Les femmes de Novissi indemnisés avec l’équipe de l’assurance. Image de Hector Sann’do Nammangue pour Mongabay.
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