- Dans le Lualaba, province du sud-est de la République Démocratique du Congo, se trouve la centrale hydroélectrique de Busanga, la plus moderne de la région. Mise en service depuis 2022, elle produit 240 mégawatts avec un réservoir de près de 1,3 milliards de mètres cubes.
- Ce méga projet est le fruit de la convention de la collaboration mines contre infrastructures signée en 2008, au ministère des mines, entre le gouvernement congolais et le groupe d'entreprises chinoises. Mais derrière les promesses d'énergie et du développement, les communautés riveraines, précisément celles impactées par la centrale, se trouvent plongées dans une pauvreté affreuse, dépossédées de leurs terres et vivant dans des abris temporaires disséminés sur les collines et les montagnes.
- Derrière ces populations, des champs, des plantations sombrent notamment sous les eaux du canal artificiel du fleuve Lualaba. Les eaux, derrière le barrage, ont aussi submergé des villages entiers comme 48h, Kamalenge et Monga Luboza.
- Les habitants de ces agglomérations rurales remettent en question l'indemnisation dont quelques-uns ont bénéficié. Pendant ce temps, l'énergie électrique de Busanga est orientée vers le fonctionnement des industries minières comme la Sicomines et la Sino-Congolaise des mines, laissant les populations dans le noir.
L’orage qui gronde, dans l’après-midi du lundi 27 octobre, assombrit le village Wafinya, en territoire de Lubudi de la province du Lualaba, dans le sud de la République Démocratique du Congo (RDC). Entre les abris temporaires, quelques habitants debout et visiblement affaiblis par la misère tentent de résister au vent violent, qui souffle sur les cours et les allées, pendant que d’autres préfèrent s’assoir dans la pénombre de leurs huttes, leurs regards orientés vers la canopée.
En contrebas occidental du village, la retenue d’eau du barrage construit sur le fleuve Lualaba forme un lac s’étendant sur des espaces considérables. Au fond de cette grande étendue d’eau, sont enterrés les vestiges des villages 48h, Kamalenge et Monga Luboza, des agglomérations rurales qui ne pourront peut-être plus jamais revivre.
Pourtant, il y a quelques années seulement, avant 2017, les habitants de cette partie de la RDC ne pouvaient pas s’attendre à un tel désastre. À cette époque-là, ils pouvaient paisiblement y construire des maisons, pêcher et cultiver les champs. « Mais aujourd’hui, tout cela n’est plus possible. Après que les Chinois ont construit la centrale de Busanga, nous souffrons beaucoup et nous n’avons pas de terres pour cultiver », confie Mwamba Mujinga. La sexagénaire était debout sous le manguier devant un parterre d’habitants assis en tailleur quand nous l’avons interrogée à Wafinya, village bâti sur la colline et désormais presque confiné par les eaux bloquées derrière le barrage.
Des plaintes que beaucoup de victimes partagent. À Wata Malonda, une agglomération rurale située à environ trois km de Wafinya, dans le territoire de Lubudi, nous avons précédemment rencontré le chef Marcel Banza, qui n’a pas hésité à partager ses peines. « Lorsque les autorités provinciales étaient venues visiter les champs après l’érection du barrage sur le fleuve Congo, elles nous ont dit que les eaux n’allaient pas franchir les limites pour les inonder. Mais aujourd’hui, cela s’avère faux et tous nos champs sont submergés », a-t-il dit, tongs aux pieds.

Des controverses autour du contrat mines contre infrastructures
En effet, le 17 septembre 2008, la RDC signait avec un consortium d’entreprises publiques chinoises un accord économique d’une ampleur sans précédent en Afrique. Surnommé « contrat du siècle », ce partenariat impliquant principalement l’EXIM Bank of China, Sinohydro Corporation et la China Railway Engineering Corporation, repose sur un échange « ressources contre infrastructures », d’après le ministère congolais des mines.
En effet en contrepartie du financement et de la construction de routes, d’hôpitaux et de voies ferrées, la Chine obtient un accès privilégié aux richesses minières congolaises, notamment le cuivre et le cobalt, ressources stratégiques indispensables pour son développement industriel.
Mongabay a eu accès au contrat authentique que le ministère congolais des mines, cité plus haut, avait mis en ligne et repris par beaucoup d’ONG, dont le CNPAV, évoqué également dans les lignes qui suivent. L’accord initial prévoyait un investissement de 9 milliards USD, pour la construction de 3500 km de routes, 3500 km de chemins de fer, 31 hôpitaux, 145 centres de santé et 5000 logements, ainsi que des investissements miniers, notamment la construction des usines pour exploiter les minerais de cuivre et de cobalt.
Mais, selon le Congo N’est pas À Vendre (CNPAV), une organisation de la société civile, cette équation est profondément déséquilibrée. En 15 ans, les infrastructures livrées ne représenteraient qu’environ 822 millions USD, sur un engagement initial de 3 milliards, tandis que, selon la CNPAV, les revenus générés par la production minière ont explosé à plusieurs milliards, dont l’essentiel a profité au partenaire chinois.
Pendant ce temps, Mongabay a observé qu’au niveau local, derrière les promesses d’énergie et du développement, les populations riveraines, celles touchées par la centrale, se trouvent toujours dans une extrême pauvreté.
Pourtant le tableau ne devrait pas être ainsi, regrette Désiré Umba, Porte-parole des victimes du projet Busanga. Assis à califourchon dans une parcelle ocre, sur un ton chargé de déception, il poursuit en rappelant qu’en 2016, les communautés riveraines avaient reçu une délégation du bureau d’études d’OKAPI Environnement Conseil, une structure spécialisée dans le conseil en environnement et basée à Kinshasa, capitale de la RDC. Son expertise couvre l’évaluation et le suivi des projets. Avec la participation de sino-congolaise hydraulique (Sinohydro), la présence du Bureau d’Etudes d’Okapi avait abouti à la signature de l’acte d’acceptation, pour indemniser les victimes du projet Busanga.

Autrement dit, la partie chinoise s’était engagée à payer la valeur du montant convenu de commun accord en guise de compensation. Depuis, l’espoir était permis aux habitants désormais sans ressources pour leur survie. Sauf qu’à l’étape du paiement, une nouvelle structure a fait surface. Mais jusque-là, rien de mal n’était à redouter, disent beaucoup de victimes du projet Busanga, à Wafinya. Puisqu’il s’agissait de la Commission provinciale en charge du suivi et accompagnement de la délocalisation et des indemnisations des populations victimes du projet de construction de Busanga. Quelques membres de la société civile et acteurs de l’administration publique, composent cette commission, d’après Lambert Menda, coordonnateur de la Nouvelle Société Civile du Lualaba.
A Kolwezi, grâce à Désiré Umba, porte-parole des victimes du projet Busanga, Mongabay a pu consulter la fiche d’indemnisation. Par exemple, le village Kabese avait présenté 25 victimes et Wata Malonda en avait présenté96. Mais environ 30 personnes seulement ont été payées, signale Désiré Umba en pointant son index sur les listes presque quadriennales. Une situation qui s’observe aussi aux villages Kamalenge, 48h et Mongo Luboza, où 52 cas n’ont pas été traités.
En plus du nombre considérable de victimes non indemnisées, une somme de 50 USD avait été remise à Mali ya Bwana Mado, une femme originaire du village 48h et ayant perdu son champ et sa maison après l’érection du barrage sur le fleuve Lualaba.
Comme elle, beaucoup d’autres victimes originaires du même village ont perçu le même montant ou légèrement supérieur à celui-ci.
Un niveau d’indemnisation que les victimes du projet Busanga jugent dérisoire, lorsqu’elles considèrent les étendues de champs et les maisons sous l’eau. Comme pour convaincre votre média, Désiré Umba préfère y aller de manière mathématique. En effet, il affirme qu’une victime avait déjà cultivé deux hectares de maïs en moyenne, soit près de deux terrains de football, en plus d’avoir des bananeraies et des palmerais.
Pourtant, par expérience, toujours selon Désiré Umba, deux hectares de champ de maïs suffisent pour produire environ 1800 seaux de maïs. Dans la région, un seau de 5 kg environ se vend à 3 500 francs congolais, soit environ 1,5 USD. Mathématiquement parlant, cela équivaut à 6 300 000 francs congolais, près de 3150 USD. « Pire encore, nous étions obligés d’apposer nos signatures sur le document avant la fixation du montant », souligne encore Désiré Umba.

Des maisons se font toujours attendre à Wafinya
Mais la promesse de la Sinohydro de construire de nouvelles maisons au village Wafinya, dans le cadre de la relocation d’habitants de villages 48h, Kamalenge et Monga Luboza principalement, avait tout même apaisé la colère de Désiré Umba, tout comme celle de beaucoup d’autres victimes. A ce propos, la partie chinoise avait réquisitionné les engins pour apprêter le terrain, qui devrait accueillir 1500 maisons, d’après Ngoy Yanick, représentant du chef Monga Luboza interrogé au village Wafinya, devant plusieurs victimes, ayant toutes partagé ces chiffres.
À Wafinya, un tour de l’agglomération rurale, pour évaluer le niveau de réalisation desdites maisons, permet de constater, à l’entrée du village, les anciennes huttes et des abris temporaires faits grâce aux matériels de récupération. Un peu plus en bas, deux tranchées limitent longitudinalement l’artère principale qui fend le village, avant de se perdre dans les graviers envahis par la végétation. Pas une maison construite jusque-là, mais seulement une école de six classes comptant près de 158 élèves. L’école primaire Lufupa n’est pas cependant équipée, d’après Baltasar Kasongo, le directeur. Il dit encore prendre en charge les enseignants qui viennent de 5 km de là et qui ne sont que trois pour toutes les six classes.
Ce que ne digère pas aussi Balthazar Kasongo, c’est de voir régulièrement des « chèvres venir brouter dans la cour de l’école et poser des crottes devant les élèves en classes et majoritairement sans babouches », dit-il en t-shirt blanc.
Baltasar Kasongo pense donc qu’une clôture devrait être indispensable pour plus de sérénité. « Si nous continuons à travailler jusqu’aujourd’hui à l’école Lufupa, c’est parce que nous estimons que nous sommes chez nous et nous devons aider les enfants. Sinon, il n’y a rien », indique le directeur de l’école primaire Lufupa.
Ce dernier explique que le salaire pour y enseigner varie entre 50 000 francs congolais ou 30 000 francs congolais, environ 20 USD. Pour financer le fonctionnement de l’école, souligne-t-il, l’argent vient de parents; 10000 francs congolais, soit à peu près 5 USD pour chaque élève. Baltasar Kasongo reconnait que, même dérisoire, le minerval n’est pas toujours à la portée de tous les parents. Finalement, 40 élèves répondraient contre 150.
C’est ce que déplore aussi Léonie Mado, infirmière presque bénévole, qui travaille dans un centre de santé. Il s’agit là de l’unique structure à Wafinya, construite dans le cadre de l’indemnisation des victimes du projet Busanga.
Mais le centre n’a pas de toilettes malgré les trois pièces dont il dispose. Autrement dit, les malades sont tout le temps déplacés ou mis dans une pièce commune, selon les besoins circonstanciels. « Le centre a été lancé sans moyens d’accompagnement », dit Léonie, assise devant sa demeure et se disant souffrante.

Des communautés affamées
Par ailleurs, après la perte des champs, des palmerais et des bananerais, il est devenu difficile pour la population de se nourrir convenablement. Pour avoir l’huile de palme, par exemple, elle dit l’importer de Kinkonja ou de Bukama, deux agglomérations urbano-rurales de la province voisine du Haut-Lomami situées à environ 150 km de Wafinya. A défaut, les victimes du projet Busanga se tournent vers Kolwezi pour obtenir de l’huile végétale. Une mesure de 455 ml se vend à 1000 francs congolais, soit 5 USD sans oublier qu’il faut 31,5 USD pour avoir un sac de 25 kg de farine de maïs.
Pour trouver gain de cause, les populations ont mis sur pied un comité censé porter leurs revendications auprès des autorités provinciales du Lualaba. Déjà en 2020, le comité des victimes du projet Busanga avait adressé la première lettre à la gouverneure, Fifi Masuka.
A ce propos, Désiré Umba, rappelle qu’après cette démarche, le comité avait reçu des menaces et que certains de ses membres ont été jetés à la prison centrale de Dilala, à Kolwezi, la plus vaste et la plus importante maison d’arrêt de la province du Lualaba.
En 2022, soit deux ans après, un nouveau comité a vu le jour. Le 16 octobre à Kolwezi, il avait adressé une deuxième lettre au président de l’Assemblée provinciale, première institution politique en province. Comme la première lettre, sa suite n’a pas été favorable. Ainsi, est venue une autre en 2023, avant la quatrième en 2024. Finalement, c’est en 2025 que la gouverneure, Fifi Masuka, a donné sa réponse. Dans sa lettre du 26 septembre, elle dit attendre le retour du gouvernement central au sujet du plan de construction des maisons, « matière relevant de la compétence nationale exclusive », a-t-elle précisé.

Dans cette attente, la population se tourne finalement vers la carbonisation du bois pour produire le charbon de bois, afin de survivre. Cette situation pourrait favoriser l’augmentation du taux de déforestation. Puisque déjà, Afriwach, une organisation qui milite pour une exploitation juste et responsable des ressources naturelles en Afrique, a rapporté qu’entre 2001 et 2023, la province du Lualaba a connu une perte de forêts de 5550 Km2, dont 388,5 km2 sont dus à l’exploitation minière, ayant occasionné des émissions de CO2 de l’ordre de 13 86 MtCO2e.
Ce recours à la carbonisation risque encore de s’intensifier, puisque, non seulement la population le fait pour des raisons économiques, mais aussi à défaut de courant électrique. Pourtant, « lors de l’inauguration de la centrale, on nous a dit que la population pouvait bénéficier de 10 % de la production, soit 24 MW sur 240. Jusqu’à ce jour, rien n’est fait. Les responsables de la SNEL disent que la centrale dessert la SICOMINES à hauteur de 170mw, et les 70 autres, c’est la SNEL qui gère ça », a dit Lambert Menda, le coordonnateur de la Nouvelle Société Civile du Lualaba.
Menda accuse en même temps les acteurs du gouvernement et ceux de la commission en charge de l’indemnisation de n’avoir pas joué franc jeux. D’après lui, ils ont minoré les indemnités des victimes sans que personne ne soit puni.
À ce jour, les victimes du projet Busanga continuent de se battre pour une indemnisation juste et équitable. Mais jusqu’à quand ? Il est difficile d’en envisager un délai, puisque Mongabay n’a pas pu obtenir l’interview de Sinohydro, en dépit de plusieurs tentatives.
Image de bannière : Deux agriculteurs glanent dans leur champ pour offrir du manioc au biker au village Wata Malonda. Image de Willy Mbuyu pour Mongabay.
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