- Des millions d’Africains vivent dans des logements qui, au lieu de les protéger, augmentent leur vulnérabilité aux conditions climatiques et alourdissent leurs factures d’énergie.
- Pourtant, des matériaux locaux, comme la brique de terre stabilisée ou le bois certifié, offrent de meilleures performances thermiques, améliorent le confort, limitent la dépendance aux énergies fossiles et allègent l’empreinte carbone de la construction.
- Les experts pensent que la bataille climatique africaine se joue aussi dans les murs des bâtiments. Elle doit commencer à partir du choix des matériaux et non une fois que la maison est construite.
Yaoundé, CAMEROUN – Depuis 30 minutes, Régine Mengoua discute avec l’employé d’une Fabrique de briques de terre simple et cuite de Yaoundé, la capitale du Cameroun. Elle veut acheter 4 500 briques de terre cuite et essaye de faire baisser le prix de l’unité. Mais le commerçant est tenace et insiste sur 250 francs CFA (0.44 USD) l’unité. Lasse, elle décide finalement d’acheter au prix du commerçant. « Je veux faire des travaux à la maison et remplacer une partie du mur en ciment de ma chambre par des briques de terre cuite. La maison chauffe. En journée, nous ouvrons les fenêtres et c’est supportable. Mais la nuit, nous fermons tout pour des raisons de sécurité. L’air est tellement chaud, on est obligé de faire tourner le climatiseur toute la nuit pour pouvoir dormir », explique Mengoua à Mongabay. « Non seulement, la climatisation fait monter les factures d’électricité, mais elle nous rend aussi malades. Certains matins, nous nous réveillons avec des maux de tête, parfois avec le nez bouché. Nous ne pouvons pas continuer ainsi », ajoute-elle.
Le cas de Mengoua n’est pas isolé. Beaucoup de maisons urbaines en Afrique ne procurent pas le confort attendu. Des études estiment que cela est dû à l’utilisation de certains matériaux de construction, à l’exemple des blocs à base de ciment, sable et eau, couramment appelés parpaings. Une étude de International African Institute, publiée en 2024 par Cambridge University Press, révèle qu’en Afrique de l’ouest, notamment sur le corridor reliant les villes d’Abidjan, Accra, Lomé, Cotonou, Porto-Novo et Lagos, le béton s’impose comme une « forme dominante » dans les paysages urbains contemporains. Cette généralisation du béton, qui change les formes architecturales, marque une rupture avec les techniques locales en terre.
Une autre étude, menée par une équipe de chercheurs togolais et internationaux, publiée en 2024, dans la revue Sustainability, révèle qu’environ 75 % des murs urbains et 54 % des planchers des trois principales villes du Togo, que sont Lomé, Atakpamé et Kara, sont construits en ciment. Le ciment est choisi pour sa disponibilité, sa résistance mécanique et son prestige social, puisqu’il est associé à la « modernité ». En raison de l’utilisation abondante de ciment et de la tendance à la hausse des températures, l’inconfort thermique est généralement élevé, car une proportion importante de la population dit ressentir une chaleur importante ou extrême, signale l’étude.
« L’inconfort thermique lié au ciment provient de ses caractéristiques physiques, car il possède une forte conductivité thermique et une faible capacité isolante. Il absorbe rapidement la chaleur et la restitue lentement, surtout dans les régions chaudes. Ce qui fait que les bâtiments chauffent le jour et restent chauds la nuit. Son usage intensif dans les villes contribue aussi aux îlots de chaleur urbaine, car les surfaces cimentées et bétonnées remplacent les zones végétales et empêchent le rafraîchissement naturel », explique à Mongabay, Théophile Bassong, ingénieur en génie civil au Cameroun.
Une position que ne partage pas Willy Azangué, expert camerounais en efficience énergétique. Il considère que le ciment n’est pas un mauvais matériau en soi. Il est même efficace et utile, « à condition d’être utilisé de manière appropriée et adaptée à l’environnement ». Selon lui, chaque matériau a ses propres caractéristiques thermiques, et son comportement varie selon le climat et le contexte. « Le vrai problème ne vient pas du ciment, mais plutôt de son emploi inadapté, souvent lié à un mimétisme dans les pratiques de construction, où l’on copie ce qui se fait ailleurs sans tenir compte de notre climat ou de notre usage », dit Azangué à Mongabay.

Ciment ou brique de terre ?
Pourtant, au niveau international, le ciment est pointé du doigt comme ce matériau qui, non seulement génère un inconfort thermique en retenant la chaleur, mais aussi comme cette matière responsable d’environ 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES). Entre autres effets, face à l’inconfort thermique, la réaction la plus courante consiste à allumer un ventilateur ou un climatiseur. Cela entraîne une surconsommation d’électricité, très souvent produite à partir d’énergies fossiles. Lorsque l’accès à l’électricité est limité, les ménages les plus aisés recourent à des groupes électrogènes fonctionnant au gazole, l’un des principaux gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique d’origine humaine, un carburant particulièrement polluant et émetteur de CO₂.
En intensifiant le réchauffement climatique, ce gaz contribue à rendre les habitations encore plus étouffantes et accroît la dépendance aux énergies fossiles. Ainsi, se met en place un cercle vicieux. La Banque mondiale alerte qu’avec la croissance démographique et l’urbanisation mondiale, les besoins en infrastructures s’intensifient, notamment dans les pays émergents d’Afrique, d’Inde et d’Amérique latine. En conséquence, la demande de ciment pourrait progresser de 12 à 23 % d’ici à 2050 par rapport à son niveau de 2020.
Azangué reconnait le facteur polluant du ciment, mais soutient que ce n’est pas le ciment qui pose problème, mais le secteur du bâtiment tout entier et surtout l’absence de code de construction dans certains pays. Il explique que le bâtiment pèse lourd dans les émissions de gaz à effet de serre, parce que tout son cycle de vie est énergivore. Dès l’amont, les matériaux comme le ciment, le verre, l’aluminium, l’acier ou les carreaux, nécessitent des procédés industriels intensifs en énergie fossile. « La fabrication du clinker, composant clé du ciment, est particulièrement énergivore et fortement émettrice, c’est pourquoi le ciment est souvent indexé », dit-il. Le chantier mobilise pendant des mois ou des années des engins, des déplacements et beaucoup d’énergie. Une fois livré, le bâtiment continue de consommer pour l’éclairage, la ventilation, la climatisation, le chauffage, l’eau chaude, les ascenseurs, la plomberie, en utilisant souvent une énergie produite à partir du charbon, du pétrole ou du gaz. Enfin, sa fin de vie, avec la démolition et la rénovation, requiert encore de l’énergie, ce qui alourdit le bilan global.
« Le souci n’est pas d’utiliser le ciment ou la brique de terre, mais comment les utiliser. On voit des immeubles avec peu d’ouvertures ou des ouvertures très petites, mal orientées qui bloquent la circulation de l’air et n’apportent pas de vent. Quel que soit le matériau utilisé dans ce type de bâtiment, il y aura toujours un inconfort », dit Azangué. « Il faut, par exemple, connaître les directions des vents dominants et orienter les ouvertures du bâtiment en conséquence. Cela améliore sensiblement le confort thermique sans recourir aux ventilateurs, aux climatiseurs, et réduit la consommation d’énergie », précise-t-il.
Maurice Tina, enseignant à Bafoussam, une ville de l’ouest du Cameroun, a lui aussi choisi de se tourner vers les matériaux de construction durable, mais cette fois pour lutter contre le froid. « Dans la ville, nous avons constaté que le ciment résiste peu à l’humidité. La plupart des maisons en ciment ont de la moisissure sur les murs. Ceux qui ont beaucoup d’argent recouvrent les murs avec des carreaux. Mon technicien m’a conseillé la pierre qui, selon lui, est plus économique et mieux adaptée », dit-il à Mongabay.

Éviter le stockage de la chaleur avec des matériaux légers
Sur le site de construction de la maison de Tina, on aperçoit deux ouvriers qui débutent un mur de soutènement. De grosses pierres grises qu’on récolte dans des carrières de granit, après avoir décomposé les rochers à la dynamite, sont disposées le long d’une tranchée creusée dans la terre. L’un des ouvriers classe les pierres dans la tranchée. L’autre tourne un mélange de ciment, sable et eau qui sert de liant pour maintenir les pierres entre elles. Tina, qui surveille le travail, arbore un large sourire lorsqu’au bout d’une heure, une partie de mur de pierre se dresse dans la cour.
Pour que les maisons africaines ne soient plus sources de vulnérabilité, Azangué explique que chaque environnement impose ses contraintes, et les matériaux doivent être choisis pour assurer confort et protection, tout en interagissant efficacement avec le climat et en limitant la dépendance à la climatisation ou au chauffage. Il approuve le choix de Tina et dit que dans les zones chaudes et humides, il est préférable d’utiliser des matériaux légers, comme le bois. Si on utilise la brique de terre ou le parpaing ciment, on peut concevoir des parois isolées, rigides mais légères, afin d’éviter le stockage de chaleur en journée et de profiter de la fraîcheur nocturne, qui se répercute aisément à l’intérieur. À l’inverse, dans les régions plus fraîches avec de forts écarts de température entre le jour et la nuit, des matériaux lourds comme la pierre ou la brique permettent d’accumuler la chaleur le jour et de maintenir une température intérieure stable la nuit. Quand il fait chaud, ces matériaux limitent l’effet du rayonnement solaire à l’intérieur. La nuit, quand il fait très froid dehors, la fraîcheur pénètre moins, ce qui aide à conserver une température relativement constante.
« Chaque pays doit mener une analyse prospective en matière d’architecture et d’urbanisation, définir ses besoins, évaluer ses disponibilités en énergie et rechercher la meilleure adéquation. Il faut interroger et adapter le code de construction pour retenir les options les plus pertinentes. Et, surtout, ne pas diaboliser le ciment. L’écarter systématiquement est une facilité intellectuelle. L’enjeu, c’est de concevoir des bâtiments contextuels, bien ventilés et adaptés au climat, pas de bannir un matériau », dit-il.
Blaise Mempouo est spécialisé dans les technologies à faibles émissions de carbone. Dans le débat « ciment contre brique de terre », ce consultant international en bâtiments verts et en efficacité énergétique préfère mettre l’accent sur l’usage des matériaux fabriqués localement. Il explique à Mongabay que les bâtiments sont responsables de l’émission de CO₂ issus de deux sources principales : l’énergie grise et l’énergie opérationnelle.
L’énergie grise correspond à toute l’énergie consommée pour produire et transporter les matériaux. Par exemple, un carrelage fabriqué en Italie émet du carbone à chaque étape : extraction de la matière première avec des engins au gasoil, transport jusqu’à l’usine, fabrication nécessitant de l’énergie thermique et électrique, stockage, acheminement vers le port, traversée en bateau et transport final jusqu’au chantier. « Pour réduire cette empreinte, il faut privilégier des matériaux locaux et à faible carbone comme les blocs de terre stabilisés produits sur site, le bois certifié ou encore le ciment vert déjà disponible en Côte d’Ivoire et au Cameroun », dit Mempouo. Il insiste sur le fait que, pour les nouveaux bâtiments, il faut penser à l’efficacité énergétique dès la conception du projet et ne pas attendre que la maison soit construite.
La gestion intelligente contribue aussi à une bonne transition énergétique, selon l’expert. Par exemple, dans les hôtels, les couloirs restent souvent éclairés inutilement. Des détecteurs de présence permettent d’éteindre les lumières quand il n’y a personne, évitant ainsi un gaspillage d’énergie.

Les blocs terre-typha et les bétons végétaux
Il existe d’autres matériaux, tout aussi écologiques, mais moins vulgarisés, à l’exemple du typha, un roseau des zones humides largement répandu dans de nombreuses régions du monde. En Afrique, on le trouve dans plusieurs pays du Sahel et dans des zones tropicales humides, comme la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Nigeria, le Tchad ou encore le Sénégal, où il colonise les berges et les marécages.
Sa prolifération peut obstruer les canaux d’irrigation et voies d’eau, créer des zones de reproduction pour les moustiques et gêner l’agriculture et la pêche en bouchant les canaux, envahissant les champs inondés et en étouffant les plantes aquatiques. Ces effets ont été documentés au Sénégal et au Nigeria.
Heureusement, des travaux récents montrent qu’on peut valoriser cette biomasse en matériaux de construction tels que les panneaux isolants, les blocs terre-typha et les bétons végétaux, pour améliorer le confort thermique des bâtiments tropicaux. Le principe consiste à couper le typha en saison sèche, le sécher puis séparer la tige en fibres fines. On mélange ensuite ces fibres avec la terre crue, l’amidon, parfois la chaux ou le ciment selon l’usage ou en fonction des disponibilités. Ce mélange est utilisé pour mouler les matériaux finaux. Des bâtiments en typha sont visibles dans plusieurs villes du Sénégal.
Pour Mempouo, l’Afrique dispose de la technologie adaptée pour une transition énergétique, il faut juste la valoriser et la vulgariser. « Nos ancêtres construisaient pour atteindre le confort humain. Dans les villages, même s’il fait chaud dehors, on entre dans une maison et l’on s’y sent bien, sans climatiseur ni ventilateur. C’est la preuve que l’efficacité énergétique existait déjà à travers l’architecture vernaculaire. Nous devons copier et dupliquer ce modèle », conclut-il.
Image de bannière : Un ouvrier fabrique une brique de terre à Yaoundé. Photo Anne Nzouankeu pour Mongabay.
Citations :
Choplin, A. (2023). Building concrete futures : Materiality and urban lives in West Africa. Africa, 93(1), 20-39. https://doi.org/10.1017/S0001972023000104
Tossim, M. J., Tombar, P. A., Banakinao, S., Mavunda, C. A., Sondou, T., Aholou, C. C., & Ayité, Y. M. X. D. (2024). Analysis of the Choice of Cement in Construction and Its Impact on Comfort in Togo. Sustainability, 16(17), 7359. https://doi.org/10.3390/su16177359
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