- Un rapport de l'Union internationale pour la conservation de la nature estime le nombre d’éléphants de forêt d'Afrique (Loxodonta cyclotis) à 135 690, une hausse de 16 % par rapport au précèdent recensement.
- Cette progression traduit avant tout une meilleure capacité à compter les éléphants plutôt qu’une augmentation réelle de leur effectif. La majorité des éléphants de forêt d’Afrique se trouve dans quelques grands blocs forestiers du Gabon et du Congo, avec de petites populations ouest-africaines très fragmentées dans divers pays.
- Le braconnage d’ivoire semble moins intense qu’au pic des années 2000 –2010, mais reste une menace sérieuse, à laquelle s’ajoutent une perte rapide d’habitat et des conflits croissants avec les communautés humaines.
- Les experts proposent plusieurs solutions, parmi lesquelles le renforcement des plans d’action pour l’éléphant, en s’attaquant simultanément à la perte d’habitat, au braconnage et aux conflits homme–éléphant. Ils recommandent aussi de miser sur l’écotourisme, afin que la conservation des éléphants de forêt profite directement aux communautés locales.
Un rapport de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), publié le 27 novembre 2025, estime le nombre d’éléphants de forêt d’Afrique (Loxodonta cyclotis) à 135 690, un nombre en hausse de 16 % par rapport au précèdent recensement publié en 2016.
Environ 66 % de ces pachydermes se trouvent au Gabon et 19 % en République du Congo. L’Afrique de l’Ouest n’abrite qu’environ 3 à 5 % des éléphants de forêt, de petites populations très fragmentées. L’Afrique de l’Est et australe, notamment le Rwanda, le Soudan du Sud, l’Ouganda et l’Angola n’abritent que moins de 1 % de la population totale, souvent quelques dizaines ou centaines d’animaux par pays.
Ce rapport est également le tout premier uniquement dédié à l’éléphant de forêt, depuis que l’UICN reconnaît officiellement deux espèces d’éléphants africains : l’éléphant de forêt et l’éléphant de savane. Cependant, ce chiffre publié par l’UICN « ne reflète pas une augmentation réelle du nombre d’éléphants, mais plutôt une amélioration des connaissances », mentionne le document.
En effet, les chercheurs de l’UICN disent avoir renforcé leur méthodologie depuis le précédent recensement, ce qui permet d’obtenir aujourd’hui des estimations bien plus fiables. La première avancée méthodologique repose sur la distinction désormais reconnue entre l’éléphant de forêt et l’éléphant de savane. Cette séparation, absente des anciens rapports, évite de mélanger des populations qui n’évoluent ni dans les mêmes habitats ni sous les mêmes pressions. Le document souligne que cette clarification a rendu possibles des analyses plus précises, notamment en Afrique centrale, où cohabitent les deux espèces, par exemple, au Cameroun ou au nord du Gabon, où des zones hybrides avaient auparavant brouillé les estimations.
Les chercheurs ont ensuite généralisé l’usage des « captures-recaptures spatiales basées sur l’ADN » réalisées à partir de crottes. A cette fin, ils ont divisé la zone d’étude en plusieurs mailles, ramassé toutes les crottes fraîches d’éléphants dans chaque maille pendant une courte période. L’ADN contenu dans ces crottes a été extrait, afin d’identifier génétiquement chaque individu et de compter le nombre de génotypes uniques présents dans les échantillons.
Lorsque plusieurs échantillons proviennent du même individu, celui-ci est considéré comme « recapturé ». Le rapport indique, que la fréquence de ces recaptures a été utilisée pour estimer la taille totale de la population. Une analyse de capture-recapture spatiale a enfin été appliquée pour calculer la densité et le nombre d’éléphants dans chaque unité d’échantillonnage, et pour combiner ces résultats et produire une estimation à l’échelle nationale.
Cette méthode est devenue la référence pour compter les éléphants de forêt. Le rapport insiste sur le fait que la grande majorité de ces analyses ont été menées au Gabon, notamment lors du vaste recensement national de 2021, qui a presque doublé les estimations pour ce pays, grâce à une précision inégalée. Au Parc national de Bwindi en Ouganda, une estimation génétique de 96 éléphants a remplacé les 43 individus rapportés en 2016. Le rapport explique que cette approche a remplacé les anciennes estimations fondées sur des relevés de crottes moins fiables, et que c’est précisément cette amélioration méthodologique, qui a entraîné une hausse des chiffres, sans qu’il ne s’agisse d’une croissance réelle des populations.
Les scientifiques ont également perfectionné la technique fondée sur le comptage des crottes, grâce à une meilleure prise en compte des vitesses de décomposition. Le rapport explique qu’un taux de décomposition standard de 60,9 jours a été adopté et appliqué à certains anciens inventaires, ce qui a conduit à réévaluer plusieurs inventaires, par exemple dans le paysage Ndoki-Likouala en République du Congo.
Enfin, l’utilisation de pièges photographiques a enrichi les inventaires dans les zones difficiles d’accès, ou là où il reste très peu d’éléphants. En Guinée équatoriale, par exemple, des relevés par pièges photographiques réalisés entre 2017 et 2019, ont confirmé la présence d’éléphants résidant uniquement dans la réserve de Rio Campo et le Parc national de Monte Alén, tandis qu’une grande partie de l’aire auparavant classée comme « connue » a été reclassée en « possible » faute d’images d’éléphants, ce qui a conduit à affiner les cartes de répartition et à mettre en évidence une présence très fragmentée dans ce pays.

Danger critique d’extinction
Malgré la hausse du nombre d’éléphants de forêt d’Afrique, l’espèce reste classée en danger critique d’extinction sur la Liste rouge de l’UICN.
Le rapport identifie la perte et la fragmentation de l’habitat comme des menaces majeures. Elles sont principalement causées par la conversion des forêts en terres agricoles, l’exploitation minière, la création de routes ou d’infrastructures.
Le rapport souligne que ce processus est particulièrement marqué en Afrique de l’Ouest, où il ne reste plus que des fragments isolés de forêts capables d’abriter l’éléphant de forêt. Par exemple au Libéria, il indique que les éléphants ne subsistent plus que dans deux grands blocs forestiers, eux-mêmes menacés par la conversion en terres agricoles, les plantations commerciales et l’orpaillage artisanal, ce qui limite fortement les possibilités de déplacement des éléphants et fragmente leurs populations.
La perte et la fragmentation de l’habitat de l’éléphant semblent avoir surpassé le braconnage pour l’ivoire, qui était jusque-là une menace historique majeure, en particulier en Afrique centrale, où il a causé les déclins les plus importants. Le rapport indique que l’indice PIKE, qui mesure la proportion d’éléphants trouvés morts, après un abattage illégal, a augmenté entre 2003 et 2011, et est resté relativement stable jusqu’en 2019. Depuis 2018-2022, la tendance est à la baisse, ce qui suggère une diminution récente du niveau de braconnage, même si les situations restent très contrastées selon les pays et les sites.
Enfin, le rapport décrit les conflits entre les populations humaines et les éléphants comme une menace croissante. Ces conflits sont présentés surtout comme une conséquence de la perte et de la fragmentation des habitats, plutôt que comme une cause première du déclin, même s’ils peuvent mettre en danger des populations déjà très réduites. Lorsque les éléphants perdent leurs aires de déplacement ou leurs sources de nourriture, ils s’approchent davantage des cultures, ce qui entraîne des destructions agricoles suivies de représailles.
Le rapport mentionne aussi que l’insécurité armée complique fortement la protection des éléphants dans certaines régions. Il cite en particulier le complexe transfrontalier W–Arly–Pendjari, situé à la frontière du Bénin, du Burkina Faso et du Niger, où l’occupation partielle de la zone par des groupes armés a fortement limité les patrouilles et accru la vulnérabilité des éléphants.
« À cela, s’ajoutent de nouveaux risques, encore peu étudiés : les effets du changement climatique, l’apparition de maladies nouvelles et les impacts possibles sur la reproduction et la survie des jeunes », explique, à Mongabay, Dr Thomas Breuer, expert en éléphants des forêts africaines au WWF et coauteur du rapport.

Des solutions existent
Le rapport avance quelques orientations générales face à ces menaces et stipule qu’elles « doivent être abordées de manière holistique », avec la contribution de différentes disciplines scientifiques et une « collaboration étroite avec les communautés locales ». Il insiste sur le fait que les efforts de conservation doivent s’appuyer sur des « données à jour et fiables sur les effectifs et la répartition des éléphants ».
Le rapport replace aussi ces recommandations dans un cadre plus large en rappelant l’importance d’une approche continentale. Il souligne que la conservation des éléphants repose sur l’African Elephant Action Plan (AEAP), élaboré par l’ensemble des États de l’aire de répartition en 2010, et révisé en 2022.
Ce plan est présenté comme un cadre stratégique commun, fixant des objectifs transversaux et devant guider les politiques des pays pour la gestion des éléphants. Le rapport insiste aussi sur une coopération régionale renforcée, notamment pour gérer les aires protégées transfrontalières et les dynamiques dépassant les frontières nationales.
Martin Tchamba est l’un des experts camerounais de l’éléphant les plus connus, ayant élaboré des programmes de formation de référence en gouvernance forestière pour plusieurs institutions africaines. Professeur titulaire de biologie de la conservation à l’université de Dschang au Cameroun et chef de département de Foresterie dans la même université, il propose à la faveur d’un échange plusieurs pistes de solution, parmi lesquelles « l’élaboration d’un plan d’actions pour l’éléphant propre à chaque État de l’aire de répartition actuelle, avec une priorité accordée à la gestion du conflit entre l’homme et l’éléphant ».
Ce plan, selon ce consultant international en gouvernance forestière et des aires protégées, devrait mettre l’accent sur « une coexistence harmonieuse entre les populations humaines et les éléphants, en s’appuyant notamment sur un renforcement de la communication autour de cette coexistence et sur une démarche structurée de sensibilisation ».
Tchamba recommande également de « lutter plus efficacement contre le braconnage transfrontalier des éléphants et de promouvoir un écotourisme centré sur ces animaux, afin que les aires protégées deviennent une véritable source de revenus et contribuent au développement socio-économique des populations locales ».
Le WWF dit travailler sur un plan d’action de dix ans, fondé sur le cadre de la CITES, pour protéger les éléphants de forêt en Afrique centrale, notamment au Cameroun, au Gabon, en République démocratique du Congo, en République du Congo et en République centrafricaine. « Nos objectifs sont clairs : protéger et restaurer les habitats, lutter contre le braconnage de l’ivoire et le commerce illégal des espèces sauvages, promouvoir la coexistence entre les populations et les éléphants », indique Breuer.
L’expert ajoute que l’approche de l’organisation « repose particulièrement sur la participation des communautés locales et des peuples autochtones, soutenue par des technologies innovantes et par la valorisation durable des services écosystémiques fournis par les éléphants de forêt ».
Scientifique spécialisée dans la conservation de la biodiversité le professeur Beth Kaplin occupe, depuis 2017, le poste de première directrice du Centre d’excellence en biodiversité et gestion des ressources naturelles de l’université du Rwanda. Elle affirme à Mongabay que « malgré ce nouveau chiffre robuste et construit à partir d’un meilleur recensement, une large partie de la population de ces sous-espèces reste menacée par des réseaux criminels organisés pour le trafic d’ivoire, qui menacent la survie de ces éléphants et les poussent au bord de l’extinction ».
Globalement, la situation de l’éléphant de forêt d’Afrique reste préoccupante, mais on dispose désormais d’une base scientifique beaucoup plus solide pour orienter les politiques de conservation.
Image de bannière : Malgré la hausse du nombre d’éléphants de forêt d’Afrique, l’espèce reste classée en danger critique d’extinction sur la Liste rouge de l’UICN. Image de Matt Muir via Wikimédia Commons (CC BY 4.0).
Citation :
Maisels, F., Thouless, C. R., Mayienda, R., Yahya, M., Hart, J., Frederick, H., Breuer, T., Renn, C. T., Slotow, R., & Okita-Ouma, B. (2025). African forest elephant (Loxodonta cyclotis) status report 2024 : An update from the African Elephant Database (Occasional Paper of the IUCN Species Survival Commission No. 67). IUCN. https://portals.iucn.org/library/sites/library/files/documents/SSC-OP-067-En.pdf
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