- L’investigation environnementale, tout comme le reportage, a le vent en poupe en Afrique.
- Les professionnels interrogés par Mongabay témoignent d’un engagement que justifient les urgences environnementales vécues par les communautés.
- Mais elle reste un domaine risqué sur le continent et dans le monde, avec parfois des journalistes tués ou arbitrairement détenus.
- Les zones de conflits, pourtant concernées par des problèmes environnementaux, restent mal couvertes par les journalistes, selon l’ONG RSF.
L’or, le pétrole, les forêts ou encore l’accaparement des terres, les ressources naturelles et leurs effets sur l’environnement attirent l’attention des journalistes, particulièrement en Afrique.
En même temps, la tendance mondiale montre que l’investigation environnementale irrite de plus en plus les puissants : entreprises, politiciens et militaires. Reporter Sans Frontière, une association française de défense de la liberté de la presse, basée à Paris, ne manque pas de donner l’alerte.
À la dernière Conférence africaine sur le journalisme d’investigation (AIJC), tenue du 05 au 08 novembre 2025, à l’université Wits à Johannesburg, en Afrique du sud, le 3e prix africain du journaliste d’investigation, a été attribué à l’enquête intitulée « Forest Invasion ». Oeuvre des journalistes Seth Bokpè et Edmund Agyemang Boateng du média ghanéen The Fourth Estate, cette investigation explique l’obtention des licences minières dans des forêts protégées malgré les discours publics qui semblent s’y opposer.
À l’édition précédente, en 2024, le premier prix est allé à l’Ougandais Blanshe Musinguzi, collaborateur d’Africa Report, pour son enquête intitulée « How Congo Trees are smuggled through East Africa ». Ce travail révèle le trafic illégal de bois précieux de la République démocratique du Congo vers les pays de l’Afrique de l’Est, dont l’Ouganda et le Kenya.
Un regain d’intérêt pour l’info et l’enquête environnementales ?
Sur le continent, les enquêtes environnementales paraissent de plus en plus régulièrement dans les médias locaux et occidentaux. En même temps, l’intérêt médiatique pour l’environnement connaît une croissance remarquable, avec des médias entièrement ou partiellement dédiés à l’environnement tels qu’Environews à Kinshasa en RDC ou Africa Climate Reports au Bénin. Rédacteur en chef adjoint de ce dernier média et ancien journaliste de l’Office de Radiodiffusion et Télévision du Bénin (ORTB), Didier-Hubert Madafimè rencontré à la 21e conférence de l’AIJC à Johannesburg en novembre 2025, compte parmi les pionniers du journalisme environnemental depuis 1994.
Pour lui, l’intérêt pour l’environnement et spécialement pour l’investigation dans ce domaine, s’accroît depuis la COP 21, tenue à Paris, en France. Si certains y voient une opportunité pour leur poche, d’autres ont en revanche pris conscience du changement climatique et de ses effets notables tels que les inondations ou la dégradation des sols, et du besoin d’expliquer les phénomènes que vivent les populations. Et cet engagement peut s’avérer exigeant, selon lui : « Si vous faites l’environnement à Cotonou, vous n’aurez rien. Il faut aller dans les villages, dans les contrées où les gens vivent vraiment les phénomènes. Il faut aller les voir, leur tendre le micro, comprendre pourquoi les saisons glissent, pourquoi les pluies s’interrompent. Quand on n’y va pas, on ne voit pas ce qui y est intéressant ».

La journaliste Fiona Macleod, établie en Afrique du sud, indique pour sa part : « Je pense que c’est parce que les gens prennent conscience de l’importance de cette question. Le monde est devenu plus difficile à vivre, notamment à cause de l’industrie extractive qui affecte de plus en plus de personnes. Le changement climatique a évidemment un impact croissant sur les personnes avec lesquelles nous échangeons ».
À l’œuvre depuis 25 ans, dont 12 consacrés à l’organisation d’investigations journalistiques, qui combine techniques classiques de journalisme, géo et data journalisme qu’elle a fondée, Oxpeckers, MacLeod se souvient que l’environnement n’était pas considéré comme un vrai « beat » journalistique, à ses débuts.
« J’ai été journaliste environnementale à une époque où il y en avait très peu dans le monde. Ce n’était pas considéré comme un domaine essentiel, juste un « nice to have ». Aujourd’hui, l’intérêt a clairement grandi et il y a beaucoup plus de journalistes qui couvrent ce secteur », explique Macleod, qui ne cache pas son enthousiasme.
L’AIJC et l’amplification de l’enquête
L’AIJC représente aujourd’hui un cadre d’amplification de l’investigation journalistique, à travers ses prix, les rencontres, le réseautage et l’apprentissage de nouvelles connaissances qu’elle rend possible. A sa 21e édition, par exemple, au moins sessions ont été dédiées aux reportages et techniques d’enquêtes environnementales, à l’utilisation des données, à l’imagerie satellitaire pour détecter la déforestation ou encore les feux de brousse.
Des sessions appréciables, pour Tulani Ngweye intéressé par les crimes fauniques en Afrique du Sud son pays et au Mozambique, pour Oxpeckers. Pour lui, les jeunes journalistes devraient intégrer davantage le journalisme environnemental : « Il faut inviter les gouvernements à rendre des comptes, à enquêter sur les auteurs de délits et à exposer ce qui se passe dans ces espaces », explique-t-il.
Figure de cette jeunesse, auréolé du prix African Investigative Journalist of the Year en 2024, pour une enquête sur le trafic illégal de bois du Congo vers l’Ouganda et le Kenya, l’ougandais Blanshe Musinguzi, est entré dans l’environnement par cette remarquable recherche. Pour lui, l’investigation contribue à la bonne gouvernance et à l’éducation environnementale. Elle exige, pour cela, crédibilité et preuves.
« Quand on écrit sur la politique, on est forcément amené à répondre à des questions politiques. Et même, les politiciens racontent beaucoup de mensonges. Ils donnent des informations impossibles à vérifier. Quand on écrit sur l’environnement et les sciences, il faut aller à la recherche des informations vérifiables. Il faut s’adresser à des personnes crédibles qui parlent d’environnement », explique Musinguzi.

Informer sur l’environnement peut s’avérer risqué
Mais, la vérité et l’exactitude des faits ne suffisent pas quand on touche aux puissants, comme le montre l’alerte de Reporter Sans Frontière de novembre 2025. Trente journalistes environnementaux ont fait en 2025 l’objet de menaces, de censures, d’agressions physiques, d’arrestations et de poursuites judiciaires arbitraires ; d’assassinats et de campagnes de diffamation.
L’investigation environnementale peut être dangereuse, ceux qui s’y engagent en ont conscience. « En environnement, ceux qui détruisent sont des gens puissants : des entreprises, des militaires, des responsables politiques. Ils te menacent, toi et ta rédaction, pour te faire peur », explique Musinguzi.
Pour MacLeod, le fait que l’économie de plusieurs pays africains repose sur l’exploitation des ressources naturelles rend plus dangereuses les enquêtes journalistiques, les exigences environnementales étant alors vues comme un frein économique, explique Madafimè. Quant à Anne Bocandé, directrice éditoriale de RSF, les entraves au journalisme environnemental sont internationales et non pas seulement africaines avec plus de dangers dans certaines parties du monde, à l’instar de l’Afrique de l’Est et centrale, des zones du sahel en conflit de la vallée du Nil, où la difficulté d’accéder au terrain empêche de traiter des sujets environnementaux.
« Il y a aujourd’hui des zones où les journalistes ne peuvent plus aller, que ce soit au Sahel, au Soudan ou dans certaines zones de la RDC. Derrière ces conflits, il y a des luttes pour la captation des terres et des richesses, et des sujets environnementaux ne peuvent pas émerger, parce que les terrains ne sont plus accessibles », explique Bocandé.
MacLeod est de cet avis : « Beaucoup d’intérêts, de grandes entreprises et d’organisations viennent en Afrique, parce qu’on a les ressources nécessaires pour l’industrie des énergies renouvelables. Les luttes et menaces autour des ressources naturelles sont toujours un problème, mais particulièrement en ce moment ».
Il est dès lors important de protéger l’intégrité de l’information environnementale et d’en augmenter la couverture. Puisque, selon elle, malgré le progrès réalisé, la couverture reste encore limitée. « La lutte contre le changement climatique passe aussi par la protection de l’information. Puisque la question de la désinformation est d’autant plus criante sur ces sujets-là », souligne Bocandé.
Pour Didier-Hubert Madafimè, certains dangers peuvent être évités par un travail de qualité fondé sur les faits. Son « secret » : travailler avec prudence, « mettre les gants », c’est-à-dire ne pas provoquer frontalement tout en causant un choc nécessaire. « Ce sont les populations qui paieront les conséquences, pas les dirigeants », signale-t-il.
Image de bannière : Appel à la protection des journalistes. La couverture des sujets environnementaux est sujette à des pressions et de violences croissantes à l’endroit des journalistes en Afrique et dans le monde, selon l’ONG Reporter sans frontière. Image de Didier Makal pour Mongabay.
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