- Le Kenya a récemment déployé une vaste opération de marquage et de pose de balises pour renforcer le suivi et la protection des rhinocéros noirs.
- Malgré une augmentation de sa population, le rhinocéros noir reste une espèce menacée par le braconnage, la perte d’habitat et le changement climatique.
- Les experts pensent que le marquage à des fins de conservation est efficace, bien qu’il exige un protocole strict et une analyse éthique rigoureuse.
Le Kenya Wildlife Service (KWS), organisme public kényan chargé de la conservation et de la gestion de la faune sauvage, en partenariat avec l’initiative Kenya Rhino Range Expansion, visant à étendre et à reconnecter les habitats des rhinocéros noirs, en créant de nouveaux espaces sûrs et interconnectés, a lancé, mi-novembre, au sanctuaire de Ngulia, dans le sud-est du pays, une opération de marquage et de pose de balises sur les rhinocéros noirs.
Cette opération, qui vise plus de 100 individus, consiste à entailler l’oreille de l’animal, puis à l’équiper de balises et d’émetteurs, pour son suivi individuel, améliorer sa sécurité et la qualité des données scientifiques collectées.
Dr Philip Muruthi, vice-président de l’African Wildlife Foundation (AWF), une organisation panafricaine de protection des animaux qui travaille avec KWS depuis plusieurs années, explique dans une interview à AWF, que lors d’une opération de marquage, les équipes ciblent en priorité les jeunes rhinocéros ou les individus encore non marqués.
Les rangers localisent les animaux dans leurs zones de fréquentation habituelles, puis les vétérinaires les anesthésient depuis un hélicoptère, un véhicule ou à pied, en veillant à intervenir dans un terrain sûr et dans de bonnes conditions météo. Une fois l’animal au sol, les vétérinaires contrôlent son état général, pratiquent de petites entailles dans ses oreilles, posent si nécessaire une balise, puis effectuent des prélèvements biologiques et des mesures de base telles que la taille, la condition physique, l’âge estimé. Les vétérinaires administrent ensuite l’antidote qui inverse l’effet de l’anesthésiant, permettant un réveil rapide et sécurisé. L’équipe demeure auprès du rhinocéros jusqu’à ce qu’il se relève et se déplace sans danger, notamment vis-à-vis des prédateurs. Grâce à ce protocole, chaque rhinocéros devient un individu identifié, dont l’identité, l’âge, le sexe, l’origine, les déplacements, l’historique de reproduction ou encore l’utilisation de l’habitat peuvent être suivis au quotidien. « Les femelles visiblement gestantes ou les individus en mauvaise condition sont écartés des opérations », dit Muruthi.
La population de rhinocéros noirs au Kenya a chuté considérablement entre les années 1970 et 1990. Selon Dr Muruthi, membre du Comité national kenyan de gestion des rhinocéros, « le Kenya est passé de 20 000 rhinocéros noirs dans les années 1970 à moins de 400 dans les années 1990, principalement à cause du braconnage ».
Grâce aux efforts de conservation du pays, cette population est à nouveau passée de « moins de 400 rhinocéros noirs à plus de 1 000 en trois décennies », mais le pays est « toujours en phase de reconstruction ».
Il souligne que le marquage à grande échelle « permet de gérer la population scientifiquement, de surveiller chaque individu et de déplacer facilement les animaux lorsque les sanctuaires sont pleins ».

Des menaces variées
Les rhinocéros noirs (Diceros bicornis) restent confrontés à plusieurs menaces majeures, qui pèsent sur leur survie à long terme. La plus grave demeure le braconnage pour le commerce illégal de la corne, alimenté par la demande en Asie pour ses usages dans la médecine traditionnelle et, de plus en plus, pour son symbole de prestige et de statut social.
Malgré une baisse des taux de braconnage des rhinocéros africains, passés d’environ 3,9 % de la population en 2018, à près de 2,5 % en 2023, selon les analyses conjointes de l’UICN, de TRAFFIC et de l’International Rhino Foundation, le trafic de cornes reste considéré comme la principale menace pour l’espèce.
Le Professeur Eric Bertrand Fokam, chef du Département de biologie animale et de conservation à l’université de Buéa au Sud-Ouest du Cameroun, explique à Mongabay que, de manière générale, au début des années 1990, la population des rhinocéros noirs était d’environ 2 000 individus.
Grâce aux efforts de conservation, l’ensemble des populations est passé de 5 500 à 6 800 individus à l’état sauvage, selon différentes estimations. Malgré cette hausse, selon Fokam, l’espèce est toujours victime de la perte et de la fragmentation des habitats, avec les terres qui sont converties pour l’agriculture et les infrastructures. Ceci isole ces animaux et limite leur capacité à se reproduire et à se déplacer librement.
Par ailleurs, il a expliqué que le changement climatique et les épisodes de sécheresse récurrents aggravent davantage la situation, en réduisant la disponibilité de l’eau et des pâturages, créant une compétition accrue entre faune sauvage et communautés humaines, pour les mêmes ressources. « Dans un contexte où la sous-espèce ouest-africaine de l’espèce de rhinocéros noir a été déclarée éteinte, le fait que la population de rhinocéros noirs soit passée de 400 à plus de 1 000 au Kenya apparaît comme un succès majeur, qui indique que nous sommes probablement sur le bon chemin, surtout si nous continuons à faire preuve de sagesse dans le déploiement de ces efforts », souligne Fokam.

Prendre en compte l’aspect éthique dans le marquage
Fokam explique que plusieurs approches ont été proposées et déployées pour tenter de parer au braconnage des rhinocéros en général. « Pour le rhinocéros blanc, on a par exemple recours à l’écornage, qui consiste à retirer la corne de l’animal sous anesthésie, afin de la rendre moins attractive pour les braconniers. Cette méthode reste controversée, mais elle est utilisée dans certains pays comme mesure d’urgence », dit-il.
Il ajoute : « Pour le rhinocéros noir, le marquage individuel suivi de la pose de balises est une stratégie qui a fait ses preuves et se révèle, dans la plupart des cas, efficace pour le suivi et la protection des animaux ».
L’expert insiste cependant sur la prise en compte de l’aspect éthique dans le processus de marquage à des fins de conservation. « Cela implique une analyse coûts-avantages, qui met en balance le stress et les risques liés à la capture et à l’anesthésie, avec les bénéfices attendus pour la survie de l’espèce et la santé des écosystèmes. Les protocoles doivent être examinés et validés par des comités de protection et d’utilisation des animaux, ainsi que par les autorités de régulation et les bailleurs, afin de s’assurer que l’intervention est justifiée, proportionnée et conduite dans le respect maximal du bien-être des animaux », dit Fokam.
Image de bannière : Opération de marquage d’un rhinocéros noir au sanctuaire de Ngulia au Kenya. Image de Kenya Wildlife Service avec leur aimable autorisation.
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