- Près de 21 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre proviennent de la construction et de l’exploitation des bâtiments.
- En Afrique, l’urbanisation rapide entraîne une explosion de la demande en logements, infrastructures et services. En 2025, le continent compte déjà plusieurs villes à la croissance mondiale la plus rapide : le Caire, Kinshasa et Lagos.
- Les experts pensent que si les villes africaines continuent de calquer les modèles de construction à forte intensité carbone issus d’autres régions, les émissions et les coûts énergétiques continueront de grimper.
- Pour eux, l’Afrique, qui n’a pas encore tourné le dos à un modèle industriel basé sur le fossile, a l’opportunité d’adopter des modèles bas carbones et d’inverser la tendance impulsée par les pays industrialisés.
Franck Mwana est employé depuis trois ans dans un restaurant de Kinshasa en République Démocratique du CongoIl épargne la majeure partie de son salaire pour sa future maison et rêve de lancer les travaux de construction dans quatre ans, lorsqu’il fêtera ses trente ans. Il explique que ce rêve est nourri par ses difficultés à trouver un logement à la fois confortable et à loyer modéré. « J’aimerais avoir une villa duplex ayant un salon au rez-de-chaussée et des chambres à l’étage. Il faut que j’aie suffisamment d’argent pour habiter dans un quartier sans inondations, pouvoir acheter des climatiseurs et un groupe électrogène », dit-il à Mongabay. Chez Mwana, l’urgence de se loger convenablement illustre celle de nombreux habitants des villes africaines. En 2025, l’Afrique compte trois villes parmi les 15 mondiales les plus peuplées. Il s’agit du Caire en Égypte comptant environ 23 millions d’habitants, Kinshasa avec environ 17,8 millions et Lagos au Nigéria peuplé d’environ 17,1 millions. Ce chiffre n’est pas près de s’arrêter, car les experts estiment une croissance démographique soutenue en Afrique. Pour loger tout ce monde, le nombre de bâtiments pourrait être multiplié par trois à quatre d’ici à 2050.
Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et l’Alliance mondiale pour les bâtiments et la construction, le secteur du bâtiment, incluant à la fois la construction et l’exploitation des bâtiments, représente en 2024, environ 21 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Parmi ces gaz, le dioxyde de carbone (CO₂), constitue la plus grande part, avec environ 37 % des émissions mondiales, liées à l’énergie et aux procédés industriels.
« Il n’y a pas de voie crédible pour lutter contre le changement climatique sans un changement majeur dans le secteur du bâtiment et de la construction », a déclaré Inger Andersen, directrice exécutive du PNUE en 2024, lors de la publication du rapport sur l’état mondial des bâtiments et de la construction. « La moitié des bâtiments qui existeront en 2050 n’ont pas encore été construits. Il s’agit d’une opportunité majeure pour le secteur de réimaginer les bâtiments du futur, des bâtiments qui donnent la priorité à la résilience, à la rénovation et à la réutilisation, à la production d’énergie renouvelable et à la construction à faible émission de carbone, tout en s’attaquant aux inégalités sociales », a-t-elle ajouté.
Un rapport de l’Organisation météorologique mondiale (OMM), publié en 2024, indique que l’Afrique se réchauffe déjà plus vite que la moyenne mondiale et subit des vagues de chaleur meurtrières, des pluies intenses, des inondations, des cyclones tropicaux et des sécheresses prolongées : autant de signes d’un dérèglement climatique qui s’intensifie. Ce réchauffement est largement provoqué par l’accumulation de gaz à effet de serre dans l’atmosphère.

Pourtant, avec près d’un cinquième de la population mondiale, l’Afrique n’est responsable que de moins de 3 % des émissions mondiales de dioxyde de carbone liées à l’énergie, et affiche les émissions par habitant les plus faibles. Elle se trouve néanmoins parmi les régions les plus exposées aux conséquences du changement climatique telles que la raréfaction de l’eau, la baisse des rendements agricoles, la multiplication des événements météorologiques extrêmes ou encore le ralentissement économique.
À ces défis climatiques, s’ajoute une crise énergétique mondiale qui fragilise davantage le continent. Entre 2019 et 2021, la part des habitants privés d’électricité a augmenté de 4 %, annulant des progrès récents. Les risques de coupures massives et la pauvreté extrême s’aggravent, tandis que près de 600 millions de personnes restent sans électricité. « La demande en énergie pour les ventilateurs et la climatisation a quadruplé au cours de la décennie, car l’urbanisation et le changement climatique augmentent rapidement les besoins en refroidissement en Afrique, ce qui nécessite de mettre l’accent sur des solutions de refroidissement efficaces », dit le rapport 2023 de l’Agence internationale de l’énergie.
C’est précisément dans ce contexte que les énergies renouvelables apparaissent comme une solution stratégique pour répondre simultanément aux urgences climatiques et énergétiques. Exploiter pleinement ces ressources renouvelables permettrait, non seulement d’assurer l’accès à l’électricité pour tous, mais aussi de réduire les émissions et d’accroître la résilience du continent face au changement climatique. L’Afrique possède en effet un potentiel considérable : un ensoleillement parmi les plus élevés au monde, des fleuves puissants dont moins de 11 % du potentiel hydroélectrique est exploité, et des couloirs venteux capables de produire plusieurs dizaines de gigawatts. Pourtant, malgré cette richesse, plus de 70 % de la production électrique repose encore sur les énergies fossiles.
Willy Azangué, expert camerounais en efficience énergétique, prône la combinaison de différentes sources, car, pour lui, l’énergie renouvelable n’est pas la solution miracle. « Elle fait partie des solutions énergétiques, mais ce n’est pas l’unique solution. Elle doit être combinée avec l’optimisation de la consommation des énergies fossiles tel que le pétrole ou le gaz, pour réduire l’impact carbone et aller vers la neutralité », dit-il. Il prend le cas de l’énergie solaire et explique que pour produire de l’électricité à partir du solaire, il faut des panneaux photovoltaïques. L’énergie solaire est globalement plus exploitable à petite échelle et peut être adaptée à des petits usages : applications domestiques, petites collectivités urbaines, petites industries. En revanche, le solaire n’est pas adapté aux usages massifs, selon l’expert.
« La captation de l’énergie solaire nécessite un fort déploiement de surface. Pour une usine ayant besoin d’environ 200 kilowatts, il faut déployer au moins 1 000 à 2 000 m² de panneaux pour capter et produire l’énergie, alors qu’un petit groupe électrogène alimenté par une énergie fossile, installé sur environ 4 m² peut fournir un résultat équivalent », dit Azangué. Il ajoute : « Le solaire convient souvent aux petits besoins. Dans les applications domestiques, une toiture bien équipée peut rendre service. Mais pour un immeuble de dix étages, la toiture ne suffira pas à satisfaire tous les besoins énergétiques du bâtiment. Il faut donc bien définir le besoin et adapter la stratégie pour utiliser au mieux cette source d’énergie ».

Par ailleurs, l’énergie renouvelable ne se limite pas au solaire. Dans des régions disposant de biomasse telle que les déchets de coupe de bois, les résidus agricoles comme le maïs ou la canne à sucre, on peut coupler l’énergie solaire et la biomasse. Pour certains procédés industriels, il peut être plus pertinent d’utiliser directement la biomasse, en brûlant des déchets pour produire la chaleur nécessaire au processus, plutôt que de déployer un champ solaire très vaste pour un résultat moins adapté, explique l’expert à Mongabay.
Azangué affirme que chaque pays doit quantifier ses potentiels énergétiques, fossiles et renouvelables, définir sa politique industrielle et sa politique de développement, puis faire correspondre la disponibilité de l’énergie avec ses besoins et ses priorités. « Il convient de combiner plusieurs sources d’énergie, telles que le solaire, le gaz, le pétrole, l’éolien, la biomasse ou la récupération au sein d’une composition appropriée, afin de mettre en place un écosystème qui accueille les nouvelles technologies, les intègre et les adapte aux pratiques énergétiques africaines », dit-il.
Chez Parfait Fossitouang, le coin favori de la famille est une maisonnette en briques de terre cuite, située à un angle de la concession. « C’est par hasard que nous avons découvert le confort de cette maisonnette. J’avais besoin d’une pièce à domicile qui me serve de bureau. Comme je n’avais pas beaucoup d’argent, je l’ai construite en briques de terre cuite, car avec ce matériau, les finitions sont moins coûteuses », explique-t-il à Mongabay.
Il précise qu’avec les briques de ciment, après l’élévation des murs, il faut passer une première couche de ciment pour lisser la surface, puis une deuxième couche de finition pour enlever les petites imperfections du mur en ciment. Ensuite, viennent la peinture sur les murs et les carreaux au sol. Avec la brique de terre cuite, en revanche, les murs n’ont pas besoin de ces couches d’enduit supplémentaires.
« Le bureau gardait constamment une belle température, ni trop chaude ni trop froide, au point que toute la famille a pris l’habitude de venir y rester. Finalement, j’ai dû transformer ce bureau en salle de séjour », raconte-t-il en souriant. Dans la foulée, il a aussi changé les ampoules de sa maison par d’autres de basse consommation et affirme qu’il est en train d’épargner pour se mettre à l’énergie solaire.

Jean Martial Nana regrette que les mentalités n’évoluent pas assez vite. Il est revenu passer sa retraite au Cameroun après 25 ans de vie aux États-Unis. « Il y a tellement de bois au pays. J’ai voulu construire une maison en planches, comme celles qu’on voit dans beaucoup de pays européens. Mais toute la famille m’a découragé. Les gens m’ont dit que ce ne serait pas assez sécurisé, surtout qu’on s’attend à ce qu’un « ex-Américain » vive dans une maison plus prestigieuse », confie-t-il.
Sous la pression sociale, Nana s’est donc résolu à construire une maison dite « moderne », entièrement en béton. « J’ai quand même fait un grand jardin, avec beaucoup de fleurs, des arbres, de la verdure qui donne de l’ombrage et de la fraicheur. C’est mon lot de consolation », ajoute-t-il en riant.
Ces expériences illustrent une tendance émergente sur le continent : un retour réfléchi vers les matériaux locaux pour améliorer le confort thermique en réduisant les coûts. Une approche que défend également Blaise Mempouo, ingénieur-chercheur et consultant international en bâtiments verts et efficacité énergétique.
Il pense que l’efficacité énergétique est la clé pour réduire les émissions de CO₂. Elle s’appuie à la fois sur le choix de matériaux locaux à faible empreinte carbone et sur une conception des bâtiments qui assure le confort avec un minimum d’énergie mécanique en optimisant l’orientation, l’ombrage, la ventilation naturelle et l’éclairage du jour ; ce qui réduit fortement les besoins de climatisation, d’éclairage et de chauffage. Une gestion intelligente des usages, par exemple, des détecteurs de présence humaine qui coupent l’éclairage des couloirs inoccupés, complète l’ensemble. « En diminuant simultanément l’énergie incorporée dans les matériaux et l’énergie consommée au quotidien, on baisse durablement l’empreinte carbone du secteur », dit-il à Mongabay.
Locomotive mondiale de la construction bas carbone
Les experts consultés par Mongabay affirment que le bâtiment est déterminant dans la lutte contre les changements climatiques, et que l’Afrique peut y jouer un rôle de premier plan. Pour Azangué, l’Afrique peut être la locomotive de l’habitat bas carbone précisément, parce qu’elle ne dispose pas encore d’un tissu industriel solide. Elle peut donc se construire directement selon des standards durables, en adaptant l’architecture au contexte local, en intégrant le solaire et les énergies renouvelables pour gagner en autonomie énergétique, en choisissant des matériaux performants à l’usage, mais peu énergivores à produire et en menant une recherche locale pour identifier les meilleures solutions. Elle peut aussi structurer ses chaînes de valeurs pour rendre les technologies et matériaux disponibles et accessibles. Enfin, elle doit miser sur la production, la formation et la distribution sur place.

« Cette trajectoire permet d’accélérer la diffusion d’un habitat durable, compétitif et aligné sur les réalités du continent. L’Afrique n’est pas aujourd’hui un grand pollueur du bâtiment, mais elle est à la croisée des chemins. Si elle suit le modèle des pays industrialisés, ses émissions vont exploser et alourdir la précarité énergétique. Mais, si elle invente un modèle sobre, local et adapté à ses climats, elle peut devenir un laboratoire mondial de la construction bas carbone, en accompagnant son développement urbain », dit-il.
Pour Mempouo, il y a déjà plusieurs initiatives sur le continent faisant la promotion des constructions efficaces, notamment des particuliers qui portent des projets de construction écologique en privilégiant les matériaux locaux. L’expert évoque aussi un programme régional de l’Institut de la Francophonie pour le Développement durable au Sénégal, en Côte d’Ivoire et en Guinée visant à réduire la consommation énergétique des bâtiments et des équipements, ainsi que de l’Arrêté interministériel n°134 sur l’efficacité énergétique en Côte d’Ivoire, qui définit les exigences techniques minimales pour les nouveaux bâtiments et les rénovations importantes. Toutefois, l’efficacité énergétique n’est pas nouvelle en Afrique. Beaucoup d’Africains vivent depuis longtemps dans des bâtiments naturellement efficaces, des maisons en terre, bambou ou chaume, adaptées au climat, peu polluantes et assurant un confort passif sans climatisation. « Nos ancêtres avaient compris leur climat et savaient construire en conséquence. C’est pourquoi, lorsque vous entrez dans une maison traditionnelle, au village, vous pouvez être à l’aise sans avoir besoin de climatiseurs ni de ventilateurs. Leur architecture vernaculaire était déjà une réponse adaptée et efficace », dit-il.
Mais ces maisons et technologies restent peu reconnues, selon l’expert. « Les standards modernes et les certifications internationales ne les prennent pas en compte. Dans les statistiques, elles n’apparaissent pas, ce qui donne l’impression que l’efficacité énergétique est un concept nouveau. L’Afrique dispose d’un patrimoine efficace. Le défi est de le reconnaître, le financer et l’intégrer aux politiques publiques », conclut-il.
En octobre 2023, des experts venus d’Afrique et d’ailleurs se sont réunis à Yaoundé, lors de la conférence Climate Chance Afrique 2023, dédiée aux solutions concrètes face au changement climatique. À la fin des travaux, la « Feuille de route de Yaoundé pour un habitat durable en Afrique » adoptée a insisté sur la valorisation des savoir-faire traditionnels, longtemps sous-estimés et la réhabilitation des matériaux locaux tels que la terre crue, la terre cuite, le bois ou encore le bambou. Elle a également appelé les pays africains à « reconnaître officiellement ces matériaux performants » dans les normes, les politiques publiques et les marchés de construction. Les experts participant à cette conférence ont admis que l’’enjeu est double : réduire l’empreinte carbone des bâtiments et structurer des filières locales capables de former des artisans, d’innover et de produire à l’échelle.
L’habitat est aujourd’hui au cœur de l’enjeu climatique et énergétique, car il consomme énormément d’énergie et repose sur des matériaux très émetteurs. Mais, il est aussi au cœur de la solution, car des logements mieux conçus et plus sobres peuvent réduire massivement les émissions, améliorer le confort et renforcer la résilience face au changement climatique. L’Afrique est le principal front de l’urbanisation des prochaines décennies. Si elle généralise des bâtiments sobres, confortables et peu polluants, elle réduira sa vulnérabilité aux changements climatiques et montrera qu’il est possible de construire plus, en émettant moins, devenant ainsi une locomotive mondiale de la construction bas carbone.
Image de bannière : Une maison en brique de terre construite dans les années 1970 dans la région de l’Ouest du Cameroun. Image de Mndetatsin via Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).
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