- Une étude révèle qu’une combinaison des méthodes génétiques et chimiques contribue à améliorer la traçabilité du bois illégal en Afrique centrale.
- Une équipe de chercheurs du Cameroun, du Gabon et du Congo travaille sur le développement et la validation de ces méthodes.
- L’application de ces méthodes médico-légales constitue un levier majeur pour réduire la déforestation et améliorer la gouvernance forestière.
- Le chercheur camerounais, Achille Djeagou, déplore cependant l’absence de laboratoires d’analyses spécialisés, pour matérialiser et vulgariser cette solution scientifique dans le bassin du Congo.
Une étude a mis en avant une combinaison de méthodes génétiques et chimiques capables d’améliorer la précision de la traçabilité du bois illégal en Afrique centrale. Publiée en octobre dernier dans la revue scientifique Communications Earth & Environment, cette étude révèle l’efficacité de la traçabilité génétique et chimique dans la lutte contre le trafic illégal du bois dans cette région du continent.
La recherche montre la complémentarité du traçage génétique et chimique dans la précision de l’origine réelle des essences végétales en Afrique centrale.
Les chercheurs ont testé ensemble le potentiel de trois méthodes forensiques – génétique, rapports isotopiques stables et analyse multi-éléments – pour l’identification de l’origine des bois tropicaux, en l’occurrence l’azobé (Lophira alata Banks), une espèce emblématique classée comme vulnérable par l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN).
Cette essence très dense et durable, principalement utilisée pour la construction de routes et des ouvrages hydrauliques, en raison de sa solidité et de sa résistance à la pourriture, fait l’objet d’un important commerce depuis le bassin du Congo. Des arbres ont été échantillonnés sur 13 sites dans les principaux pays exportateurs de l’azobé – le Cameroun, le Gabon et la République du Congo – couvrant des distances variables. Les deux sites les plus proches étaient distants de 15 km, tandis que les deux sites les plus éloignés étaient distants de plus de 1 000 km.
Barbara Rocha Venancio, chercheure à Wageningen University & Research aux Pays-Bas et auteure principale de l’étude, a, dans un courriel, expliqué à Mongabay l’importance de cette combinaison : « La combinaison des deux approches (génétique et chimique) a permis d’atteindre une précision de 94 % des arbres affectés à moins de 100 km de leur véritable origine, et de 88 % au niveau de leurs concessions d’origine. Il s’agit d’une étape essentielle vers un suivi plus efficace et une meilleure traçabilité des chaînes d’approvisionnement en bois tropical ».

Expérimentation réussie, opérationnalisation en attente
Selon Barbara Rocha, l’objectif de l’étude est de rendre ces approches opérationnelles dans les pays producteurs et aussi consommateurs Elle révèle que les auteurs de l’étude, originaires du Cameroun, du Congo et du Gabon entre autres, disposent des données et des outils statistiques nécessaires pour appliquer la méthode développée. Ils poursuivent le travail, en vue de créer un tableau de bord qui permettra de visualiser et de vérifier les données issues des analyses.
Une fois ce tableau de bord disponible, les pays producteurs et consommateurs pourront l’utiliser pour vérifier l’origine des échantillons de bois testés. Pour des pays comme le Cameroun, le Gabon ou le Congo, cela permettra un contrôle plus rigoureux à la sortie des ports et un renforcement de l’application des lois forestières. Ces outils faciliteront aussi la détection des bois d’origine illégale, contribuant ainsi à réduire le commerce frauduleux.
Horline Njike, Secrétaire générale de l’ONG camerounaise Field Legality Advisory Group (FLAG), engagée dans la promotion des principes de bonne gouvernance forestière, indique que « si on arrive à vulgariser cette science, qu’elle ne reste pas juste dans les mains des chercheurs, et qu’elle soit un mécanisme assez simplifié qui peut être utile à ceux qui sont sur le terrain ; ça va beaucoup aider à lutter contre le trafic transfrontalier du bois ».

Dr Achille Djeagou, chercheur associé de University Malaysia Sarawak (UNIMAS), en Malaisie qui n’a pas participé à l’étude, a contribué en 2008, à une étude pilote sur la traçabilité génétique des essences initiée par l’organisme international de coopération allemande GIZ. Celle-ci avait consisté à un prélèvement des échantillons pour les tests isotopiques visant à déterminer l’origine des essences prélevées.
Il a affirmé, à Mongabay, par téléphone, que le système de la traçabilité génétique est une réponse aux insuffisances relevées dans les systèmes de traçabilité passive et active, avec notamment le développement des algorithmes modifiables par les humains ne garantissant pas la fiabilité des données. C’est alors que les chercheurs ont pensé à pousser les recherches et ont développé une solution hybride, qui combine tous ces systèmes avec au centre l’ADN comme chez les humains.
« Même si pour quelques espèces sur lesquelles les échantillons ont été prélevés, on arrive à déterminer de façon précise les zones géographiques, et, pour certains cas, les concessions dans lesquelles elles proviennent, on ne peut pas encore dire que la traçabilité génétique est adoptée ». « Il y a encore beaucoup à faire en termes de sensibilisation, de mobilisation des ressources, des laboratoires adéquats pour une adoption effective, sinon on aura une adoption sur papier qui, dans la pratique, ne se met pas en œuvre », explique le chercheur camerounais, spécialisé sur les chaines d’approvisionnement responsables en Afrique.
Au Gabon, le Système national de la traçabilité des bois du Gabon (SNTBG), mis en place par le ministère des Eaux et Forêts, n’intègre pas encore les analyses génétiques et chimiques dans ses procédures de contrôle, mais l’Institut de recherche agronomique et forestière (IRAF-CENAREST), chargé des questions liées à l’étude des dynamiques forestières, est inscrit dans une phase d’utilisation des méthodes chimiques d’analyse du bois et des méthodes génétiques, pour préciser l’identification du bois et son origine géographique. Ceci, grâce au concours des partenaires spécialisés tels que World Forest Identification (WFID), Royal Botanic Gardens Kew (RGBK) et l’Université de Wageningen.
Répondant par courriel à Mongabay, Dr Dyana Bourobou, chercheuse en Génétique des populations, affiliée à l’IRAF, souligne : « Le ministère de la Forêt du Gabon est en passe d’acquérir un spectromètre de masse, afin de renforcer le SNTBG dans ses procédures de contrôle des déclarations des provenances du bois semi-transformé ».
« Par ailleurs, l’IRAF est affilié à un laboratoire de biologie moléculaire locale pour les besoins de toutes les analyses génétiques déployées par ces programmes de recherche. Un renforcement des équipements déjà disponible et un budget additif pour les consommables de laboratoire pourrait permettre d’implémenter une ligne d’analyse, afin de développer des analyses génétiques sur la traçabilité du bois ».

Solution contre la déforestation
La lutte contre le commerce illégal du bois en Afrique centrale requiert l’application des lois nationales et internationales, laquelle dépend surtout de la capacité à vérifier l’origine réelle du bois. De nombreux instruments internationaux sont mis en place pour limiter le trafic du bois et combattre la déforestation. Parmi ces législations, on peut citer la loi Lacey aux États-Unis, le règlement sur le bois au Royaume-Uni ou encore le Règlement de l’Union européenne sur la déforestation (RDUE), dont l’entrée en vigueur, initialement prévue pour le 30 décembre 2025, a été reportée une nouvelle fois.
Barbara Rocha signale qu’en permettant de vérifier scientifiquement l’origine des bois exportés, les méthodes médico-légales renforcent la transparence et la responsabilité dans la chaîne d’approvisionnement. Les outils de traçabilité scientifique peuvent dès lors dissuader les opérateurs d’exploiter ou d’exporter du bois illégal, de faciliter l’application des réglementations internationales ; protéger les forêts naturelles en rendant le commerce de bois illégal plus risqué et moins rentable et de soutenir les pays producteurs dans la valorisation d’un commerce du bois légal, durable et conforme aux standards internationaux.
Image de bannière : Camions grumiers au Gabon. Image de jbdodane via Flickr (CC BY-NC 2.0).
Citation :
Boeschoten, L.E., Rocha Venancio Meyer-Sand, B., Boom, A. et al. (2025). Combined genetic and chemical methods boost the precision of tracing illegal timber in Central Africa. Commun Earth Environ 6, 789 https://doi.org/10.1038/s43247-025-02698-z
FEEDBACK : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.