- Deux ans après sa signature, le JETP n’a toujours reçu aucun des 2,5 milliards d’euros, soit 2,9 milliards USD promis au Sénégal, malgré un engagement présenté comme historique pour accélérer la transition énergétique du pays.
- Les financements prévus reposent majoritairement sur des prêts concessionnels (1,816 milliard d’euros soit 2,118 milliards de dollars US), un mécanisme qui pourrait aggraver le surendettement du Sénégal, déjà à un niveau record de 118,8 % du PIB, selon le Fonds monétaire international.
- Dans un Sahel secoué par les coups d’État et la montée de l’influence russe et chinoise, le financement du JETP pourrait aussi servir à renforcer l’influence politique des bailleurs occidentaux.
« Le nerf de la guerre, c’est l’argent. Nous on a les idées, mais sans argent, on ne peut rien faire », explique Momar Samb, géologue et économiste sénégalais, rencontré à Dakar. Au cours de sa carrière, il a établi une cartographie des ressources naturelles du Sénégal. « La transition énergétique est très possible au Sénégal. Très possible et très bénéfique. Cela résoudrait l’exode rural et l’immigration. Nous avons des terres arables, de l’eau. Le problème, c’est l’électricité. Sans électricité, il n’y a pas de connaissance, sans connaissance, il n’y a pas de développement », explique-t-il.
Cet argent qui semble faire défaut, le Sénégal doit normalement l’avoir reçu. En juin 2023, le Sénégal et un groupe de pays occidentaux composé de l’Allemagne, de la France, de l’Union européenne, du Royaume-Uni et du Canada, ont lancé le JETP, le partenariat pour une transition énergétique juste.
La signature de ce partenariat a été bien accueillie par la société civile sénégalaise.
« La notion de justice dans le partenariat pour la transition énergétique est importante. Pour la simple et bonne raison que c’est un continent qui subit énormément d’impacts du changement climatique, alors qu’il n’émet que 4 % des gaz à effets de serre. Donc, l’Afrique n’est pas si responsable que ça. L’énergie renouvelable oui, mais le développement aussi », souligne Élimane Kane, analyste spécialisé dans la gouvernance et les politiques publiques, mais aussi président du think-tank Legs-Africa.
Un partenariat historique… mais toujours pas financé
Le JETP n’existe que dans quatre pays dans le monde et prévoit d’allouer des fonds pour accélérer la transition énergétique des pays émergents. Le Sénégal, de son côté, est supposé recevoir 2,5 milliards d’euros (2,9 milliards USD) pour une période de 3 à 5 ans. En échange, le pays de la Téranga s’engage à intégrer 40 % d’énergies renouvelables dans son mix énergétique d’ici à 2030. En 2023, ce taux s’élevait à 31 %.
Au moment de la signature de l’accord, la présidente de la Commission européenne, Ursula Von Der Leyen, avait déclaré : « Ensemble, nous soutenons une transition énergétique majeure, qui profitera aux populations du Sénégal et du monde entier avec un accès à une électricité renouvelable abordable et fiable, de bons emplois locaux et une planète plus saine. Je suis fière que notre stratégie Global Gateway soutienne ce partenariat ».
Seulement, fin 2025, deux ans après la mise en place du JETP, le Sénégal ne semble pas avoir reçu un centime des fonds promis. Kane ne semble pas surpris de la situation. « On a eu l’habitude des Fonds verts annoncés sur la base de la mobilisation des financements internationaux, mais sur lesquels il n’y a que peu de projets qui ont été mis en place », rappelle Kane. Ici, il fait référence aux Fonds verts pour le climat mis en place dans 194 pays, pour soutenir les efforts des pays en développement, pour s’adapter au changement climatique. Pour cela, les bailleurs s’étaient engagés à mobiliser et à fournir, avant 2020, 100 milliards USD par an, mais cet objectif n’a été atteint que plus tard. « On se rend compte que dans ce jeu-là, ceux qui font des promesses ne vont pas jusqu’au bout pour l’effectivité des financements. Et, en plus de ça, si on regarde les financements disponibles, on se rend compte qu’il s’agit de prêts », dit Kane.
Pour le moment, il n’existe quasiment aucune documentation officielle accessible au grand public concernant le JETP.

Mongabay a contacté le service de communication de l’Union européenne pour en savoir plus. « Le plan d’investissement n’a été finalisé que peu avant l’été 2025. Néanmoins, les membres du groupe de partenaires internationaux ont déjà commencé à travailler sur leur contribution au JETP », écrit, dans un courriel, un porte-parole de la Commission européenne. « En ce qui concerne l’UE, nous avons déjà identifié certaines actions, par exemple dans le domaine de la production d’énergie renouvelable, ainsi que dans la modernisation et la stabilisation du réseau électrique national. Ces actions sont actuellement préparées en étroite collaboration avec le gouvernement sénégalais. Le gouvernement sénégalais dirige le processus d’élaboration du plan d’investissement. À notre connaissance, il devrait annoncer le plan d’investissement au public dans les prochaines semaines ».
Un risque de surendettement pour le pays
Toutefois, Mongabay a réussi à se procurer la version du plan d’investissement que possède la société civile sénégalaise.
Il est précisé que les 2,5 milliards d’euros (soit 2,9 milliards USD) serviront à financer des formations, des actions de plaidoyer, mais surtout des Projets Quick Win, à savoir des projets considérés faisables, avec des solutions applicables rapidement.
Parmi les Quick Wins, il y a le projet d’accès à l’énergie pour tous dans les Iles du Saloum ou encore l’installation de 27 000 biodigesteurs dans le pays.
En fouillant un peu plus profondément ce projet, on se rend compte qu’ils seront financés à hauteur de 1,816 milliards d’euros (soit 2,118 milliards USD), grâce à des prêts concessionnels. Ce type de prêt a pour particularité d’être réalisé à des taux plus bas que le taux du marché. Les prêts concessionnels utilisent l’argent public pour attirer des financements privés en rendant le projet viable économiquement et, comme l’explique dans un podcast, Heike Ruettgers, chef de la division Financement du développement et de l’investissement d’impact à la Banque européenne : « Comme il s’agit de prêts, l’argent revient, ce qui vous permet de réutiliser les fonds pour de nouveaux projets ».

Toutefois, cette méthode de financement peut avoir un effet pervers, comme l’explique dans un article, Dr Minh Ha-Duong, directeur de recherche CNRS au Centre international de recherche sur l’environnement et le développement (CIRED) : « L’apport de financements majoritairement sous forme de prêts, même à taux concessionnels, fait peser un risque de surendettement sur les pays bénéficiaires, dans une période où le poids des dettes publiques a augmenté avec des crises sanitaires, énergétiques, sécuritaires et une hausse des taux », explique-t-il. Or, économiquement, le Sénégal est dans la tourmente. Le pays de la Téranga fait face à un endettement public record (118,8 % du PIB), selon le Fonds monétaire international (FMI), le tout aggravé par les « dettes cachées » de l’ancien président Macky Sall. Le risque de surendettement mentionné par le directeur de recherche est donc bien réel.
Toutefois, ce paramètre a priori négatif peut devenir attractif pour les pays prêteurs. « La dépendance financière des gouvernants est une vulnérabilité bien connue permettant d’étendre l’influence des pays prêteurs », souligne Ha-Duong. « Toute aide publique au développement est un vecteur d’influence politique et économique sur le pays bénéficiaire, même si cette influence n’est pas explicitée dans les termes de l’accord. Des tentatives de débordement au-delà de la sphère énergie-climat pourraient compromettre la réception des JETP ». Il faut donc comprendre qu’en prêtant de l’argent, les bailleurs du JETP certes soutiennent la transition énergétique du Sénégal, mais pourraient aussi s’acheter de l’influence. Une denrée non négligeable dans la région.
Le Sahel s’est illustré ces cinq dernières années par une série de coups d’État. Les gouvernements militaires de trois pays majeurs, le Mali, le Burkina Faso et le Niger, ont rompu leurs liens historiques avec la France, tout en s’ouvrant à la Russie et à la Chine. Apporter un soutien financier au Sénégal dans ce contexte n’est pas anodin.
Image de bannière : Un village alimenté à l’énergie solaire au Sénégal. Image de Angela Sevin via Flickr (CC BY-NC-SA 2.0).
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