- Blaise Mempouo est un ingénieur-chercheur et consultant international en bâtiments verts et en efficacité énergétique, spécialisé dans les technologies à faibles émissions de carbone ; les matériaux alternatifs, ainsi que les politiques énergétiques adaptées aux pays tropicaux et en développement.
- Il explique que les bâtiments sont responsables d’environ 40 % des émissions mondiales de CO₂, issues de la fabrication et du transport des matériaux, ainsi que de leur usage quotidien à l’exemple de la climatisation, de l’éclairage ou du chauffage.
- Cette empreinte carbone peut être fortement réduite grâce à l’efficacité énergétique, en privilégiant les ressources locales à faible impact, en concevant des bâtiments adaptés au climat naturel (soleil, vent, lumière) et en utilisant des technologies qui limitent le gaspillage.
- Mempouo affirme que l'Afrique n’est pas en retard. Elle dispose déjà d’un patrimoine de bâtiments naturellement efficaces. Le vrai défi est de les reconnaître, de les valoriser et de les intégrer dans les politiques de construction et de financement.
Dr Blaise Mempouo est un ingénieur-chercheur et expert en énergie durable. Auteur et coauteur de nombreuses publications scientifiques, ses intérêts portent notamment sur la conception de bâtiments à faible empreinte carbone, le développement de villes intelligentes, les technologies à faibles émissions de carbone pour les bâtiments (telles que les pompes à chaleur), l’efficacité énergétique, les matériaux alternatifs, les enveloppes bâties performantes, le développement de codes et de politiques de construction pour les pays tropicaux et en développement, ainsi que la conception de communautés « low Carbon ».
Consultant international en bâtiments verts et en efficacité énergétique, il conseille les planificateurs, les agences de développement et les gouvernements sur les stratégies de construction durable en Afrique. Parallèlement, il enseigne l’architecture et l’efficacité énergétique des bâtiments dans plusieurs institutions universitaires, parmi lesquelles l’École d’architecture d’Abidjan, l’université des Montagnes au Cameroun ou encore l’École nationale des Travaux publics du Cameroun. Il est également président de la branche camerounaise de l’Association pour la recherche et la promotion de l’énergie durable en Afrique centrale (ARPEDAC).
Directeur du cabinet Smart Green Shift Ltd basé au Royaume-Uni et spécialisé dans la performance énergétique et environnementale des bâtiments, Mempouo est aussi investigateur principal du projet SHIFT House porté par ce cabinet. Basé à Yaoundé au Cameroun, SHIFT House est un laboratoire vivant qui démontre la faisabilité des logements abordables, intelligents, à faible coût et à faible empreinte carbone, spécifiquement adaptés aux climats africains. Le projet intègre des solutions telles que la terre stabilisée et la ventilation naturelle, ainsi que des technologies vertes et modernes. Il vise à démontrer leur efficacité, à servir de site de formation pour les promoteurs immobiliers, les professionnels et les décideurs, et à encourager l’adoption de technologies locales tout en modernisant et valorisant le savoir-faire vernaculaire en matière d’efficacité énergétique.
Mempouo explique à Mongabay que SHIFT House se veut également un modèle de recherche et de développement, permettant de tester et de valider scientifiquement les matériaux locaux. « Ces technologies locales sont généralement efficaces, mais elles sont souvent écartées, faute de données ou de documents scientifiques prouvant leurs performances, notamment en termes de confort thermique intérieur », dit-il.
Dans cette interview accordée à Mongabay, l’expert explique comment se servir de l’efficacité énergétique dans le bâtiment pour réduire les émissions de carbone. Il démontre aussi que l’efficacité énergétique n’est pas un luxe pour l’africain. D’ailleurs, l’Afrique dispose de technologies à faibles émissions et d’un patrimoine de bâtiments naturellement efficaces. Le vrai défi est de faire valider ces technologies afin qu’elles soient reconnues au même titre que d’autres normes de construction.

Mongabay : Qu’entend-on par efficacité énergétique dans le bâtiment ?
Blaise Mempouo : L’efficacité énergétique, c’est la capacité d’un bâtiment à offrir le confort thermique, visuel et acoustique, que ce soit pour l’éclairage, la ventilation, la climatisation, l’eau chaude, tout en consommant le moins d’énergie possible. Elle repose sur quatre leviers complémentaires.
Le premier levier a trait à l’efficacité des éléments passifs, qu’on appelle aussi conception bioclimatique. Cela concerne la qualité de l’enveloppe du bâtiment, c’est-à-dire les murs, les planchers, les portes, les fenêtres et les toitures. Cela inclut aussi la bonne orientation du bâtiment, la ventilation naturelle, l’isolation adaptée et les systèmes d’ombrage.
Le deuxième levier est l’efficacité des éléments actifs. Il s’agit d’équiper le bâtiment avec des dispositifs performants comme l’éclairage LED, les appareils électroménagers à haute efficacité, les systèmes de chauffage, de ventilation et de climatisation, ou encore des pompes à haut rendement.
Le troisième levier est la gestion et le contrôle intelligents. On parle ici d’automatisation et de suivi en temps réel grâce à la domotique. Par exemple, avec la norme KNX, on peut optimiser l’usage de l’énergie et éviter le gaspillage.
Enfin, le quatrième levier est l’apport d’énergies renouvelables. Il s’agit de produire de l’électricité ou de la chaleur, par exemple avec le solaire photovoltaïque ou thermique, et de les utiliser directement pour couvrir une partie des besoins. Cela permet de réduire la facture énergétique et la consommation d’énergies fossiles.
Mongabay : Au Cameroun et en Afrique de l’Ouest en général, on a l’impression que la construction énergétiquement efficace est plus coûteuse que la construction ordinaire.
Blaise Mempouo : Tout dépend de l’approche. S’inspirer de l’architecture vernaculaire, c’est-à-dire des constructions traditionnelles adaptées au climat et aux ressources locales, par exemple avec une bonne orientation, la ventilation naturelle et l’usage de matériaux locaux, permet d’atteindre une efficacité énergétique correcte sans surcoût significatif. Ce sont surtout des solutions passives.
En revanche, recourir à des technologies modernes comme la domotique, les pompes à chaleur ou les panneaux solaires peut représenter un surcoût initial de 2 à 10 %, à condition que cela soit prévu dès la conception. Mais cet investissement se rembourse vite : les factures d’eau et d’électricité peuvent baisser de 20 à 40 %, avec un retour sur investissement en trois à sept ans. Cela augmente aussi la valeur immobilière et facilite l’accès aux financements verts.
En bref, l’efficacité énergétique n’est pas un luxe. C’est un choix économique intelligent qui réduit les coûts d’exploitation et augmente la valeur d’un bâtiment dès le moyen terme.
Mongabay : Qu’entendez-vous par solutions passives ?
Blaise Mempouo : Quand je dis « éléments passifs » ou « stratégie passive », cela signifie que ce sont des choix intégrés dès la conception et qui demeurent pour toute la vie du bâtiment.
Prenons l’exemple de l’enveloppe. Si vous choisissez un mauvais type de mur, comme certains parpaings ou blocs de terre mal adaptés, la chaleur va traverser et entrer dans le bâtiment. Vous serez alors obligé de consommer de la climatisation.
C’est la même chose pour les fenêtres. Si vous optez pour des vitrages simples, la chaleur entre directement dans le bâtiment, surtout quand il est exposé à l’est. En revanche, avec des fenêtres à double vitrage, on réduit fortement la quantité de chaleur qui pénètre.
Le confort thermique du bâtiment dépend donc directement de ces éléments. Si la chaleur pénètre, vous allez automatiquement mettre un climatiseur pour la compenser. Voilà pourquoi on commence toujours par ce qui reste à vie.
Nos ancêtres avaient compris leur climat et savaient construire en conséquence. C’est pourquoi, lorsque vous entrez dans une maison traditionnelle au village, vous pouvez être confortable même sans consommer d’énergie. Ils utilisaient les éléments passifs, sans avoir besoin de climatiseurs ni de ventilateurs pour se sentir bien dans leurs bâtiments. Leur architecture vernaculaire était déjà une réponse adaptée et efficace.
Mongabay : Y a-t-il des choses qui sont faites en Afrique de l’Ouest et en Afrique en général par le secteur privé ou public pour favoriser de plus en plus l’émergence des constructions efficaces ?
Blaise Mempouo : Il existe effectivement beaucoup d’initiatives. Il y a eu par exemple un programme régional, qui a couvert au moins trois pays, à savoir le Sénégal, la Côte d’Ivoire et la Guinée, si je me souviens bien. Ce programme a été mis en place par l’Institut de la francophonie pour le développement durable (IFDD). L’objectif était de travailler sur l’efficacité énergétique, aussi bien au niveau des bâtiments que des équipements.
Quand on parle du bâtiment, on fait référence à l’enveloppe elle-même. Quand on parle des équipements, il s’agit de tout ce qui relève des éléments actifs qui consomment de l’énergie pour assurer le confort, comme les appareils électroménagers par exemple. L’idée était donc de réduire la consommation à la fois au niveau passif, c’est-à-dire la conception, et au niveau opérationnel, c’est-à-dire l’exploitation quotidienne. Le bâtiment est responsable des deux types de consommation.
En Côte d’Ivoire, une norme a déjà été mise en place. Par contre, dans d’autres pays francophones, comme le Cameroun que vous avez mentionné, il n’y en a pas encore. Mais des travaux ont été réalisés. Au Cameroun, l’efficacité énergétique a été intégrée dans les normes de construction. En Côte d’Ivoire en particulier, il y a l’arrêté 134 qui parle de l’efficacité énergétique dans les bâtiments. Les exemples sont nombreux et on peut dire qu’en Afrique de l’Ouest, au plan légal, l’environnement est propice pour pousser vers cette transition.
Dans le secteur privé, il y a aussi des exemples concrets. Je peux citer Mme Nobout, qui travaille beaucoup dans le domaine des bâtiments écologiques. Elle construit en privilégiant les matériaux locaux. Elle est très active et développe de nombreux projets. Grâce à des acteurs comme elle, on voit émerger beaucoup de bâtiments écologiques en Côte d’Ivoire.

Mongabay : L’efficacité énergétique est-elle un luxe aujourd’hui pour l’Africain à revenu faible et moyen ? Nous voyons par exemple que beaucoup d’équipements comme les panneaux solaires sont encore très chers dans beaucoup de pays.
Blaise Mempouo : Non, ce n’est pas un luxe.
Comme je l’ai expliqué plus tôt, l’efficacité énergétique, c’est atteindre le même niveau de performance en consommant moins d’énergie. Par exemple, une lampe incandescente de 100 watts consomme beaucoup. Une lampe LED, qui ne consomme que 20 watts, offre la même lumière. La fonctionnalité est identique, mais la consommation est bien moindre.
Nos ancêtres avaient déjà cette logique. Ils construisaient pour atteindre le confort humain. Dans les villages, même s’il fait chaud dehors, on entre dans une maison et l’on s’y sent bien, sans climatiseur, ni ventilateur. C’est la preuve que l’efficacité énergétique existait déjà à travers l’architecture vernaculaire.
Bien sûr, si l’on choisit des technologies modernes comme la domotique, les panneaux solaires ou les pompes à chaleur, il y a un surcoût, entre 2 et 10 %. Mais une personne, avec peu de moyen , peut déjà s’inspirer des solutions traditionnelles. La terre, par exemple, assure un confort thermique presque gratuit. Ensuite, il suffit d’ajouter des éléments actifs accessibles, comme des lampes LED.
En réalité, l’efficacité énergétique est accessible à tous. C’est surtout une question de formation et de compréhension de la manière de l’appliquer.
Mongabay : Comment l’efficacité énergétique permet-elle de réduire les émissions de CO₂ ?
Blaise Mempouo : Les bâtiments sont responsables d’environ 40 % des émissions mondiales de CO₂, issues de deux sources principales : l’énergie grise et l’énergie opérationnelle.
L’énergie grise correspond à toute l’énergie consommée pour produire et transporter les matériaux. Par exemple, un carrelage fabriqué en Italie émet du carbone à chaque étape : extraction de la matière première avec des engins au gasoil, transport jusqu’à l’usine, fabrication nécessitant de l’énergie thermique et électrique, stockage, acheminement vers le port, traversée en bateau et transport final jusqu’au chantier. Pour réduire cette empreinte, il faut privilégier des matériaux locaux et à faible carbone comme les blocs de terre stabilisés produits sur site, le bois certifié, ou encore le ciment vert déjà disponible en Côte d’Ivoire et au Cameroun.
La deuxième source est l’énergie opérationnelle, liée au fonctionnement quotidien du bâtiment : climatisation, éclairage, chauffage, équipements. Une conception bioclimatique permet de réduire ces besoins, en laissant, par exemple, entrer la lumière naturelle pour éviter d’allumer les lampes en journée. La gestion intelligente y contribue aussi. Par exemple, dans les hôtels, les couloirs restent souvent éclairés inutilement. Des détecteurs de présence permettent d’éteindre les lumières quand il n’y a personne, évitant ainsi un gaspillage d’énergie fossile.
En résumé, pour réduire les émissions, il faut agir sur les deux volets : réduire l’énergie grise grâce à des matériaux locaux et à faible empreinte carbone, et réduire l’énergie opérationnelle en optimisant la conception et la gestion des bâtiments. C’est l’une des clés pour diminuer durablement l’empreinte carbone du secteur de la construction et son impact sur le climat.

Mongabay : Quelles sont les technologies approuvées ou validées pour améliorer l’efficacité énergétique dans les bâtiments ?
Blaise Mempouo : La validation des technologies dépend de plusieurs piliers. Il y a d’abord les organisations professionnelles et les associations sectorielles, comme les architectes ou les ingénieurs, qui peuvent décider que certains matériaux sont prioritaires.
Il y a aussi les réglementations nationales. En Côte d’Ivoire, par exemple, les normes prescrivent certains matériaux selon le climat et les zones. C’est ce qu’on appelle les prescriptions. À côté, il existe une approche par la performance, où le choix du matériau dépend de sa capacité à atteindre les résultats attendus. Enfin, il existe les standards internationaux, comme la certification EDGE de la Banque mondiale, LEED, Green Star ou HQE en France, qui fixent des critères de performance énergétique précis.
Dans les technologies reconnues, on trouve les solutions d’enveloppe comme l’isolation thermique, les toitures ventilées, les vitrages à faible émission ou à faible facteur solaire, qui empêchent la chaleur d’entrer dans les climats chauds ou de sortir dans les climats froids. Les blocs de terre stabilisés font également partie des matériaux approuvés.
Pour les systèmes actifs, on peut citer l’éclairage LED, les pompes à chaleur et les systèmes de climatisation performants. Enfin, la gestion intelligente, avec des détecteurs de présence dans les espaces publics, est aussi largement validée. Toutes ces technologies sont reconnues et approuvées pour améliorer l’efficacité énergétique.
Mongabay : Pourquoi ne voit-on pas encore davantage de maisons efficientes en Afrique ? Est-ce une question de moyens ou de technologie ?
Blaise Mempouo : En réalité, beaucoup de populations en Afrique vivent déjà dans des bâtiments naturellement efficaces. Les maisons traditionnelles, construites avec des matériaux locaux comme la terre, le bambou ou le chaume, sont parfaitement adaptées au climat. Elles réduisent l’énergie grise, puisqu’elles utilisent des matériaux locaux, et elles assurent un confort thermique passif sans recours à la climatisation, ni aux ventilateurs.
Le problème, c’est qu’elles ne sont pas reconnues officiellement. Les standards modernes et les certifications internationales ne les prennent pas en compte. Dans les statistiques, elles n’apparaissent pas, ce qui donne l’impression que l’efficacité énergétique est un concept nouveau.
Il y a aussi la perception culturelle. Construire en terre est parfois associé à la pauvreté, ce qui freine son adoption dans les zones urbaines. Les programmes de logements sociaux, par exemple au Cameroun ou ailleurs en Afrique de l’Ouest, privilégient encore des matériaux comme les parpaings, qui ne sont pas adaptés au climat. Cela entraîne une forte consommation d’énergie opérationnelle, car il faut climatiser pour être confortable.
Pour accélérer la diffusion des maisons efficientes, il faut valoriser et moderniser l’architecture vernaculaire. Cela signifie combiner les principes passifs traditionnels avec des technologies modernes comme la domotique ou les énergies renouvelables. Il faut aussi adapter les standards internationaux aux réalités locales et mettre en place des politiques publiques incitatives, comme par exemple des mesures qui encouragent l’utilisation de matériaux locaux.
En résumé, l’Afrique n’est pas en retard. Elle dispose déjà d’un patrimoine de bâtiments naturellement efficaces. Le vrai défi est de les reconnaître, de les valoriser et de les intégrer aux politiques de construction et de financement.
Image de bannière : Des maisons traditionnelles dans un village du Ghana. Ces maisons construites avec des éléments passifs ont la particularité d’être confortables et consomment moins d’énergie. Image de Salifu Wumpini Hussein via Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
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