- Autour du Parc national de Taï, l’agroforesterie a transformé la vie de nombreux cacaoculteurs comme Koné Séguénan, dont la production a été multipliée, grâce aux arbres qui protègent et revitalisent les plantations.
- Le Programme de paiement des réductions d’émissions (PRE), inscrit dans le mécanisme REDD+, récompense financièrement les producteurs engagés dans le reboisement, la conservation et l’agroforesterie, avec plus de 14 000 bénéficiaires déjà payés.
- Ce modèle, reconnu internationalement, permet de réduire la pression sur le Parc national de Taï, tout en renforçant les revenus ruraux, positionnant la Côte d’Ivoire comme un acteur majeur du marché carbone volontaire.
En 2014, lorsque Koné Séguénan, planteur installé à Petit Odienné, village situé à 27 kilomètres de Soubré, dans la région de la Nawa, récupère quelques jeunes plants d’arbres abandonnés par d’autres paysans, il est loin d’imaginer que ce geste allait transformer sa vie. À l’époque, ses six hectares de cacao souffraient du soleil brûlant. Sa production dépassait rarement 400 kg par campagne et son rendement diminuait d’année en année. Informé par des agents de l’Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR) que ces plants d’arbres pouvaient aider à restaurer ses parcelles, il décide, contrairement à certains paysans restés sceptiques, de les planter entre ses cacaoyers.
Dix ans plus tard, son paysage agricole s’est complètement métamorphosé.
Entre les cacaoyers, se dressent désormais des palmiers, des manguiers, des avocatiers et plusieurs espèces d’arbres qu’il a patiemment entretenues. L’ombre de ces arbres a renforcé la vigueur de sa plantation, permettant aux cacaoyers de mieux résister à la chaleur et de redevenir productifs. Lors de la dernière campagne, Séguénan a récolté 1,5 tonne de cacao, près de quatre fois plus qu’à ses débuts.
« Par le passé, mes plants de cacao étaient frappés par des maladies. Les Eaux et Forêts [parlant des agents de l’OIPR] nous disaient que c’était le soleil, et que si nous plantions des arbres dans nos champs, les maladies allaient disparaître. Je n’avais pas reçu de plants à l’époque, mais mes amis qui en ont eus, n’ont pas voulu planter. Ils n’y croyaient pas. C’est ainsi que je leur ai demandé de me les donner afin que je puisse les mettre dans ma plantation, et aujourd’hui, sincèrement, je ne regrette pas. Les cacaoyers qui étaient malades sont en bon état, et ma plantation va très bien », a confié Séguénan à Mongabay.
Mais la plus grande surprise est arrivée d’ailleurs. Un matin de février 2025, il est interpellé par un autre planteur, Mathieu Gnonsian, qui l’avait aidé à s’inscrire au Programme de paiement des réductions d’émissions autour du Parc national de Taï (PRE), porté par le ministère ivoirien de l’Environnement, du développement durable et de la transition écologique. Ce dernier lui demande de vérifier son compte Mobile Money. Ne sachant ni lire ni écrire, Séguénan passe alors son téléphone à Gnonsian qui se rend compte que son ami avait effectivement reçu son premier paiement carbone estimé à 300 000 francs CFA (environ 534 USD).
Fort de cette expérience, Séguénan a décidé d’aller encore plus loin. À côté de sa parcelle de cacao, il consacre désormais un hectare entier au reboisement, convaincu que planter des arbres peut devenir une source durable de revenus.
L’histoire de Séguénan n’est pas un cas isolé. De nombreux planteurs résidant dans des localités autour du Parc national de Taï ont reçu des paiements via leur compte Mobile Money, pour avoir planté des arbres dans leur plantation. Et ce, grâce au projet PRE.
Brou Kouadio, planteur de cacao à Gnamadji, un village situé à 20 kilomètres de Soubré, partage la même expérience. Dans sa plantation de plus de huit hectares, les arbres qu’il a introduits depuis quelques années ont renforcé la vigueur de ses cacaoyers, lui permettant d’augmenter sa production. Il affirme avoir reçu 400 000 francs CFA (environ 712 USD) via son compte Mobile Money en février dernier. Pour lui aussi, le PRE représente une source de motivation supplémentaire pour poursuivre l’agroforesterie.

Un programme inscrit dans le mécanisme REDD+
Le Programme de paiement des réductions d’émissions autour du Parc national de Taï (PRE), est l’un des volets majeurs de la stratégie climatique de la Côte d’Ivoire. Il s’inscrit dans le mécanisme international REDD+, adopté par le pays dès 2011, qui vise à réduire les émissions provenant de la déforestation et de la dégradation des forêts. Le principe est simple : lorsque des communautés ou des institutions contribuent à restaurer ou à protéger les paysages forestiers, la réduction d’émissions générée peut être convertie en crédits carbone puis vendue. Les revenus issus de cette vente sont ensuite redistribués aux acteurs impliqués.
Le PRE couvre les cinq régions qui entourent le Parc national de Taï : la Nawa, le Gboklé, le Cavally, le Guémon et San-Pedro. Ce choix n’est pas fortuit : ces zones représentent aujourd’hui l’un des principaux pôles de production cacaoyère du pays, avec une forte pression agricole sur les forêts restantes. Quant au Parc national de Taï, il s’étend sur 5 360 km² et constitue le plus grand bloc de forêt tropicale primaire protégée de toute l’Afrique de l’Ouest. L’objectif est donc de réduire les risques d’infiltration dans le parc, tout en offrant aux populations des alternatives économiques et écologiques.
Les pratiques encouragées dans le cadre du PRE reposent sur trois piliers : l’agroforesterie, qui consiste à associer arbres et cacao pour améliorer la résilience des plantations comme l’a réussi Séguénan à Petit Odienné ; le reboisement, notamment sur des parcelles dégradées ou abandonnées ; et la conservation des forêts, qu’elle soit communautaire ou individuelle, visant à laisser des espaces forestiers intacts.

Selon les localités, certaines communautés privilégient la conservation de blocs forestiers, tandis que d’autres se concentrent sur l’agroforesterie ou le reboisement.
Ces différentes actions entreprises autour du Parc de Taï ont permis à la Côte d’Ivoire d’obtenir une véritable reconnaissance internationale. Le 18 juin 2025, le ministère de l’Environnement a annoncé que le pays est devenu le premier pays africain et le deuxième au monde, après le Vietnam, à exécuter entièrement un contrat d’achat de réductions d’émissions signé avec la Banque mondiale. Grâce aux résultats obtenus dans les zones du PRE, le pays a reçu 50 millions USD pour la vente de 10 millions de tonnes de CO₂ réduites entre 2020 et 2023.
En marge de la COP30 à Belém, au Brésil, un nouvel accord de 23 millions USD a été signé avec l’organisation internationale Emergent, pour sécuriser l’achat de crédits carbone issus du même programme. Cette avancée permet donc à la Côte d’Ivoire d’entrer sur le marché du carbone et de diversifier ses partenaires.
Le PRE distingue de nombreux bénéficiaires. D’un côté, les communautés locales ou les producteurs individuels qualifiés de bénéficiaires directs ; de l’autre, les bénéficiaires indirects qui sont les organismes d’encadrement tels que l’Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR), en charge du Parc de Taï, la Société de développement des forêts (SODEFOR), qui intervient sur les forêts classées, ainsi que le Conseil du Café-Cacao qui accompagne la transition vers l’agroforesterie dans les plantations.
Selon Éric Konan, coordonnateur du PRE, plus de 14 000 bénéficiaires ont déjà reçu leurs paiements, pour un montant cumulé de plus de 1,7 milliard de francs CFA (environ 3 000 000 USD). Un nombre similaire de dossiers est en cours d’étude, notamment dans les localités où les questions d’identification ou d’ouverture de comptes Mobile Money retardent les transferts. « Les producteurs de cacao nous disent que leurs parcelles sont plus résilientes, leur production de meilleure qualité et leurs revenus complétés par les paiements carbone », souligne Konan.

L’OIPR, un acteur clé dans la réussite du PRE
L’Office ivoirien des parcs et réserves (OIPR) joue un rôle central dans la mise en œuvre du PRE autour du Parc national de Taï. En tant qu’organe chargé de la gestion des aires protégées, il assure la conservation du parc, la lutte contre les intrusions et l’encadrement des actions de reforestation et d’agroforesterie.
À en croire le capitaine Aristide Koné, chargé d’études à la direction Sud-Ouest de l’OIPR, les activités réalisées dans le cadre du PRE n’ont pas été effectuées à l’intérieur du parc, qui est une zone strictement interdite, mais dans les zones périphériques, où le couvert forestier a fortement reculé à cause des activités agricoles. Il a également indiqué que le parc a longtemps été l’objet d’intrusions des populations riveraines pour diverses raisons.
« Dans notre rôle de protection du parc, nous avions mis en place une surveillance, mais nous retrouvions de plus en plus de femmes à l’intérieur du parc, en train de ramasser, par exemple, des fruits ou des plantes alimentaires. Alors que la loi qui régit la gestion des aires protégées interdit toute infiltration. Pour éviter ces intrusions, nous avons donc développé un programme en faveur des communautés », explique-t-il à Mongabay.
« Nous avons identifié les semenciers à l’intérieur du parc, que nous avons mis à la disposition des populations pour qu’elles puissent les cultiver dans leurs parcelles. Ce sont plus d’un million de plants natifs alimentaires et médicinaux que nous avons fournis gratuitement aux communautés, ces dix dernières années. Plutôt que d’entrer dans l’aire protégée pour faire la cueillette, nous leur donnons la possibilité de produire dans leurs propres plantations avec ces plants. C’est un programme qui a démarré depuis 2012, et aujourd’hui les premiers plants ont commencé à produire », a-t-il ajouté.
Le capitaine Koné se réjouit de savoir que ces arbres issus du programme permettent aujourd’hui aux populations de générer des revenus supplémentaires. Concernant le Parc national de Taï, le nombre d’intrusions, pour des raisons de cueillette ou de ramassage de fruits et légumes, est devenu insignifiant, indique-t-il, ajoutant que les cas enregistrés, ces derniers mois, sont majoritairement liés à des activités de braconnage.

Des plants désormais très attendus par les populations
Alors qu’auparavant, certaines communautés restaient sceptiques face à la distribution de plants pour l’agroforesterie, la situation a radicalement changé. L’expérience des premiers bénéficiaires du PRE a convaincu les villages de l’intérêt écologique et économique de planter des arbres.
Yaya Koné, chef du village de Petit Odienné, témoigne : « Lorsque les plants ont été distribués, certains en ont reçu sans les planter, tandis que d’autres qui en ont eus, ont refusé de les planter. Mais ceux qui en ont plantés n’ont pas regretté. J’ai constaté que lorsque les arbres poussent bien, les cacaoyers bénéficient de l’ombre nécessaire et survivent mieux. En 2022, j’ai moi-même reçu des plants que j’ai intégrés dans mon champ. Nous avons aussi vu que ceux qui ont planté ont été payés. Aujourd’hui, si les plants arrivent, tout le monde va les prendre, et peut-être même qu’ils ne suffiront pas. Nous espérons que l’État continuera à nous aider, car nous avons vraiment besoin de ces plants et voulons aussi profiter de cette opportunité ».
Le même appel est lancé par Parfait Yao, coordonnateur régional de la Ligue ivoirienne des organisations professionnelles agricoles (LIPOPA), qui plaide pour que la distribution de plants soit renforcée et élargie à plus de villages. Selon lui, la demande croissante des producteurs montre que l’agroforesterie n’est plus perçue comme une contrainte, mais comme une véritable opportunité économique pour les familles rurales.
« Il faut reconnaître que nos parents planteurs ont vraiment fait la sourde oreille par le passé. Ils ont longtemps pensé que planter des arbres dans leurs plantations allait détruire leur cacao, mais aujourd’hui, nous voyons les résultats de ceux qui ont fait l’agroforesterie. Planter, c’est notre travail, alors que l’État ou les bonnes volontés nous envoient ces plants, on connaît maintenant leur importance et on saura s’en servir », indique-t-il.
En définitive, l’expérience autour du Parc national de Taï démontre avec force qu’il est possible de concilier une production cacaoyère économiquement viable avec la préservation de l’environnement. Grâce à l’agroforesterie et aux incitations financières du PRE, l’arbre n’est plus perçu comme un concurrent, mais comme un allié indispensable à la résilience des exploitations et à la lutte contre la déforestation. Ce modèle, salué internationalement, marque un tournant pour la Côte d’Ivoire, positionnant le pays comme un acteur clé du marché carbone volontaire et traçant la voie vers une agriculture plus durable et rémunératrice pour ses populations riveraines.
Image de bannière : Les cacaoyers retrouvent vigueur et rendement grâce aux arbres qui leur apportent ombre et protection. Image de Gaël Zozoro pour Mongabay.
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