- Depuis plusieurs années, les effets du changement climatique sont de plus en plus visibles en Afrique, à travers notamment l'instabilité du climat.
- Au Cameroun, les planteurs qui se retrouvent face à une rareté grandissante du soleil, se tournent vers d'autres méthodes pour sécher leurs fèves de cacao.
- Le séchage au feu de bois, l'une de ces méthodes, devient célèbre à un rythme accéléré. Mais il s'agit là d'une technique pouvant favoriser l'augmentation du taux de déforestation, déjà très élevé dans le pays.
Jonas Essomba, 30 ans, achète les fèves de cacao auprès des producteurs locaux depuis une dizaine d’années. Ces fèves sont revendues aux exportateurs étrangers ou camerounais intervenant au Port autonome de Douala, la capitale économique du Cameroun.
En ce mois de septembre 2025, alors que la saison cacaoyère est à ses débuts, Essomba se rend à Douala avec une cargaison de cinq tonnes de fèves de cacao. Il s’apprête à la livrer à la Société industrielle camerounaise des cacaos (SIC CACAOS), un exportateur français. Le cacao d’Essomba provient surtout de la région du Centre, où il s’approvisionne depuis ses débuts dans ce commerce, il y a environ une dizaine d’années. Il emploie sept personnes qui l’aident notamment pour le transport et parfois pour le séchage des fèves achetées dans les villages reculés de la région du centre.
Lorsqu’Essomba arrive au port de Douala, sa marchandise, comme d’habitude, est passée au peigne fin par les contrôleurs de la SIC-CACAOS. Puis, il est informé que celle-ci est irrecevable, en raison de nombreuses anomalies que présentent les fèves. Les contrôleurs évoquent notamment leur couleur anormale. Essomba est sous le choc, car cela fait plusieurs années qu’il exerce cette activité liée à l’achat de proximité du cacao, appelée « coxage » au Cameroun. Il raconte qu’il parcourt tous les jours des centaines de kilomètres dans la région du Centre, se rend dans les zones les plus reculées, où il n’y a presque pas de routes, à l’aide de sa motocyclette. Objectif : acheter le cacao, facilitant ainsi aux planteurs l’écoulement de leurs produits.
De plus, ce n’est pas la première fois qu’il livre son cacao à cette entreprise, bien que parfois, selon ses dires, il lui arrive aussi d’en livrer à d’autres sociétés d’exportation, notamment à TELCAR de la camerounaise Kate Fotso, ou encore au singapourien OLAM CAM. « Nous traitons ensemble depuis plusieurs années. Ils ont l’habitude d’acheter mon cacao, c’est pourquoi j’étais quand même surpris lorsqu’ils m’avaient dit qu’ils n’acceptaient pas cette cargaison », raconte-t-il.
Toutefois, les contrôleurs prennent la peine de lui faire part des véritables raisons ayant conduit au rejet de sa marchandise. « Ils m’avaient dit que la grande partie de mes fèves ressemblaient à celles séchées au feu de bois. D’abord, à cause de leur couleur inhabituelle, ensuite leur intérieur mouillé, disaient-ils, alors que de l’extérieur, elles donnaient l’impression d’être sèches ».

Au final, c’est à des acheteurs locaux qu’il finit par vendre cette cargaison de cacao « douteuse », selon les contrôleurs de la SIC-CACAOS. Mais il dit l’avoir vendue à vil prix, car ces acheteurs locaux lui auraient fait savoir que ces fèves devraient être « travaillées », afin de retrouver la bonne forme et être acceptées par les exportateurs ou les entreprises de transformation.
Félicien Essama, un autre « coxeur » de Yaoundé, âgé de 35 ans, qui a déjà aussi vu sa marchandise rejetée pour les mêmes raisons, confirme cette description du cacao séché au feu de bois. « De l’extérieur, il semble sec, bien sec. Mais lorsqu’on l’ouvre [diviser la fève, Ndlr], on se rend compte qu’il est mouillé et se décompose parfois même déjà. Les exportateurs ne l’aiment pas. Ils disent que les entreprises de transformation le rejettent », explique Essama.
« Sa pâte n’a pas la même saveur que celle d’un cacao bien séché au soleil. En plus, ce cacao dégage une forte odeur de fumée, qui reste rebelle même après sa transformation. Il faut par exemple une forte dose d’arôme pour essayer de la diminuer, ce qui naturellement fait augmenter le coût de production. Même la santé des consommateurs peut dans ces conditions prendre un coup. Vous comprenez que s’il faut l’utiliser [ce cacao séché à l’aide de la fumée, Ndlr] en l’état, le produit final sera sans doute de mauvaise qualité, et les consommateurs ne vont pas l’apprécier. Imaginez-vous en train de consommer une pâte à tartiner, ou tout simplement un chocolat qui dégage une odeur de fumée, ou alors un arrière-goût de fumée ? Je suis sûr que vous ne serez pas content », a expliqué Joseph Antoine Belobo, ingénieur agronome et promoteur d’une usine artisanale de transformation de cacao à Yaoundé.

Le plaidoyer des planteurs
Dans le village Andok de la région du Centre, grand bassin de production de cacao, le constat est clair sur le terrain. Les fèves ne sont presque plus séchées au soleil comme avant. « Quand il y a du soleil, nous séchons au soleil. Quand il y a la pluie, nous les étalons [les fèves de cacao, Ndlr] sur nos séchoirs internes ou externes et nous allumons le feu », confie Sévérin Koa, l’un des plus grands planteurs du département du Nyong et So’o, où se trouve le village Andock. Âgé de 55 ans, il est propriétaire de plusieurs dizaines d’hectares de cacao, qui lui produisent environ 40 filets de 100 kilogrammes, chaque année.
Koa explique aussi que, plus les années passent, plus le climat est instable. De ce fait, il devient difficile pour les planteurs de le cerner comme dans les années 2000 lorsque les effets du changement climatique n’étaient pas encore visibles comme c’est le cas aujourd’hui. Il raconte que souvent, alors que les rayons de soleil sont attendus, ils affrontent plutôt des vagues de pluie incessantes. « Il peut pleuvoir pendant quatre ou cinq jours de suite. Entre-temps, tu as un grand stock de cacao mouillé chez toi et qui commence à moisir. Tu fais comment ? Nous sommes obligés de créer des espaces comme ça pour le sécher durant cette période. Et, puis le climat est devenu imprévisible. Le matin tout commence bien, avec un beau petit soleil. Puis, à peine, tu mets ton cacao dehors pour le sécher que la pluie commence. Pour le ramasser encore et le mettre à l’intérieur, c’est beaucoup de travail. Certains de mes collègues préfèrent ne plus courir le risque de mettre leur cacao dehors. Ils le sèchent à l’intérieur de leurs maisons, allument le feu et le remuent régulièrement », explique Koa.
Toutefois, il est conscient du fait que la qualité des fèves pourrait laisser à désirer à travers cette technique de séchage des fèves de cacao à l’aide de la fumée, à l’intérieur ou à l’extérieur d’une maison, dans un espace conçu à cette fin. « Il y a une manière de le faire. On n’utilise pas cette fumée n’importe comment. Le cacao et le feu doivent d’abord être séparés par une bonne distance. Les flammes ne doivent pas toucher les fèves, ou être même très proches d’elles. Ce n’est que la fumée qui doit les toucher, et même cette fumée doit être tenue à une bonne distance. En réalité, ça prend du temps, car les flammes doivent être douces (…), mais il y a certains collègues qui sont souvent pressés et font presque frire leurs fèves pour qu’elles sèchent vite, parce qu’ils ont besoin d’argent. Le problème est que personne n’aime vendre son cacao totalement mouillé, car le prix d’achat est presque divisé par deux. Moi, je le fais ici [sécher les fèves à l’aide de la fumée, Ndlr] sans jamais avoir pour autant un mauvais retour de mes acheteurs. Vous ne pouvez même pas savoir qu’il a été séché à la fumée », dit Koa.

Un danger pour les forêts
Selon un rapport de l’Ong française CANOPEE datant de 2021, la déforestation fait perdre au Cameroun chaque année environ 0,6 % de ses forêts. Le même rapport indique que l’une des principales causes de la déforestation, dans le pays, est l’usage du feu de bois comme source énergétique.
Selon le Programme des Nations unies pour le Développement (PNUD), le bois et le charbon représentent respectivement 82,3 % et 30,6 % de la consommation énergétique des ménages sur l’ensemble du territoire national. Le PNUD ajoute que cette utilisation, qui représente 95 %, est encore plus importante en zone rurale et dans certaines régions du pays, comme l’Extrême-Nord.
Cette méthode, consistant à faire sécher les fèves de cacao à l’aide du feu de bois et qui prend de l’ampleur, pourrait donc représenter une pression supplémentaire sur les forêts camerounaises. Car, désormais, le feu de bois n’est plus seulement utilisé pour la cuisson. Mais il sert aussi au séchage des fèves de cacao, et nécessite dans ce cadre, une combinaison de bois plus important. « Le feu doit être grand, pour produire beaucoup de fumée nécessaire au séchage. Ce sont de grandes quantités de cacao que nous séchons. Il arrive parfois que je mette six ou sept sacs dehors [600 à 700 kilogrammes, Ndlr] », souligne Séverin Koa.
Ainsi, les planteurs, ayant opté pour cette méthode, ont surtout besoin de grands fragments de bois provenant des grands arbres ou des arbres moyens.
De ce fait, le Cameroun pourrait voir ses chiffres liés à la déforestation augmenter. Ceci, au cas où les planteurs continueraient d’affronter les effets du changement climatique, notamment la rareté du soleil, qui les contraint à se tourner vers le séchage des fèves au feu de bois.
Image de bannière : Des employés de Jonas Essomba, en pleine séance de ramassage des fèves de cacao séchées au soleil quelques minutes plus tôt, alors qu’une grande pluie inattendue s’annonce. Image de Leonel Balla pour Mongabay.
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