- Des initiatives encourageant l’usage de matériaux écologiquement approuvés, émergent dans certains pays d’Afrique comme le Sénégal, le Rwanda, la Côte d’Ivoire ou le Tchad.
- Ces matériaux utilisés dans les bâtiments consomment moins d’énergie et contribuent à réduire l’empreinte carbone sur l’environnement, dans un secteur où l’Afrique est responsable de 32 % des émissions de CO2 liées à l'énergie.
- Les experts louent ces initiatives porteuses d’espérance pour un développement plus durable sur le continent, mais déplorent le faible engouement des pouvoirs publics, autour de ces projets.
- La promotion des matériaux locaux est essentielle pour le développement durable de l’Afrique.
À Gandigal, une petite ville sénégalaise située au sud de Dakar, un groupe de jeunes s’active dans la fabrication de briques à base de terre argileuse. Les opérateurs mesurent, tamisent et mélangent l’argile avec de l’eau et, parfois, une pointe de ciment pour lier la matière. Le mélangeur géant tourne lentement, puis s’emballe, envoyant une odeur humide et terreuse, qui colle à la peau et s’accroche aux vêtements. Les ouvriers alimentent les moules avec la pâte, pressent avec une empreinte précise, puis dépoussièrent les briques naissantes. Ces briques prennent forme successivement, puis sont rangées en files méticuleuses, prêtes à sécher.
Ce lieu abrite « Elementerre », une entreprise spécialisée dans les systèmes de construction à base de matériaux locaux, créée en 2010 par l’architecte sénégalais, Doudou Déme. L’entreprise recourt au typha dans ses architectures, et son promoteur loue les fonctionnalités de cette plante invasive, qu’il juge intéressante, car elle n’a pas de cellulose et résiste aux termites, contrairement à d’autres matériaux.
Au cours d’un entretien avec Mongabay, Déme souligne : « Un bâtiment à base de matériaux locaux diminue les échanges thermiques. Il n’a pas besoin de climatisation, ce qui réduit considérablement la dépense énergétique ».
La brique de terre semble attirer d’autres architectes ouest-africains, dont Mariama Djambony Badji du Sénégal. « J’utilise de la terre crue. C’est ce qu’utilisaient nos anciens dans leurs constructions. On a beaucoup d’anciennes constructions en terre crue un peu partout au Sénégal, que ce soit au nord à Matam, ou au sud dans la Casamance. Elles ont été élevées, il y a des décennies, et elles tiennent toujours debout », explique-t-elle à Mongabay.
Elle indique qu’elle fait également un travail de sensibilisation et d’information auprès de la population, afin de lever les doutes qui pèsent sur ce matériau. « De temps en temps, les gens me demandent si la construction en terre va résister à la pluie, si elle va durer dans le temps. Il y a tellement de préjugés et de mythes à déconstruire autour du matériau. Les personnes ont besoin d’être rassurées », ajoute-t-elle.

Matériaux écologiques et efficacité énergétique
Sur le site de Gandigal, on peut aussi apercevoir des amas de typhas, une plante envahissante utilisée dans les constructions au Sénégal. Les ouvriers s’activent pleinement dans le broyage de ces plantes qui jonchent le sol : une poussière fine et argentée s’élève dans l’atmosphère et retombe en particules sur les vêtements et les visages. De l’autre côté, d’aucuns prennent cette herbe broyée pour fabriquer des briques de construction, leurs gestes fusionnant savoir ancien et technique moderne.
Le typha est au centre du projet de recherche international Typha Combustible Construction Afrique de l’Ouest (TyCCAO), destiné à valoriser cette plante sauvage dans le secteur de la construction, et visant notamment à exploiter une biomasse renouvelable pour l’énergie, et à promouvoir des bâtiments à faible impact environnemental, grâce à l’efficacité énergétique et au recours à des matériaux locaux et biosourcés.
Le Centre social « Diapanlanté » de Saint-Louis, situé sur la côte nord-ouest du Sénégal, est l’un des ouvrages construits à base de briques de typha et de latérite par l’entreprise « Elementerre ». Absa Guissé, Gérante de ce centre, a dit à Mongabay : « Nous avons décidé de construire ce centre avec des matériaux écologiques parce que c’est plus efficace et bénéfique en termes d’économie et d’énergie ». Le bâtiment ne dispose ni de la climatisation, ni du système de ventilation, mais ses murs génèrent une fraicheur naturelle.
Le marché central de Koudougou et le Lycée Schorge au Burkina Faso, le marché journalier de Dandadji au Niger, l’Hôtel le Djolof, le Lycée de Nioro au Sénégal, ou encore le Restaurant Boukarou Lounge à Yaoundé au Cameroun sont autant d’ouvrages réalisés dans le secteur des bâtiments en Afrique à base de matériaux locaux. Ils sont bâtis grâce à la Brique de terre compressée (BTC), au Bloc latéritique taillé (BLT), au Typha, à l’Abobe, une terre granulométriquement fine sans caillou, ni gravier, ou encore à l’aide du bambou.
Ces constructions écologiques ont presque en commun d’avoir été réalisées en ayant recours à une quantité très limitée ou pas du tout de ciment, l’un des matériaux phares dans les constructions, responsable de 7 à 10 % des émissions de gaz à effets de serre à l’échelle de la planète. Selon les données de ONU Habitat, on estime qu’en Afrique, les bâtiments consomment en moyenne 56 % de la production totale d’énergie électrique nationale, issue majoritairement des centrales hydroélectriques.
Les matériaux susmentionnés consomment moins d’énergie et contribuent à réduire l’empreinte carbone sur l’environnement, dans un secteur où l’Afrique est responsable de 32 % des émissions de CO2 liées à l’énergie.

Au Tchad, des chercheurs ont étudié les propriétés des sols sablo-argileux, utilisés dans le département du Guéra situé au centre du pays, pour la fabrication artisanale des briques de terre dans les constructions. Ils ont conclu que construire, avec des briques issues des sols sablo-argileux, présente de nombreux avantages par rapport aux parpaings, d’après les explications du géologue Habib Tidjani Ali, enseignant chercheur à l’université polytechnique de Mongo, dans le Guéra.
« Ces briques, fabriquées à partir de matériaux locaux, sont moins coûteuses, plus écologiques et assurent une meilleure isolation thermique adaptée au climat chaud, tout en générant une empreinte carbone locale estimée entre 50 et 150 kg de CO₂/m³, selon le mode de stabilisation et de cuisson (contre environ 300 à 500 kg de CO₂/m³ pour les parpaings en ciment). L’adoption de ces matériaux dans le BTP au Tchad est donc essentielle pour réduire les coûts de construction, limiter l’impact environnemental et valoriser les ressources et savoir-faire locaux », a-t-il affirmé à Mongabay, par téléphone.
En Côte d’Ivoire, la société Ohel International excelle dans la construction de logements sociaux et d’infrastructures écologiques, en utilisant les blocs de terre comprimés et stabilisés (BTCS), un matériau innovant et respectueux de l’environnement. Selon Princesse Yao, commerciale et environnementaliste de l’entreprise, les BTCS sont fabriqués à partir de matériaux locaux : 80 % de latérite, 10 % de ciment et 10 % de sable. Cette combinaison permet de créer des blocs solides et durables, tout en réduisant significativement l’utilisation du ciment.
Yao dit en outre que la production locale de ces blocs offre également un avantage écologique majeur : la réduction du transport de matériaux sur de longues distances, diminuant ainsi l’empreinte carbone des projets. « Ce matériau permet de construire toutes sortes d’édifice. C’est une solution contre la crise climatique parce que, dans la conception du bloc, on utilise moins de ciment, tout en sachant que l’industrie du ciment est l’une des plus polluantes. Nous participons donc à la décarbonisation d’une certaine manière. De plus, la latérite utilisée est locale, donc pas besoin de transporter des matériaux d’un point A à un point B. Le plus souvent, on utilise la terre disponible sur le lieu même de la construction »,explique-t-elle.
Ohel International a réalisé plus de 500 logements à travers la Côte d’Ivoire. L’entreprise a édifié une dizaine de duplex et mini-cités à Bouaflé, au centre-ouest, et à Brodoumé, au sud, non loin d’Abidjan. Au centre du pays, plus précisément à Toumodi, un complexe hôtelier illustre l’intégration de la construction durable dans le secteur touristique. À Yamoussoukro, de nombreuses villas démontrent comment confort, esthétique et performance énergétique peuvent être combinés dans le respect des principes de la construction durable. Une centaine de logements sont actuellement en construction du côté de Bingerville, une commune située dans la périphérie d’Abidjan.

Au Rwanda, un immeuble écologique, intégrant entièrement les technologies vertes en architecture, est en train de sortir de terre, en pleine capitale, Kigali, pour la première fois, dans ce pays d’Afrique centrale. Conçu par le cabinet d’architecture espagnol Carlos Arroyo Architects, l’immeuble de 19 étages, connu sous l’appellation de « Tour Nobelia » ou « Nobelia Tower », dont les travaux de constructions ont démarré au mois de juin 2022, a d’ores et déjà obtenu une cote environnementale de 6 étoiles, notamment pour sa structure qui garantit une électricité à 100 % renouvelable.
« C’est l’un des rares chefs-d’œuvre architecturaux en Afrique, qui intègre des technologies innovantes en matériaux écologiques, ainsi que le système de chauffage et de climatisation écoresponsable », explique à Mongabay, Carlos Arroyo Zapatero, responsable du cabinet d’architecture, qui porte son nom.
Selon lui, la certification 6 étoiles Green Star de « Nobelia Tower » découle, notamment de ce que le bâtiment intègre des systèmes d’énergie renouvelable, dont des panneaux solaires, et son emplacement lui permet de tirer parti de la lumière naturelle, réduisant ainsi le besoin en éclairage artificiel.
Un bâtiment obtient une cote environnementale de 6 étoiles, si la moyenne des points attribués, à toutes les caractéristiques, se situe entre 70 et 100 %. C’est le cas de la tour Nobelia composée de bâtiments et d’infrastructures durables, économes en eau et utilisant des systèmes d’énergie solaire, notamment.
Le bâtiment, selon Zapatero, dispose également d’un système sophistiqué de chauffage, de ventilation et de climatisation (CVC), qui permet d’améliorer la qualité de l’air, grâce à l’apport d’air frais. « La dalle alvéolée s’impose aujourd’hui comme une solution de plancher innovante, à partir duquel l’air sera distribué dans le bâtiment », dit-il à Mongabay.
Les panneaux solaires du bâtiment auront également une capacité de production de 198 804 Kwh par an. « La gestion des déchets sur le site a été prise en compte, car tous les déchets organiques seront utilisés pour créer du compost sur place », affirme pour sa part Eudes Kayumba, responsable de l’Institut rwandais des architectes (RIA, sigle en anglais), qui a participé à la conception du plan architectural de cette première infrastructure économe en énergie au Rwanda. Il explique qu’à cela, s’ajoute un système de traitement des eaux usées dans le bâtiment, ce qui permettra de réduire jusqu’à 90 % des rejets d’eau.
« La conception de ce genre de bâtiment, économe en énergie, a un impact important sur l’empreinte carbone et le rendement énergétique », affirme Kayumba, à Mongabay.
Volonté politique transversale
Le Rwanda poursuit son urbanisation et la modernisation de ses infrastructures, en prenant en compte l’intégration des énergies renouvelables dans ses projets. La construction durable est un aspect essentiel de l’urbanisme, pour ce pays qui s’est fixé des objectifs ambitieux de réduction de son empreinte carbone et de promotion de l’efficacité énergétique, notamment dans le domaine de la construction. La volonté des pouvoirs publics rwandais ne fait cependant pas encore école. Bien que de nombreux experts s’accordent les violons sur la nécessité pour l’Afrique de basculer vers des constructions écologiques moins consommatrices d’énergie et plus résilientes aux effets du changement climatique, plusieurs pays africains restent à la traine.

D’après Ernest Dione, Coordonnateur du Projet TyCCAO) logé au ministère sénégalais de l’Environnement, du développement durable et de la transition énergétique, il reste un travail important à mener par l’État sénégalais pour vulgariser les constructions écologiques. « Le projet est bien connu dans le milieu universitaire, mais peu de gens construisent leurs habitations avec des matériaux locaux comme le typha. Cela relève d’un problème culturel : nous n’avons pas encore instauré une vraie culture de la construction écologique », déplore-t-il.
Pour sa part, Déme reconnaît que les résultats escomptés ne sont pas encore au rendez-vous, car les méthodes de construction à base de typha restent peu répandues, dans les marchés locaux. « Cette approche n’est pas encore suffisamment intégrée, dans les politiques publiques », dit-il.
La Socio-environnementaliste indépendante ivoirienne, Carine Kouadio, salue les innovations dans le secteur des BTP visant à réduire la fracture énergétique dans son pays, même si elle les juge insuffisantes pour l’atteinte d’une efficacité énergétique responsable. « L’utilisation des blocs de terre comprimés et stabilisés (BTCS) démontre qu’il est possible de bâtir autrement, en réduisant les émissions de CO₂, en valorisant les matériaux locaux et en offrant des logements à moindre coût ». « Mais, aussi louables soient-elles, ces initiatives demeurent isolées et insuffisantes au regard de l’urgence écologique et sociale. Alors que notre pays connaît une urbanisation galopante, il est incompréhensible que les politiques publiques de l’habitat continuent de privilégier le béton et le ciment, au détriment des solutions locales, innovantes et respectueuses de l’environnement », relève-t-elle.
En dépit du faible engouement des pouvoirs publics pour la promotion des constructions écologiques moins consommatrices d’énergie, les matériaux locaux demeurent des éléments indispensables du développement durable de l’Afrique, forts de leur potentiel écologiquement approuvé. Au Sénégal, l’architecte sénégalais, Abdou Séne, estime qu’au cours des dix prochaines années, l’utilisation du typha comme matériau de construction, pourrait contribuer à réduire la dépendance aux énergies fossiles et aux importations, et qu’il est également probable que cette plante s’impose comme un matériau de référence en architecture bioclimatique.
Image de bannière : Malick Diop, ouvrier chez Elementerre, empile des briques en typha fraîchement fabriquées au soleil, pour les laisser sécher et gagner en solidité. Image de Ndiémé Faye pour Mongabay.
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