- La chaleur rude et persistante a retardé la floraison, dans les vergers, avec des parcelles qui n’ont pas encore produit de cabosse ; même l’arrivée tardive des pluies n’a pas aidé à grand-chose.
- La campagne cacaoyère en cours, lancée officiellement en août 2025, connaît des perturbations à cause du changement climatique.
- Dans les bassins de production, les planteurs, qui peinent à assurer la scolarité de leurs enfants, ont bénéficié des moratoires des chefs d’établissement qui, eux-mêmes, parce que fatigués d’attendre le paiement des frais exigibles, ont commencé à renvoyer les élèves à la maison ; les risques de perturbation des relations humaines planent.
- Pour redynamiser la production et adapter la culture du cacaoyer aux conditions des changements climatiques, le Délégué du ministère de l’Agriculture et du développement rural, pour l’arrondissement de Ngoro, Gallus Ngono, conseille l’agroforesterie et l’agroécologie.
Grâce à la vente du cacao, le quotidien des cacaoculteurs l’arrondissement de Ngoro, situé à 160 kilomètres de Yaoundé, la capitale du Cameroun, est souvent reluisant de septembre à décembre. Mais, à l’instar des cacaoculteurs d’autres bassins de production du cacao dans la région du Centre du Cameroun, ceux de Ngoro, passent actuellement de mauvais jours.
« Normalement en mars, les premières floraisons doivent commencer, mais, il s’avère que jusqu’à la mi-avril, voire jusqu’à la fin dudit mois, il n’y a pas eu de pluies pour que cela soit possible. C’est ce qu’on a vraiment observé cette année (2025). En 2024, la production dans l’arrondissement de Ngoro était de 7000 à 8000 tonnes. Cette année, je doute fort que nous atteignions 5000 tonnes, la baisse est criarde », explique Gallus Ngono, ingénieur des travaux agricoles et Délégué du ministère de l’Agriculture et du développement rural (Minader), dans l’arrondissement de Ngoro, rencontré dans son bureau. Un arrondissement qui, selon ses dires, compte environ 10 000 producteurs de cacao.
L’Observatoire national sur les changements climatiques, organisme national qui diffuse les prévisions météorologiques tous les dix jours au Cameroun, avait annoncé des vagues de chaleurs, entre janvier et mars 2025, dans les régions du Centre, de l’Est et du Sud, certains bassins agricoles de production du cacao.
Les perturbations climatiques, commente Ngono, n’ont pas commencé aujourd’hui, et l’agriculture en est un des moteurs, surtout la cacao-culture. « Nous pouvons reconnaître que, malgré certaines initiatives comme celle de l’Union européenne, son règlement qui prescrit la culture du cacao sans déforester, cette activité continue de détruire la forêt. Je me demande comment nos producteurs vont s’en sortir, eux qui doivent respecter leurs engagements comme payer les frais de scolarité des enfants, payer la main d’œuvre, ou encore acheter les intrants », dit-il.
Des dizaines de milliers de personnes sont victimes des répercussions de la situation. « Nous n’avons pas de statistiques, mais nous pouvons dire que l’arrondissement de Ngoro compte environ 10 000 planteurs de cacao et que la baisse de la production affecte environ 40 000 personnes dans cette chaîne, parce que c’est à cause du cacao que la démographie est galopante ici. Il y a des étrangers qui viennent créer des plantations, ceux qui viennent y travailler, ainsi que ceux qui achètent les fèves, et la majorité ont des enfants à scolariser, à traiter et à nourrir. Tous ces problèmes, en particulier la scolarité, seront difficiles à résoudre pendant la campagne en cours », souligne le Délégué du Minader.
La visite de certaines exploitations laisse par ailleurs voir la triste réalité, à quelques rares exceptions près. « Je n’ai encore rien récolté ici. Mais, je pense que, si je continue à pulvériser les pesticides et que je mets l’engrais, je peux espérer avoir quelque chose pendant l’inter-saison, entre janvier et mars », dit Félix Ndjomo, planteur de cacao.

Menace de déperdition scolaire
Au Cameroun, c’est toute une communauté (éducative) qui assure la scolarisation des enfants. Celle-ci est regroupée autour de l’Association des parents d’élèves et enseignants (Apee). Cette dernière accompagne cette action à travers le financement et la gestion des projets dans les établissements, tels que les salaires des enseignants non-titularisés, la construction et l’équipement des établissements, etc.
La baisse du rendement des plantations cacaoyères cause effectivement des bouleversements dans certaines familles de producteurs de cacao. Charlotte Koudji, fille du regretté chef supérieur de Ngoro, vit les méfaits de la baisse de la production dans sa plantation de deux hectares. Bien que son attitude prévoyante la laisse en dehors de certains de ces désagréments, Koudji auprès de qui tous les enfants ont régulièrement repris le chemin de l’école, reconnaît les difficultés des cacaoculteurs. « La rentrée scolaire se prépare dès le jour du départ en vacances. Les gens ont des difficultés, ils ont pensé que l’embellie de 2024 allait continuer. Malheureusement, ce sont les enfants qui font les frais. Plusieurs ne vont pas à l’école. Cette année, les directeurs d’école ont été très cléments, ils ont accepté que les enfants commencent et que les parents s’acquittent des frais de scolarité après. Mais, la production n’est pas bonne, et même les pluies n’ont pas facilité le séchage, ce qui fait que plusieurs écoliers ne sont toujours pas inscrits, alors que nous nous acheminons vers la fin du premier trimestre », dit-elle.
Le 13 novembre 2025, les trois enfants de Moussa Ngbatou, planteur de cacao, pouvaient encore bénéficier de la tolérance du Directeur de l’école publique de Djassouroum, un village situé à quatre kilomètres de Ngoro, où nous l’avons rencontré. « Notre école a à peine cinq ans d’existence. Les frais exigibles sont assez élevés (20000 francs CFA, soit 38 USD par élève). Au vu de la conjoncture actuelle, le Directeur et l’Apee m’ont autorisé à payer les frais d’un enfant d’abord, en attendant que je vende le cacao. Mais, jusqu’ici, je ne suis pas sûr d’avoir l’argent d’ici à la date butoir fixée au 15 novembre », dit Ngbatou. « L’année dernière à pareil moment, j’avais déjà vendu huit sacs de 100 kilogrammes chacun, et j’ai aisément payé la scolarité des enfants ; j’ai construit une maison, j’ai acheté une moto. Je ne pense pas que je vais même récolter deux sacs, et le prix du kilogramme est en baisse », souligne-t-il.
Les responsables des établissements scolaires, comme ceux de Ngoro, peinent à cacher la gêne dans laquelle les plonge la sous-production du cacao. Certaines classes n’ont pas de registre d’appel. Avec 350 élèves, l’école publique inclusive de Ngoro fonctionne au ralenti, selon les dires de son directeur, Roger Awono Onguene. « Cette année, le paiement des frais d’Apee traîne ; or, nous avons des charges. La mairie nous a envoyé le paquet minimum, vraiment très limité. Nous avons quatre maîtres et des parents, que nous devons payer avec les frais de l’Apee, qui sont de 10 000 francs Cfa [18,5 USD]. Nous n’allons pas garder les enfants insolvables indéfiniment, avant la fin du mois de novembre, nous allons les renvoyer », précise Awono.
Les responsables de l’école maternelle et primaire catholique Saint André de Ngoro n’ont pas continué à garder les insolvables après leur avoir donné la possibilité de suivre les cours à crédit. « Nous leur demandons souvent de venir, parce que nous ne voulons pas que certains enfants perdent les cours au programme. Nous nous disons que les enfants n’ont rien à voir avec le cacao. Normalement, la rentrée scolaire se prépare en août. Nous avons laissé aux parents une marge pour le paiement de la scolarité qui s’élève à 33 000 francs CFA, soit 60 USD. Mais il y a des enfants qui n’ont même pas le cahier ou le simple stylo de 100 francs CFA [moins 2 USD]. En octobre -novembre, nous commençons à les faire sortir pour mettre la pression sur les parents. C’est d’ailleurs ce que nous avons fait ce matin », a indiqué Christiane Mambomé, Directrice de l’école primaire catholique St André de Ngoro, que nous avons eue dans son bureau.
Sur un effectif de 350 élèves, moins de la moitié a payé les frais d’inscription au 13 novembre 2025. Ce qui a poussé la Directrice à renvoyer les élèves auprès des parents qui ont timidement réagi. « Seuls, deux élèves du cours moyen deuxième année sont revenus avec les frais d’examen. Les autres sont restés à la maison, parce que les parents n’ont pas d’argent pour payer », a confié la Directrice.
Coutumière de la mauvaise foi des parents, Mambomé relève que cette année est difficile. « Certains parents nous posent des problèmes chaque année, parce qu’ils ne régularisent pas les frais de scolarité de leurs enfants et les obligent à arrêter l’école, mais cette année, c’est la quasi-totalité des effectifs qui est concernée », indique la Directrice de l’École primaire Saint André de Ngoro.

Menace sur la quiétude et la paix sociale
Des cacaoculteurs, tels Félix Ndjomo, comme dans les années 1990, où les cacaoyères avaient été abandonnées au profit d’autres activités, ont préféré laisser les champs de côté pour, disent-ils, éviter le stress. « J’ai jeté l’affaire-là loin, là-bas ; je me gère avec l’argent du « Matango » [vin recueilli des troncs de palmier à huile (Ndlr)]. Le prix du cacao a baissé certes, mais le véritable problème est que les plantations sont vides, les cacaoyers n’ont pas produit. Jusqu’ici, je ne sais pas si je vais récolter un seul sac de 100 kilogrammes ; pourtant l’année dernière, avant le mois de novembre, j’avais déjà récolté trois sacs de 100 kilogrammes, chacun », a confié ce trentenaire rencontré dans la ville de Ngoro.
Les risques de perturbations de la paix et de la quiétude habituelles se font déjà ressentir. Dans les bassins de production du cacao, les paysans s’endettent auprès des usuriers et autres hommes d’affaires, dans l’espoir de rembourser l’argent, l’année suivante après les ventes de leur récolte. Une pratique qui ne date pas d’aujourd’hui. « Cette année, plusieurs d’entre nous iront même en prison, parce que nous ne pourrons pas rembourser les dettes, que nous avons contractées en 2024. Nous avons pensé que la campagne en cours sera comme celle de l’année dernière. Il y a même nos chantiers de construction de maisons, qui restent inachevés », a indiqué Ngbatou.
Stopper la déforestation et les feux de brousse
Le Délégué du Minader de Ngoro, qui sait qu’il faudra dorénavant faire avec ces perturbations climatiques palpables, accompagne les cacaoculteurs et souhaite que d’autres responsables (Forêts -Faune, Environnement, et ceux des organisations non-gouvernementales et internationales) se mettent ensemble pour la promotion de l’agroécologie, option qu’a choisie le Cameroun par son adhésion au règlement de l’Union européenne contre la déforestation. « La première chose que nous leur recommandons, c’est d’arrêter avec la déforestation, parce que dans certaines parcelles les gens continuent à couper la forêt, sans négliger l’exploitation forestière qui se fait ici. La deuxième chose, c’est d’arrêter avec les feux de brousse. L’arrondissement de Ngoro alterne avec les écosystèmes de forêt et de savane. Au niveau de la savane, nos frères Peuls qui font l’élevage brûlent les parcelles de terre en saison sèche, pour avoir de jeunes pousses, afin de nourrir leur bétail ; seulement, les feux de brousse contribuent considérablement à la dégradation de l’environnement, et ces feux brûlent aussi les plantations de cacaoyers. Cette année (2025), j’ai reçu près de 300 plaintes de cacaoculteurs pour environ 7000 hectares consumés ; je ne compte pas les cas, qui ont été gérés à l’amiable », a révélé Gallus Ngono.
Ici et dans toutes les zones de transition, le phénomène des feux de brousse s’amplifie entre décembre et février, malgré les interdictions des différents préfets de département.
Pour Ngono, la troisième chose à faire, par les paysans, est de densifier les cacaoyères dans les jachères et même dans les savanes, par l’agroforesterie. « On peut bien créer des cacaoyères en associant le cacaoyer avec d’autres arbres fruitiers. Certains ont même déjà commencé à le faire, même dans les anciennes plantations. L’autre recommandation, c’est d’utiliser les nouvelles variétés, adaptées aux perturbations du climat, à la sécheresse. A travers le ministère de l’Agriculture et du développement rural, l’Institut de recherche agricole pour le développement (Irad) distribue déjà des plants de ces nouvelles variétés », a ajouté le Délégué.
« À notre niveau, dès janvier 2026, nous allons lancer une campagne d’assainissement du verger, couplée aux méthodes culturales agroécologiques, parce que la cacao-culture, c’est l’agroforesterie, et c’est bien ce que le Cameroun a choisi, contrairement aux autres pays producteurs, nous avons des agro-forêts qui doivent résister et peuvent infléchir le climat », a insisté Ngono.
Image de bannière : Cacaoyer dans le Jardin botanique de Limbé, Région du Sud-Ouest, Cameroun. Image de Hiobson via Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
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