- Selon Sénateur français Ronan Dantec, président de l’Association Climate Chance, le développement de l’Afrique passe par un accès facile à l'énergie pour les grandes entreprises du continent et aussi aux populations urbaines et rurales.
- Ronan Dantec indique qu’on ne peut pas mener la transition énergétique sans les minerais africains.
- Il pense que les gouvernements africains sont parfaitement conscients de l'enjeu du développement de l'énergie, de l'accès à l'énergie, et sont parfaitement conscients des risques liés au changement climatique.
Lors du sixième sommet Climate Chance Afrique, tenu du 27 au 28 octobre à Cotonou, le Sénateur français, Ronan Dantec, président de l’Association Climate Chance s’est prêté à cœur ouvert aux questions de Mongabay. L’occasion pour lui de lever le voile sur certains aspects liés à la réduction des émissions de gaz à effet de serre, aux énergies renouvelables, à la biodiversité, à l’adaptation et au financement de la transition énergétique en Afrique.

Mongabay : Il y a deux choses pour faire face au changement climatique : réduire les émissions de gaz à effet de serre pour limiter la vitesse du réchauffement climatique, et adapter les sociétés au changement désormais inévitable. Est-ce que cette logique guide Climate Chance ?
Ronan Dantec : Absolument ! Climate Chance travaille à la fois sur la réduction des émissions et sur l’adaptation. On peut même dire qu’avec le premier sommet Climate Chance adaptation de Liège, il y a maintenant trois ans, on a été dans les premières structures à mettre l’adaptation au même niveau que l’atténuation. Parce que, finalement, le monde des amis du climat était quand même très mobilisé. D’abord sur les questions de réduction des émissions et peu sur l’adaptation. Avec même cette idée que si on travaillait sur l’adaptation, c’était finalement une manière de se démobiliser sur la réduction des émissions, alors qu’il nous semble que les deux vont ensemble. Et puis, surtout, après la COP de Glasgow, avec ce qu’on savait des engagements des États, les scientifiques du GIEC nous disent qu’on ne tiendra pas le 1,5 degré. On ne tiendra même pas les 2 degrés. Et qu’au mieux, on va stabiliser le climat vers les 3 degrés au niveau mondial.
Ce qui veut dire plus de 4 degrés, par exemple, en France. Donc, il faut regarder la situation avec lucidité et se préparer à cette adaptation, dont on a déjà beaucoup de conséquences. Et, le sommet de Cotonou fait effectivement de l’adaptation une priorité.
Mongabay : Dix ans après Paris, le monde rechigne a changé de modèle. Climate Chance a-t-il la solution ? Quelle peut être la solution proposée pour les pays d’Afrique ?
Ronan Dantec : Si quelqu’un a la solution, il est alors directement prix Nobel. Donc, cela reste une question très complexe. Moi, je pense qu’on est aujourd’hui obligé de tirer le constat d’une part d’échec de notre mobilisation depuis dix ans, pour dire qu’il faut faire des efforts parce que c’est extrêmement grave. Ce n’est tout de même pas un échec complet. C’est-à-dire que la mobilisation de tout ce monde, des ONG, des acteurs convaincus de l’importance de la lutte contre le changement climatique, fait qu’on a une trajectoire de stabilisation du climat qui se dessine aujourd’hui. L’Europe a baissé ses émissions, la Chine prend des engagements. Donc, ce n’est pas un échec complet. C’est important de le dire. On entrevoit une perspective de stabilisation. Ce n’est pas encore gagné, mais on l’entrevoit. Cela n’est pas du tout au niveau qu’on espérait parce que, justement, on n’a pas réussi à expliquer qu’il y avait un autre modèle. Du coup, de manière très pragmatique, je considère qu’il faut à un moment peut-être cesser d’insister sur le changement de modèle, parce que ça ne marche pas. En Afrique, par exemple, les gens ont envie d’un développement, d’un mode de vie plus confortable. D’où ils ne nous suivront pas si on leur dit de changer de modèle. Et c’est typiquement ce qu’on fait cette année ici à Cotonou, avec la feuille de route sur les énergies renouvelables. Et cette feuille de route ne change pas le modèle. Elle dit même que l’Afrique a le droit de se développer. Et pour qu’elle se développe, il lui faut plus d’énergie, un accès facile à l’énergie à la fois pour ses grandes entreprises, mais aussi pour l’électrification rurale ou les quartiers d’habitats informels. La feuille de route de Cotonou vise donc à développer plus rapidement les énergies renouvelables. Donc, ça va aider au renforcement du confort des habitants. Ce n’est pas un changement de mode de vie qui est derrière cette feuille de route. Par contre, si on développe les énergies renouvelables, on fera moins de gaz à effet de serre, par définition aussi. Donc, ça sera bon pour le climat. Ce qui est en train potentiellement d’arriver en Afrique, ce sont de nouvelles constructions de centrales thermiques au gaz, voire même au charbon. Il y a encore des projets charbons qui existent, ce qui n’est pas bon pour le climat. Mais c’est d’abord bon pour le développement de l’Afrique. Donc, moi, de plus en plus, et j’assume vraiment mon propos, je ne parle pas de changement de modèle. Je dis plutôt qu’il faut œuvrer davantage pour le développement de l’Afrique, mais avec des solutions qui limitent les émissions de gaz à effet de serre.
Mongabay : Énergies renouvelables, adaptation, biodiversité ont été au menu du sommet de Cotonou. Comment des pays vulnérables au changement climatique, comme le Bénin, peuvent relever ces défis quand on sait que la plupart sont peu préparés, pour affronter le réchauffement climatique ?
Ronan Dantec : Il faut pouvoir distinguer les domaines. Dans le domaine des énergies renouvelables, aujourd’hui, il y a des business modèles qui marchent. Il y a des retours sur investissement. Normalement, on n’y a pas besoin de subvention. Il suffit d’avoir des opérateurs privés qui prennent leurs risques et qui développent leur production d’énergie électrique renouvelable. Mais ce n’est pas si simple, parce qu’en fait, le problème de l’Afrique, c’est qu’il y a un accès au crédit très difficile, y compris pour les entrepreneurs privés. On voit que les grands groupes internationaux, y compris français, investissent peu en Afrique sur les énergies renouvelables par rapport à d’autres régions dans le monde. Donc, par exemple, dans la feuille de route de Cotonou, on va insister sur l’accès aux crédits, non pas aux subventions, mais en proposant qu’il y ait des systèmes de garantie par l’aide internationale, par les grands bailleurs internationaux, qui permettent de diminuer les taux ; car plus les taux d’intérêt sont faibles, plus le retour sur investissement est rapide et plus il y a d’investisseurs. Il faut se dire quand même que le chiffre est très important. 1 % d’augmentation des prêts, c’est 7 % de plus sur le prix de l’électricité. Quand on voit qu’on a des différentiels de taux entre l’Afrique et l’Europe qui sont de 5, 7, voire plus en pourcentage, en points, on fait le calcul, ça veut dire que l’électricité sort à 50 % plus coûteuse qu’en Europe. Ce n’est pas normal. Donc, ça, c’est un élément très précis de la feuille de route de Cotonou. Il faut que les opérateurs aient accès à des subventions, à des taux d’intérêt attractifs. Et pour ça, il faut des systèmes de garantie qui diminuent le risque et permettent aux banques de prêter. Voilà très concrètement une proposition de la feuille de route de Cotonou. Et après, on a essayé de tout balayer, y compris l’accès au réseau. Le modèle africain, c’est le modèle de monopole français. Et ça fait des accès au réseau et des tracasseries administratives très importantes, on le sait tous. Donc, il faut aussi faciliter l’accès au réseau. Ça veut dire aussi la gestion de l’intermittence, d’où l’importance d’un dispatching régional qui sache gérer l’intermittence des énergies renouvelables. Enfin, voilà, on a toutes ces questions très concrètes et très précises sur la table. Parce je suis pour le développement des énergies renouvelables, la feuille de route de Cotonou n’est pas une déclaration. Non, c’est une vraie feuille de route précise et concrète sur laquelle on a beaucoup travaillé. Donc, ça, c’est un point. Ça, c’est pour les énergies renouvelables.

Par contre, effectivement, l’adaptation est très différente, puisqu’il n’y a pas là de retour sur investissement. Donc là précisément, il faut des mécanismes de financement internationaux, c’est évident, mais aussi des capacités techniques fortes sur place, des renforcements de capacités. Donc, on voit bien que la discussion internationale porte quand même beaucoup sur le financement de l’adaptation, y compris dans le fameux paragraphe « Lost and damaged » des négociations sur le climat. Il y a des fonds d’adaptation aujourd’hui. Luc Gnacadja, hier, en plénière, a parlé de certificats d’adaptation. C’est un concept nouveau. Donc là, par contre, il faut de la solidarité internationale entre l’Afrique et ceux qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre. Mais quand on dit aujourd’hui « ceux qui émettent beaucoup de gaz à effet de serre », ce n’est pas que les anciens pays développés. L’Europe plus l’Afrique, aujourd’hui, c’est un sixième des émissions mondiales de CO2. 4 % pour l’Afrique, 9 % pour l’Europe. Donc, ça veut dire aussi que la Chine contribue fortement maintenant à cette solidarité internationale. C’est loin d’être le cas. Et je ne parle pas des États-Unis qui ont réduit très fortement leur aide publique au développement.
Il nous semble que là où il y a biodiversité, il y a stockage de carbone, il y a reforestation, il y a préservation des savanes. Donc, il y a stockage. Nous, on plaide notamment pour un crédit carbone à haute valeur environnementale, qui permet de capter l’argent des crédits carbone. On a, à Bakou, l’an dernier, à la COP, voté l’article 6. Donc, pour avoir des échanges de crédit carbone entre les pays, l’Union européenne a décidé la mécanique de flexibilité pour 3 % de ses émissions. Donc, ça fait un peu d’argent quand même. Ça fait quelques milliards. Nous, on voudrait que cet argent aille vers la biodiversité. Et, y compris, avec derrière, pour les communautés locales, des revenus importants, en tout cas réguliers. Mais, avec aussi des systèmes de vérification. Et, notamment, aujourd’hui, l’intelligence artificielle et le satellite font qu’on peut assez facilement, de façon peu onéreuse, vérifier ce qui se fait en termes de préservation sur le terrain. Donc, finalement, énergie renouvelable, adaptation et biodiversité sont trois cadres financiers très différents. Et il faut bien faire la différence.
Mongabay : Sans énergie, pas de développement, alors que 2030 est l’échéance pour atteindre la transition énergétique. A l’étape actuelle, comment accompagner l’Afrique dans ce processus ?
Ronan Dantec : Plutôt des prêts, et que les subventions des bailleurs internationaux, du Fonds vert sur le climat, des banques de développement bilatéral aillent vers la sécurisation de l’ensemble du système, en fournissant des garanties pour ceux qui prêtent l’argent. Ce qui permet d’avoir de l’argent à des taux attractifs, de financer plus directement tout l’écosystème. La formation, par exemple, est un enjeu majeur. On a besoin des gens formés, plus nombreux, pour développer ces systèmes. Donc, c’est vraiment autour, à la fois, du renforcement du financement, du renforcement de l’écosystème global, de la robustesse de l’écosystème global que ça se joue. Après, je ne crois plus beaucoup aux objectifs qui sont gravés dans le marbre, puisqu’on ne les tient pas, en fait. L’important donc est d’aller le plus vite possible et d’essayer de répondre à l’enjeu. Climate Chance, pendant des années, a sorti un rapport sur l’état de l’action sur la réduction des émissions. Ce qu’on craint un peu, c’est que, finalement, toutes les nouvelles capacités renouvelables qu’on met en place, suffisent juste à absorber les nouveaux besoins en matière d’énergie, mais ne permettent pas finalement de remplacer les anciennes énergies fossiles. C’est un peu ça le problème. Cela veut dire donc qu’il faut aller beaucoup plus vite et mettre beaucoup d’argent sur la table, mais avec des mécanismes qui ne sont pas des subventions à fond perdues, parce que ça, ça ne marche plus, parce que les pays développés, on le sait désormais, ne veulent plus le faire.
Mongabay : Vous avez dit que l’objectif de 1.5 est pratiquement dépassé, qu’on l’a déjà dépassé en 2024. Alors, comment transformer le secteur énergétique en Afrique pour essayer de rester dans un cadre beaucoup plus sécurisé de sorte à ne pas atteindre 3, quelque chose comme ça ?
Ronan Dantec : En tant que Climate Chance, nous mettons des propositions sur la table, notamment concernant ce que je viens de dire au sujet du système financier ou de la robustesse de l’écosystème économique. Et aux Africains eux-mêmes de définir après leur propre trajectoire à l’échelle de chaque pays. Ce n’est pas nous qui avons la légitimité pour le proposer. On peut juste proposer les cadres internationaux qui nous semblent les plus appropriés. L’énergie étant une question cruciale pour le continent, elle doit être une priorité de politique publique avec une vraie planification et en croisant finalement la planification de la production espérée avec les besoins qui semblent prioritaires, et donc obligatoirement aussi dans un cadre de justice sociale.
Mongabay : Climate Chance est allé dans plusieurs pays africains. Quand vous discutez avec les gouvernements, est-ce que vous avez l’impression qu’ils sont prêts ? Parce qu’on est resté dans la gouvernance classique jusqu’ici, me semble-t-il ?
Ronan Dantec : Moi, je pense quand même que les gouvernements africains sont parfaitement conscients de l’enjeu du développement de l’énergie, de l’accès à l’énergie, et sont parfaitement conscients des risques liés au changement climatique. Je connais bien, par exemple, le négociateur un peu historique du Groupe Afrique dans les négociations internationales. C’est une personnalité. Globalement, les ministres, que je rencontre, sont des gens tout à fait conscients des enjeux et des difficultés. Peut-être, si moi, je peux me permettre une remarque, c’est qu’il ne faut pas y aller seul à l’échelle internationale. Personnellement, je reste convaincu que l’Europe et l’Afrique ont des destins liés. Et comme je l’ai dit hier, pas seulement par un passé commun, mais surtout par un futur commun. D’où l’Europe et l’Afrique ont intérêt à travailler plus étroitement ensemble dans les plaidoyers internationaux, quand bien même, souvent, le Groupe Afrique est encore un peu dans la vieille opposition entre pays en développement et pays développés, ce qui est une lecture qui, à mon avis, ne correspond plus au monde tel qu’il est. Climate Chance, c’est aussi un lieu où on réfléchit sur le renforcement du partenariat entre l’Europe et l’Afrique sur un projet partagé. Cela est une bonne résolution.

Mongabay : Quel est votre regard sur les minerais stratégiques pour les systèmes d’énergies renouvelables ?
Ronan Dantec : Je pense qu’on mettra une ligne dans la déclaration là-dessus, en sortant du paradoxe qui est que l’Afrique fournit les minerais nécessaires au développement des énergies renouvelables dans le monde et paye son énergie renouvelable plus cher que le reste du monde. Penser que l’Afrique, demain, va produire des nacelles d’éoliennes de 10 mégawatts, technologiquement, n’est pas encore faisable. Tout de même, au moins d’abord, que les choses soient payées au juste prix et qu’on trouve, dans la mesure du possible des contrats bilatéraux. Enfin, je ne sais pas, c’est aux États africains de trouver la solution pour qu’en échange des minéraux, il y ait un accès facile aux technologies, aux panneaux photovoltaïques, aux nacelles d’éoliennes, parce que sans les minerais africains, on ne peut pas mener la transition énergétique. Souvent, les Africains butent sur les technologies. Et, pourtant, dans toutes les conférences, on parle des transferts de technologies, alors que les Africains n’ont pas les moyens, aujourd’hui, d’avoir ces technologies-là. Il y a un pied de nez à regarder un peu le volet transfert de technologies.
Mongabay : Il y a même un Chinois qui a dit qu’on ne transfère rien ?
Ronan Dantec : Alors, ça dépend du domaine où l’on se trouve. Moi, je pense que le monde est en train de bouger assez vite. Par exemple, sur le numérique, précisément sur l’intelligence artificielle, il y a des start-up qui peuvent être partout dans le monde, aujourd’hui. Elles peuvent être à côté de nous, comme à Brest ou comme au fin fond des États-Unis. Il y a quand même un monde où il y a des opportunités économiques nouvelles pour des projets de haute technologie, notamment dans le cadre du numérique. Après, sur le photovoltaïque, même l’Europe n’est pas capable de produire ces panneaux, parce qu’on serait beaucoup plus cher que les Chinois. Donc, je pense qu’il ne faut pas raisonner uniquement, s’agissant des relocalisations des productions. Ça peut être aussi simplement en échange de minerais et des minerais aussi transformés. Il faut donc, déjà garder au moins une partie de la transformation, parce qu‘il y a là déjà beaucoup de valeurs ajoutées. Et en retour, l’accès aux produits finis serait attractif. Rien que ça, déjà serait, à mon avis, une avancée importante.
Mongabay : Malgré tout, vous gardez espoir ?
Ronan Dantec : On ne s’embête pas à organiser des sommets qui sont des moments très fatigants, très compliqués, quand on gère des centaines d’intervenants avec des problèmes logistiques divers et variés. Si on perd espoir, ce n’est pas possible. Donc, j’ai toujours espoir, mais je suis aussi porteur d’une critique de la manière dont, finalement, on s’est battu depuis dix ans, puisqu’on a vu les impasses de notre discours sur le changement de modèle, qui a finalement fait plus peur que créer de l’adhésion. Donc, personnellement, je suis pour les concertations avec le monde de l’environnement, les ONG, les différents acteurs. Et je reste convaincu que le contrat qu’on propose, si on veut tenir les objectifs environnementaux sur le climat ou la biodiversité, est un contrat où on propose d’abord du développement. Et ce n’est pas en fonction de ce qu’on propose concernant le développement que les populations, les sociétés, nous suivent pour ce qui est des enjeux environnementaux. Donc, on fait un peu l’inverse, en termes de discours, de ce qu’on a fait jusqu’à présent.
Image de bannière : Le Sénateur français, Ronan Dantec, président de l’Association Climate Chance. Image fournie par Inès Diallo.
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