- Suivant les principes de l’économie circulaire, l’élevage de mouches soldats noirs ou BSF aide les communautés pauvres malgaches à renforcer leurs moyens de subsistance.
- L’engrais organique issu de cette innovation est utilisé pour fertiliser le sol et accroître des rendements agricoles en préservant la biodiversité.
- Pour que l’initiative atteigne son plein potentiel, il sera nécessaire de relever des défis tels que la stabilité de l’approvisionnement en matières premières, un soutien technique continu aux ménages et un accès fiable aux marchés pour les larves et les déjections bovines.
- L’exploitation de la BSF est une illustration parfaite de l’existence d’atouts majeurs à exploiter pour le développement durable, la croissance verte et la résilience dans les pays comme Madagascar.
ANTANANARIVO, Madagascar — Les mouches soldats noirs ou black soldier fly (BSF) sont un compagnon de choix pour aider les communautés aux prises avec la pauvreté endémique à améliorer leurs conditions. Selon des expérimentations menées à Madagascar, l’élevage de cet insecte contribue à la lutte contre l’insécurité alimentaire, à la restauration de la fertilité du sol et à la préservation des forêts. Les larves, très riches en protéines, et leurs excréments, hyper-riches en nutriments nécessaires à l’agriculture et à la restauration écologique, sont deux sous-produits précieux.
L’usage de l’engrais organique à base d’excréments des larves de BSF a augmenté de 38 % le rendement de la maïsiculture dans le Sud-Est de Madagascar, selon une étude publiée en octobre dernier, chez Frontiers in Sustainable Food Systems. La dose utilisée a seulement été le tiers de celle recommandée. Dans une autre analyse parue en août 2025, dans Sustainability, des chercheurs malgaches et étrangers travaillant sur la même thématique rendent compte de l’efficacité certaine du même type d’engrais sur la reforestation par rapport aux engrais traditionnels.
Le premier résultat est le fruit de la collaboration entre l’ONG malgache Madagascar Biodiversity Center (MBC), basée à Antananarivo, et l’organisation Health In Harmony ayant son siège à Portland, aux Etats-Unis. Fondé en 2006, le MBC conduit des travaux de recherche sur les insectes et la valorisation de leur diversité pour venir à bout de nombreux défis, tels que l’insécurité alimentaire et la déforestation. HIH, quant à elle, travaille avec les communautés des forêts tropicales pour enrayer la déforestation et préserver la santé de la planète. Ses actions avec les communautés en Indonésie, au Brésil et à Madagascar touchent plus de 3 millions d’hectares de forêts tropicales.
En juillet 2024, les deux entités, avec le soutien de Darwin Initiative et de The Innocent Foundation (toutes les deux sont de nationalité britannique, Ndlr), ont mis en commun leurs expertises au profit des habitants du district de Farafangana, qui appartient au Grand Sud-Est malgache. Ce dernier comprend des régions parmi les plus pauvres, mais aussi parmi les plus nanties en diversité biologique. « MBC apporte une expertise pointue en entomologie, tandis que HIH soutient, de par sa longue expérience, des solutions conçues par les communautés et de la santé planétaire », dit à Mongabay, par courriel, Dr Sakib Burza, directeur de la Santé et de l’Innovation au sein de cette organisation.
Dans son approche, MBC développe un partenariat étroit avec les communautés locales, afin d’explorer avec elles les pistes de solutions possibles à la malnutrition, au déclin du sol et à la pauvreté des moyens de subsistance, en protégeant la biodiversité. L’établissement de petites fermes d’insectes, au niveau des villages pour l’élevage de BSF, est une option privilégiée en faveur de petites fermes vertes. « Nous en avons créées une centaine à Farafangana », dit à Mongabay Dr Cédrique Lova Solofondranohatra, chercheure et directrice du Small Farms Program chez MBC, principale auteure des deux études citées plus haut.
Selon Dr Burza, en s’associant à MBC, son organisation a perçu une opportunité importante de soutenir des approches d’économie circulaire adaptées aux réalités culturelles, qui permettent de lutter contre la malnutrition, la dégradation de l’environnement et de renforcer la résilience économique des ménages. Les bénéficiaires des interventions de HIH sont donc dans le viseur.

Double avantage pour la conservation et l’agriculture
Les larves de BSF présentent un double avantage pour la conservation et l’agriculture. Sur le plan environnemental, elles réduisent les déchets organiques, diminuent la demande en aliments pour les animaux liés à la conversion des terres et à l’exploitation des forêts tropicales. Elles peuvent jouer un rôle important dans l’amélioration de l’état nutritionnel des communautés pour lesquelles la sécurité alimentaire est une priorité absolue.
Pour les agriculteurs, les larves constituent une source de protéines riche et peu coûteuse, consommable directement ou utilisable pour l’alimentation des animaux de rente comme les volailles, les cochons et les poissons. Ensemble, ces avantages contribuent à des systèmes agricoles plus résilients face au changement climatique et plus durables.
La démarche engagée passe par l’écoute radicale avant de former les intéressés en élevage de BSF et en production d’engrais organique. « Les communautés ont systématiquement identifié l’amélioration des techniques agricoles et l’accès aux moyens de subsistance comme des priorités absolues », indique Dr Burza. L’usage de fumiers pour fertiliser les terres agricoles est fortement ancré dans les habitudes collectives. Pourtant, ces fertilisants traditionnels se raréfient aujourd’hui.
De novembre 2024 à février 2025, une parcelle, appartenant au roi Brunot au village de Morafeno, dans la commune rurale d’Ankarana, à Farafangana, a été choisie pour tester l’efficacité de l’engrais organique. « Le système royal est encore vivace dans le Sud-Est de l’île. Le message atterrit sur un terrain favorable en cas d’accord des souverains locaux », explique Dr Solofondranohatra. Sur une vidéo mise sur YouTube, le roi Brunot exprime son entière satisfaction, quant au résultat obtenu. « J’ai utilisé l’engrais organique et le rendement de mes maïs a notablement augmenté », affirme-t-il.
Le sous-produit « engrais organique » est riche en éléments nutritifs dont les plantes ont besoin. Sa teneur en azote est trois fois supérieure à celle des déjections bovines, d’où son effet avéré sur la croissance des plantes. La richesse en nutriments contribue à coup sûr à l’amélioration de la fertilité du sol et de sa structure. De plus, la chitine –une substance organique, principal composant du squelette externe des crustacés, des insectes et des parois cellulaires de certains champignons – est un bio-contrôle naturel qui renforce la défense immunitaire des plantes contre les ravageurs.

Expérience de cuisson
La vigilance s’impose quand même. L’engrais BSF contient des éléments toxiques dangereux pour les plantes. A cause de la forte teneur en ammonium, il peut nuire à la santé des plantes voire les tuer s’il est utilisé à l’état pur. Il est donc de bon ton de le mélanger avec du compost pour réduire, sinon neutraliser sa toxicité.
Mise en œuvre selon une approche communautaire, l’initiative commune avec MBC offre une source de protéines durable et résiliente face au changement climatique, avec l’avantage supplémentaire des déjections bovines comme engrais naturel, pour soutenir les pratiques agroforestières déjà utilisées par les communautés.
L’introduction de la consommation humaine des larves, dans les mœurs culinaires locales, représente une particularité de l’expérience réalisée à Farafangana. A cette fin, des cours de cuisson avec les villageoises ont eu lieu. L’évaluation de l’acceptation de ce type d’aliment par la communauté fait l’objet d’un article qui paraîtra bientôt chez PLoS One.
Claudine Soanierana habite à Ambodiria Ambotaka dans la commune rurale d’Ankarana. Elle est une agricultrice-modèle pour son dynamisme dans l’élevage de BSF et la production d’engrais organique, dont la famille a besoin pour rentabiliser ses petites possessions. La maisonnée composée de 12 membres, y compris les petits-enfants, en dépendent pour l’alimentation et le revenu.
Elle a été absente au village au moment de l’interview au téléphone. À sa place, son mari, Ratsimbazafy, a répondu aux questions de Mongabay. Le chef de ménage a confirmé le changement significatif dans la vie de sa famille apportée par le projet BSF. « Les volailles et les poissons que nous élevons raffolent des larves. J’ai également noté une nette amélioration de notre rendement rizicole et de maïs, grâce à l’usage du nouvel engrais. Par-delà l’autoconsommation, nous vendons aussi des larves pour avoir de l’argent », raconte le paysan. Chaque mois, sa famille produit au moins un sac d’engrais. Un kilogramme suffit à traiter quatre mètres carrés de terrain agricole suivant la dose prescrite au niveau local.
Technique d’élevage
La technique d’élevage est simple. Un cycle de production dure environ 45 jours. La disponibilité des matières premières, composées de déchets organiques, est quand même une condition primordiale. Ceux-ci constituent la principale nourriture des insectes qui les recyclent. La combinaison de différents types de déchets organiques, est conseillée pour avoir un engrais de bonne qualité.
Un kilo de déchets organiques donne environ 300 grammes de larves. La population trouve donc de quoi valoriser les jaques, en surabondance dans le Sud-Est malgache. Selon Ratsimbazafy, sa famille ne jette plus les ordures. Celles-ci ont une valeur économique sûre. Les écorces de manioc, les bananes mures et autres fruits non consommés sont désormais donnés à manger aux BSF en captivité.
D’après Dr Solofondranohatra, beaucoup de ménages se disent satisfaits des avantages apportés par l’élevage d’insectes. Les habitants commencent à constater l’évolution de leurs moyens de subsistance. Le revenu généré par la vente d’engrais et de larves est réinvesti dans l’achat des animaux de rente supplémentaires. « Les fermiers sont fiers de me raconter le résultat qu’ils ont obtenu. Leurs récits me procurent de la joie », dit la scientifique.
L’amélioration progressive des conditions a un impact palpable sur la préservation de l’environnement. « Les gens autour de nous détruisent de moins en moins la forêt actuellement, si l’ancienne tendance l’a mise en danger », affirme Ratsimbazafy. De son côté, HIH s’exulte. « L’élevage de mouches soldats noirs est une solution efficace qui transforme les déchets organiques en protéines de haute qualité, réduisant ainsi la pression sur les pratiques extractives des forêts et de la faune sauvage, tout en aidant les familles à améliorer leurs conditions de vie », affirme Dr Burza.
Pour ce qui est de l’avenir, l’organisation entrevoit un potentiel important de développement du projet si les communautés continuent de le juger utile. « Pour que l’initiative atteigne son plein potentiel, il sera nécessaire de relever des défis tels que la stabilité de l’approvisionnement en matières premières, un soutien technique continu aux ménages et un accès fiable aux marchés pour les larves et les déjections animales », ajoute le responsable. Un leadership local continu et une collaboration étroite entre MBC, les communautés et les institutions gouvernementales seront essentiels à la réussite à long terme.

Dans la même perspective, un partenariat avec l’organisation humanitaire internationale Médecins Sans Frontières (MSF), dans le district d’Ikongo, toujours dans le Sud-Est malgache, est établi. Les habitants de cette circonscription, à la merci des cataclysmes naturels dévastateurs, sont sujets à l’insécurité alimentaire, à la malnutrition et aux maladies dangereuses comme le paludisme. « MSF a manifesté son intérêt pour comprendre le rôle, que pourrait jouer l’élevage de BSF dans l’atténuation de l’insécurité alimentaire saisonnière. Nous pensons que son élevage, qui relève d’une approche peu coûteuse et holistique, pourrait être une solution idéale », ajoute Dr Burza.
Herimpitia Estelle Rolande Antilahy, une doctorante en économie à l’université d’Antananarivo, connaît bien les zones d’intervention du couple HIH-MBC pour avoir été entre autres impliquée dans des projets de développement local mis en œuvre dans le Sud-Est malgache. « Pour ma thèse, quatre des communes de Farafangana appartiennent à mon terrain de recherche », dit-elle à Mongabay au téléphone.
Selon elle, la meilleure connaissance du vécu réel des communautés cibles et de leurs aspirations est une condition sine qua non de la réussite et de l’effet durable de toute intervention, d’où l’importance de l’écoute radicale avant de démarrer quoi que ce soit.

Pousser plus loin la recherche sur l’élevage de BSF
D’après ses trouvailles, l’une des spécificités du Sud-Est de l’île est que les ménages y sont à 48-52 % dirigés par des vehivavy mivandotra (des femmes esseulées). Mères-célibataires, veuves et divorcées, celles-ci élèvent seules, malgré elles, les enfants, quel qu’en soit le nombre. Souvent marginalisées, ces femmes bénéficient de peu de considérations sociales. « Tant qu’elles n’ont pas accès aux possibilités et soutiens qui existent, elles ne peuvent pas vivre normalement », indique Antilahy. Heureusement, les femmes à Farafangana sont fortement impliquées dans l’élevage de BSF.
Le MBC pratique également l’élevage de BSF à Anivorano Avaratra, dans le district d’Antsiranana II, à la pointe nord de l’île, et à Fenoarivo Atsinanana, sur le littoral Est. La température idéale pour l’insecte est de 28°C. Voilà pourquoi les régions côtières offrent des conditions favorables. Certes, des fermes de BSF voient le jour sur les hautes terres centrales. Mais la baisse drastique de la température en hiver affecte leur bon fonctionnement.
Dr Solofondranohatra reconnaît que les expérimentations autour de l’exploitation de la BSF, pour le bien-être social et environnemental, ont jusqu’à présent permis de bâtir des connaissances basiques et indispensables. Des travaux en profondeur se mettent en marche déjà pour pousser encore plus loin l’investigation scientifique.
Une expérimentation a été effectuée sur la pépinière du MBC à Antananarivo, d’août 2004 à février 2025, pour prouver son efficacité de l’engrais à base d’excréments de BSF sur la restauration forestière. Une fois de plus, le résultat obtenu est prometteur. Les jeunes plants prêts à la transplantation sont plus robustes que les autres.
Lors de la dernière Assemblée annuelle de l’Alliance africaine pour l’économie circulaire (ACEA), tenue à Addis-Abeba, du 14 au 16 octobre 2025, Sophie Moggs, analyste politique chez Ellen MacArthur Foundation, en s’adressant à des journalistes africains en marge de l’événement, a insisté sur trois points essentiels de l’économie circulaire : l’élimination des déchets et pollutions, la circulation des produits et matériaux et la régénération de la nature.
Etant un nouveau membre de l’ACEA, Madagascar a devant lui une grande avenue pour valoriser ses atouts en économie circulaire, à l’instar de la BSF, pour le développement durable, une croissance plus verte et la résilience des communautés. Le Plan d’action continental pour l’économie circulaire en Afrique (2024-2034) de l’Union africaine ? indique que près de 90 % des déchets sont mis en décharge dans des sites à ciel ouvert non contrôlés, dans les pays comme l’Ouganda et Madagascar.
Image de bannière : L’élevage de mouches soldats noirs ou BSF aide les communautés pauvres malgaches à renforcer leurs moyens de subsistance. Image de Mahefa Natt (HIH FAMI) fournie par Rivonala Razafison.
Citations :
Solofondranohatra C.L., Ony C.A., Burza S. and Fisher B.L. (2025). Preliminary field evaluation of black soldier fly frass as an organic fertilizer on maize (Zea mays L.) growth and yield in southeastern Madagascar. Front. Sustain. Food Syst. 9:1673188. doi: 10.3389/fsufs.2025.1673188
Solofondranohatra, CL., Ramiadantsoa, T., Hugel, S., Fisher, B.L. (2025). Black Soldier Fly Frass Fertilizer Outperforms Traditional Fertilizers in Terms of Plant Growth in Restoration in Madagascar. Sustainability 2025, 17, 7152. https://doi.org/10.3390/su17157152
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