- La collecte et le stockage des eaux de pluie au Cameroun et au Kenya ont permis de réduire les difficultés des agricultrices face au bouleversement des saisons, aux aléas climatiques comme la sécheresse. Cette pratique leur a permis de diversifier les sources d’eau et de renforcer la résilience des moyens de subsistance.
- Pour l’organisation Fauna and Flora, ces pratiques locales illustrent la capacité d’innovation et d’adaptation des communautés, qui, malgré un contexte climatique difficile, parviennent à transformer leurs savoirs traditionnels en solutions concrètes, pour faire face à la crise de l’eau.
- Les experts pensent que pour rendre ces pratiques plus efficaces, il faut les accompagner de dispositifs appropriés de conservation et faciliter une gestion rationnelle de l’eau collectée.
Ce matin, Jeannette Nembot commence sa journée par une visite de son champ situé à Baleng, un village de l’ouest du Cameroun. Elle parcourt les billons, touche une feuille de haricot par-ci, un pied de maïs par-là. Après l’inspection, elle se dirige vers un réservoir posé à même le sol, ouvre le robinet, recueille l’eau dans un arrosoir manuel et repart arroser ses plantes. Depuis que Nembot a installé un système de collecte d’eau de pluie dans son champ de deux hectares, elle affirme que ses activités champêtres sont simplifiées. « Avant d’avoir ce système, j’attendais que la pluie arrose le champ. Lorsqu’il ne pleuvait pas suffisamment, j’obligeais les enfants à faire plusieurs tours à la rivière pour puiser de l’eau et arroser le champ », dit-elle à Mongabay.
Nembot a récupéré cinq citernes de seconde main. Ce sont de grands récipients noirs de 3000 litres chacun servant généralement de réservoir dans les domiciles alimentés par des châteaux d’eau. Pour son unité d’adduction d’eau, elle a fait installer un robinet au bas de chacun des citernes, les a fixés au sol à un angle de son champ, l’ouverture pointant vers le ciel et la partie sur laquelle est fixé le robinet pointant vers le bas. Un filet de pêche est fixé au-dessus du réservoir pour empêcher les feuilles et autres déchets de s’y infiltrer, sans toutefois bloquer l’entrée de l’eau. Un petit grillage collé à l’intérieur du réservoir, au niveau du robinet, filtre l’eau et empêche les petits débris de le boucher. Lorsqu’il pleut, les réservoirs se remplissent tous seuls. Nembot utilise ensuite cette eau quand elle en a besoin et ses enfants vont de moins en moins en chercher à la rivière située à plus d’un kilomètre du champ.

Des installations simples
Nembot a découvert cette méthode chez une voisine qui avait bénéficié d’une formation auprès d’une ONG locale. La collecte d’eau de pluie semble évidente ; pourtant l’agricultrice n’y avait jamais pensé. « En général, nous recueillons l’eau de pluie à la maison pour les travaux domestiques. Je n’avais pas pensé à la collecter pour le champ. J’ai toujours su que la pluie arrose directement les plantes. Lorsque les pluies cessent, les plantes sont assez résistantes pour supporter la sécheresse. Au cas contraire, on va chercher l’eau dans la rivière pour l’arrosage », dit-elle.
Alex Sinandja, ingénieur agrométéorologue, apprécie cette installation. « C’est une technique de conservation des eaux efficace et importante pour faire face à la sécheresse ou à la rareté de l’eau. Elle varie d’une communauté à une autre, parce qu’elle s’adapte au matériel disponible. Elle permet de collecter les eaux de pluie à travers des ouvrages ou des infrastructures agricoles, qui sont conçues pour être des technologies de résilience climatique pour le secteur agricole », dit Sinandja à Mongabay.
Guy Alain Fonkou est technicien d’agriculture en service au ministère camerounais de l’Agriculture et du développement rural (MINADER). Son travail consiste à accompagner les agriculteurs, leur donner des conseils et des formations. Il explique à Mongabay que le changement climatique se manifeste et se vit différemment en fonction de la zone écologique. Selon lui, dans les savanes montagneuses comme à l’ouest du Cameroun, les agriculteurs font très souvent face au bouleversement du calendrier des pluies, à des saisons de culture raccourcies, à des pluies plus intenses provoquant l’érosion et les glissements de terrain, ainsi qu’à des vagues de chaleur plus fréquentes qui stressent les cultures et le bétail. Fonkou dit que la collecte et le stockage des eaux pluviales est une stratégie de plus en plus encouragée au niveau national, et qui contribue à la résilience des agriculteurs. Pour lui, d’autres méthodes adaptées aux zones de savanes montagneuses comme l’Ouest Cameroun existent, avec des dispositifs tout aussi simples qu’efficaces.
« Les petites rigoles qui suivent la courbe du terrain et tracées avec une légère pente dérivent l’eau vers un réservoir ou de petits bassins. Lorsqu’il y a des ravines dans le champ, c’est-à-dire de petites vallées creusées par le ruissellement de l’eau, on les exploite pour retenir l’eau de pluie et ralentir son écoulement, ce qui réduit aussi l’érosion. En pratique, on collecte l’eau là où elle tombe, et on la retient au maximum avec des matériaux locaux et peu couteux. Cette stratégie offre une réserve en saison sèche, renforce la résilience des communautés et coupe l’érosion à la source », dit Fonkou.

Valorisation des savoirs locaux
Ces problèmes liés aux zones de savane ne sont pas spécifiques au Cameroun. Un rapport, publié en septembre 2025, par Fauna and Flora, une organisation caritative visant à protéger la diversité de la vie sur terre, pour la survie de la planète et de ses habitants, révèle que dans les zones de savane, le changement climatique allonge les saisons sèches et rend les pluies plus brèves et irrégulières, perturbant le calendrier agricole, provoquant des pertes répétées de récoltes et aggravant la pauvreté et l’insécurité alimentaire. La diminution de l’eau aux points d’abreuvement pousse les animaux à longer le cours des rivières à la recherche d’eau, et ils finissent par se retrouver dans les champs, multipliant les dégâts et les pertes de revenus. Parallèlement, « la charge de travail des ménages explose en période de sécheresse, avec de longs trajets pour l’eau et le fourrage, et pèse particulièrement sur les femmes et les filles plus exposées et contraintes d’y consacrer des heures chaque jour », révèle le rapport.
Le rapport recense des solutions locales ayant été mises en œuvre avec succès au Kenya. En plus des méthodes déjà répertoriées au Cameroun, le rapport cite les bassins de collecte d’eau communautaires ou encore l’irrigation économe consistant à utiliser la quantité d’eau juste, au bon moment et au bon endroit.
« J’ai reçu de l’aide pour l’installation d’un petit bassin d’eau dans ma ferme. Puis, j’ai augmenté le nombre de bassins à quatre. Ils peuvent stocker au total 120 000 litres d’eau. Je possède un potager qui utilise l’eau de manière durable et qui approvisionne ma famille de six personnes tout au long de l’année. Mes deux jeunes fils ont également appris de moi et ont créé leurs propres potagers. Les légumes excédentaires sont vendus aux voisins, et nous générons un revenu cumulé de 15 dollars par semaine pour un terrain de 10 x 30 mètres », témoigne Samuel Doria, agriculteur du village de Mutara, au Kenya, dans le rapport.
« L’eau est également utilisée pour abreuver le bétail de 100 moutons, ce qui me rapporte jusqu’à 600 dollars par an. Grâce à ces revenus, j’ai installé des réservoirs pour récupérer l’eau de pluie sur le toit à des fins domestiques. La disponibilité de l’eau a réduit la charge que représentait l’approvisionnement en eau, et qui pouvait prendre jusqu’à une journée entière pendant les périodes de sécheresse. Ma plus grande satisfaction est la sécurité alimentaire de ma famille malgré les changements climatiques », ajoute-t-il.

Fonkou insiste sur l’irrigation économe. « L’eau de pluie tombe du ciel, sans aucun effort de la part de l’agriculteur, et son utilisation n’engendre pas de facture. Nous avons constaté que les utilisateurs de cette eau ont tendance à la gaspiller. Les cas les plus fréquents sont les robinets des réservoirs qui goutent et le remplissage des arrosoirs à ras bord. Une bonne partie de l’eau se déverse avant l’arrivée sur le lieu d’arrosage. Ces mêmes agriculteurs ne laissent pas les robinets gouter à domicile, parce qu’il y aura augmentation de la facture d’eau », dit-il.
« Nous sensibilisons maintenant les agricultrices à l’utilisation durable de l’eau de pluie collectée. Nous leur expliquons que nous devons valoriser chaque goutte. L’eau récupérée doit être considérée comme un bien précieux, au même titre que celle du robinet », dit Fonkou.
Selon le technicien, les systèmes de collecte d’eau de pluie fournissent l’eau directement sur le lieu d’utilisation, évitant ainsi les corvées de recherche d’eau. Pour qu’un mécanisme de collecte d’eau soit efficace, il faut un système de captage, de drainage et de stockage. Le captage dépend surtout de la surface de collecte, telle que les toits ou les aires aménagées. Le drainage assure le transport de cette eau vers le point de stockage. En général, on utilise des tuyaux ou les rigoles. Enfin, le stockage consiste à retenir l’eau collectée pour l’utiliser le moment voulu. « Nous avons remarqué que le réservoir est parfois trop petit. Parfois, il est trop grand, et, dans ce cas, il entraine une dépense injustifiée et prend de la place inutilement. Nous apprenons aussi aux agricultrices à savoir évaluer leurs besoins en eau et choisir le volume de réservoir approprié », souligne Fonkou.
Suivant les conseils d’un technicien agricole, Nembot a finalement changé son système d’arrosage. Elle a remplacé les robinets des réservoirs par des raccords reliés à des tuyaux, avec des vannes d’arrêt au bout. Les tuyaux serpentent le champ et des arroseurs y sont installés à certains endroits. Pour faciliter l’écoulement de l’eau par gravité, Nembot a également surélevé ses réservoirs à environ un mètre de hauteur du sol.
Nembot n’a plus besoin de transporter l’eau du réservoir jusqu’aux plantes. Désormais, elle ouvre simplement la vanne et le système d’irrigation se déclenche tout seul. L’eau sort alors par les arrosoirs et asperge les plantes. Lorsqu’elle estime que celles-ci sont suffisamment arrosées, Nembot ferme la vanne et le système s’arrête.
Image de bannière : Un arroseur automatique verse de l’eau sur les plantes dans un champ à Baleng, au Cameroun. Image de Anne Nzouankeu pour Mongabay.
Citation :
Fauna and Flora. (2025, septembre). From the ground up: Lessons from African communities on climate risk and building resilience with nature. https://www.fauna-flora.org/wp-content/uploads/2025/09/fauna-flora-From-the-ground-up-adaptation-report.pdf
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