- La 30ème conférence des parties des Nations unies sur le climat (COP30), tenue du 10 au 21 novembre 2025, à Belém (Brésil), adopte enfin des indicateurs pour rendre opérationnel l’Objectif mondial d’adaptation, une priorité défendue depuis des années par l’Afrique.
- Selon Dr Richard Muyungi, Représentant du Groupe africain des négociateurs (AGN), 680 millions d’Africains n’ont pas accès à l’électricité, et il est impossible d’exiger une transition sans répondre à ces besoins vitaux.
- Dr Muyungi indique que l’Afrique ne reçoit que 4 % des investissements mondiaux dans les énergies vertes, en consacrant jusqu’à 9 % de son PIB au service de la dette, une situation jugée « insoutenable ».
- Il pense que l’espace francophone agit comme un levier diplomatique essentiel, pour renforcer la capacité d’influence des négociateurs africains, dans les discussions multilatérales.
Quelques heures après la clôture officielle de la 30ᵉ Conférence des Nations unies sur le climat (COP30), tenue à Belém, du 10 au 22 novembre 2025, Mongabay s’est entretenu avec Dr Richard Muyungi, représentant du Groupe africain des négociateurs (AGN), qui rassemble les 54 États du continent.
Dans cet entretien réalisé à la sortie de la séance plénière finale, il revient sur les résultats obtenus, sur la bataille menée autour de l’adaptation, sur les limites persistantes du financement climatique, ainsi que sur l’importance de l’espace francophone comme levier diplomatique, pour renforcer l’influence africaine dans les négociations climatiques internationales.
Mongabay : Dr Richard Muyungi, comment allez-vous ? Merci pour votre disponibilité. Quel bilan faites-vous de la COP30 maintenant qu’elle s’achève ici, à Belém, au Brésil ?
Richard Muyungi : Je dirais que cette COP a été globalement réussie, parce qu’elle nous a enfin permis de débloquer plusieurs zones où, depuis des années, nous n’avions jamais pu obtenir un accord. Le progrès le plus important concerne l’adoption pour la première fois des indicateurs du Cadre mondial d’adaptation. Cela fait trois ans que nous travaillions à ce sujet, et cette adoption change complètement la capacité mondiale à mesurer l’action d’adaptation.
Jusqu’ici, nous n’avions qu’un objectif global, à savoir qu’il faut rester sous 1,5 °C, encore que rien ne permet d’évaluer concrètement comment les pays avancent en matière d’adaptation. Maintenant, nous pouvons enfin voire où nous devons aller, comment progresser, et où sont les lacunes.
Il y a aussi un autre élément marquant, à savoir que l’Afrique est parvenue à inscrire dans les textes que l’accès à l’énergie est une condition centrale de la transition juste pour notre continent. C’est historique. C’est la première fois que le mot “clean cooking” est accepté dans les négociations de la transition juste, alors que 900 millions d’Africains cuisinent toujours avec du bois et des combustibles traditionnels. Nous avons également obtenu que la lutte contre la pauvreté énergétique, qui touche 680 millions d’Africains, soit reconnue comme un prérequis du développement.
Mais il y a aussi des déceptions. Certains aspects n’ont pas avancé comme nous l’avons prévu, notamment tout ce qui touche aux ressources nécessaires à la mise en œuvre des engagements climatiques sur le terrain. Nous avons fait progresser les cadres, mais les moyens restent insuffisants. Cela montre que même quand nous avançons, il reste beaucoup à faire pour que les décisions ne soient pas simplement théoriques.

Mongabay : Sur l’adaptation, thématique centrale de cette COP, quels progrès réels et quels obstacles persistent ?
Richard Muyungi : Le progrès majeur, ce sont les indicateurs : sans indicateurs, il n’y a pas d’évaluation possible, pas de feuille de route claire, pas de redevabilité. Leur adoption est donc essentielle.
Mais nous savons aussi que ces indicateurs ne disent rien sur les moyens d’implémentation. C’est là que se situe l’obstacle majeur. Les pays africains manquent cruellement de ressources. Et, même lorsqu’un pays sait ce qu’il doit faire en matière de résilience –renforcer le secteur de l’eau, protéger les écosystèmes, améliorer les services essentiels, il ne peut rien accomplir sans financements.
Ce que nous avons obtenu, en revanche, c’est un guidage renforcé des fonds existant : le Fonds vert (GCF), le FEM (GEF), et le Fonds d’adaptation (AF). Nous avons demandé qu’ils soutiennent directement la mise en œuvre des Plans nationaux d’adaptation (NAP) et des CDN. Ce n’est pas encore une solution complète, mais il est une étape nécessaire que d’orienter les ressources vers les vrais besoins.
Le problème, c’est que dans les faits, la plupart des financements disponibles sont des prêts. Or, les prêts aggravent la situation des pays déjà surendettés. Si l’adaptation dépend de prêts, alors l’adaptation est impossible. C’est ça le vrai obstacle.
Mongabay : Vous alertez depuis longtemps sur la dette africaine. Quelle est la situation aujourd’hui ?
Richard Muyungi : La situation est extrêmement grave. J’ai dit très clairement que certains pays africains consacrent jusqu’à 9 % de leur PIB au service de la dette. C’est intenable, et cela détruit toute marge budgétaire pour investir dans l’adaptation, l’énergie ou la protection des populations.
Ce niveau de charge n’existe dans aucune autre région du monde.
Et, lorsque l’on parle de transition énergétique, l’injustice est encore plus flagrante. L’Afrique ne reçoit que 4 % des investissements mondiaux dans les énergies propres, alors que c’est le continent qui possède les minéraux critiques nécessaires à cette transition.
Cela signifie que les investissements vont vers d’autres régions, alors que l’Afrique reste marginalisée. C’est un paradoxe qui relève presque de l’exploitation : l’Afrique fournit les ressources qui permettent la transition mondiale, mais elle n’accède pas à l’investissement qui permet cette même transition chez elle.
Si nous voulons que l’Afrique devienne une partie de la solution, il faut revoir complètement cette équation.
Mongabay : En quoi ces problèmes entravent-ils une transition juste, et où se situent les solutions ?
Richard Muyungi : La transition juste commence par l’accès à l’énergie. Tant que 680 millions d’Africains n’ont pas d’électricité, il n’y a pas de transition, il n’y a pas de développement, il n’y a pas de justice.
Sans électricité, vous ne pouvez pas avoir d’hôpitaux fonctionnels, pas d’écoles, pas d’industrie, pas d’agriculture moderne. Le cœur du problème, c’est la pauvreté énergétique.
Mais le deuxième blocage, c’est l’endettement. Vous ne pouvez pas financer l’adaptation avec de nouveaux prêts, alors que les États consacrent déjà près de 10 % de leur PIB au service de la dette. C’est pour cela que j’ai insisté sur la nécessité que les fonds climatiques, notamment le Fonds « pertes et dommages », fonctionnent sur des dons, pas sur des crédits.
Les solutions doivent être internationales (réformer le financement climatique), mais aussi locales : renforcer les systèmes, intégrer l’énergie dans la planification territoriale, développer les mini-réseaux, et valoriser les projets à petite échelle qui sont essentiels pour l’Afrique.

Mongabay : L’Afrique dispose-t-elle d’alliés dans les négociations ? Existe-t-il des lobbies ou blocs de soutien ?
Richard Muyungi : L’Afrique ne négocie jamais seule. Nous avons des alliés naturels dans le G77 + Chine, dans le groupe des PMA, dans les petits États insulaires, et parfois avec les pays latino-américains, selon les sujets. Mais il existe aussi un travail informel : des coalitions thématiques, des partenariats scientifiques, des groupes francophones, où l’on partage des analyses techniques.
Nous savons que les grandes puissances défendent leurs blocs, l’UE défend l’UE, les États-Unis défendent leurs intérêts et il est essentiel que l’Afrique fasse de même. C’est pour cela que nous renforçons notre coordination interne pour parler d’une seule voix.
Ce n’est pas une garantie de victoire, mais c’est une condition de survie diplomatique. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’espace francophone est un levier stratégique pour renforcer nos capacités et parler d’une seule voix, tout comme d’autres blocs défendent leurs intérêts. C’est à cette condition que nous obtiendrons enfin des résultats concrets pour les peuples africains.
Mongabay : Malgré les obstacles, voyez-vous des perspectives positives pour l’Afrique après cette COP ?
Richard Muyungi : Pour nous, les avancées restent significatives. Nous avons enfin un cadre clair pour mesurer l’adaptation. Nous avons renforcé le rôle des fonds pour soutenir les NAP (Plans nationaux d’adaptation).
Nous avons lancé les modalités du Fonds « pertes et dommages ». Nous avons obtenu que la transition juste intègre explicitement l’accès à l’énergie, ce qui place les besoins africains au cœur du débat.
Nous n’obtenons jamais tout ce que nous demandons lors d’une COP, c’est le principe même des négociations. Mais nous avons un progrès « positif et progressif », étape par étape. C’est ainsi que nous avançons.
Image de bannière : Dr Richard Muyungi, Représentant du Groupe africain des négociateurs à la COP30. Image fournie par Hector Sann’do Nammangue.
Quelles solutions pour accélérer le développement des énergies renouvelables en Afrique ?
FEEDBACK : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.