- Les épisodes de chaleur, de sécheresses et de fortes précipitations affectent la production agricole, entraînant des hausses des prix des denrées alimentaires dans plusieurs pays, y compris les économies développées et en développement.
- Au-delà du climat, la spéculation, les crises géopolitiques, ainsi que les barrières commerciales et les restrictions d’offres des denrées alimentaires, contribuent à l’instabilité des prix, avec des répercussions sur l’économie, la nutrition et la sécurité alimentaire des populations vulnérables.
- Les experts recommandent de renforcer la résilience des populations en adoptant des systèmes de production durables comme l’agroécologie, en utilisant des technologies agricoles adaptées aux changements climatiques, en intégrant des filets sociaux ciblés dans les politiques de développement, en renforçant la coopération internationale et en réduisant les émissions de gaz à effet de serre, pour limiter les risques futurs.
Une nouvelle étude révèle que les pays du monde entier subissent des chocs liés aux prix des denrées alimentaires, en raison des conditions climatiques extrêmes.
Réalisée par une équipe de scientifiques espagnoles, allemands et britanniques, l’étude indique que les denrées alimentaires telles que les pommes de terre, le riz, les fruits et les légumes, l’huile d’olive, le cacao et le café sont touchés par des conditions météorologiques extrêmes sans précédent, ce qui entraîne une hausse des prix pour les consommateurs.
« Les pommes de terre britanniques, les légumes californiens, le maïs sud-africain et les oignons indiens font partie des nombreux aliments touchés par les récentes flambées des prix provoquées par les conditions météorologiques extrêmes », indiquent l’étude publié dans la revue Environmental Research Letters.
De même, les prix mondiaux du cacao ont bondi de près de 280 % en avril 2024, à la suite de la vague de chaleur ayant frappé la Côte d’Ivoire et le Ghana, deux mois plus tôt, aggravée de 4 °C par le changement climatique, selon les scientifiques.
Pour parvenir à ces résultats, les chercheurs ont examiné 16 exemples de produits alimentaires, dans 18 pays (6 en Asie, 3 en Europe, 4 en Amérique, 4 en Afrique, 1 en Océanie), à travers le monde entre 2022 et 2024, où les flambées des prix étaient associées à des épisodes de chaleur extrême, de sécheresse ou de fortes précipitations, dont beaucoup étaient si extrêmes qu’ils dépassaient tous les précédents historiques antérieurs à 2020.
« Dans l’étude actuelle, nous avons utilisé des recherches en ligne pour recenser des exemples récents, où les prix de certains produits alimentaires ont été signalés comme ayant fortement augmenté, en raison de conditions météorologiques défavorables. Nous avons retenu les cas où plusieurs sources confirmaient le même effet et où une variation de prix était clairement documentée sur une période donnée, généralement enregistrée dans des statistiques officielles », a dit Maximillian Kotz, auteur principal de l’étude.
Ce chercheur affilié au Potsdam Institute for Climate Impact Research basé en Allemagne, précise qu’après cette collecte de données qu’ils ont « mis en correspondance les données climatiques historiques avec le lieu et la période de ces événements, puis évalué le caractère extrême de ces conditions climatiques par rapport aux conditions habituelles de ce lieu et de cette période de l’année ».

Des déterminants au-delà du climat
Les résultats de l’étude indiquent aussi que la flambée des prix des produits alimentaires enregistrés ces dernières années, à cause du changement des paramètres climatiques, a touché les économies en développement comme les économies développées, avec des répercussions tant au niveau local que sur les marchés internationaux.
Toutefois, pour Professeur Mamadou Goïta, enseignant-chercheur des universités du Mali, et directeur de l’Institut de recherche et de Promotion des alternatives en développement (IRPAD), le changement climatique influence les prix des produits agricoles, mais il ne devrait pas être considéré comme la cause directe de leur hausse.
« Les changements climatiques impactent la production agricole et beaucoup d’études attribuent la flambée des prix au changement climatique, alors qu’il s’agit en réalité d’une conséquence. Si l’on prend les pays du Sahel, comme le Mali ou le Burkina Faso, on constate une corrélation entre le dérèglement climatique et la baisse de la production dans de nombreuses zones. Et, quand les produits ne sont pas sur le marché, alors que les besoins restent les mêmes ou augmentent, les prix vont forcément grimper », explique Professeur Goïta.
En plus du facteur « changement climatique », ce chercheur indique, en se référant à la Covid-19 et à la crise ukrainienne, que l’augmentation des prix des produits alimentaires au niveau international, ces dernières années, est surtout liée à la spéculation.
Au-delà de la spéculation, les auteurs de l’étude intitulée « Phénomènes climatiques extrêmes, flambée des prix alimentaires et leurs risques sociétaux plus larges » soulignent que les restrictions liées aux conflits et aux barrières commerciales, notamment les droits de douane, peuvent jouer un rôle important en influant sur l’offre.
Des impacts plus larges sur la société
La hausse du prix des produits alimentaires n’est pas le seul impact lié aux aléas climatiques marqués par des chaleurs extrêmes, ces dernières années.
Les chocs alimentaires, induits par le changement climatique, pourraient aggraver toute une série de problèmes de santé, allant de la malnutrition à diverses maladies chroniques liées à l’alimentation, selon Kotz et ses collègues. « Malheureusement, lorsque les prix des denrées alimentaires montent en flèche, les familles, à faible revenu, doivent souvent se tourner vers des aliments moins nutritifs et moins chers. Ce type d’alimentation est associé à toute une série de problèmes de santé tels que le cancer, le diabète et les maladies cardiaques », a dit Kotz.

Une étude de Food Foundation, une organisation indépendante apportant des solutions au gouvernement et au secteur privé, afin de relever les défis liés au système alimentaire britannique, précise que « les aliments sains coûtent en moyenne deux fois plus cher par calorie que les produits moins nutritifs, poussant les ménages à faible revenu vers des choix alimentaires de moindre qualité ».
Aussi, les résultats de l’étude intitulée « changement climatique et nutrition infantile au Togo », réalisée par Manamboba Mitélama Balaka et Koffi Yovo et publiée en 2022, dans la revue Région et Développement du LEAD (Laboratory of Economics Applied to Development), de l’université de Toulon (France), montrent aussi que la malnutrition aiguë peut persister pendant de longues périodes chez les enfants de moins de cinq ans, s’ils font face à des chocs récurrents de précipitation (forte précipitation et sécheresse), même après une guérison initiale.
Ils précisent aussi dans la conclusion de leur étude que le changement climatique affecte la sécurité alimentaire et nutritionnelle, à travers ses effets sur la production agricole, l’instabilité des prix et la santé humaine.
Interrogé par Mongabay, Balaka indique que la hausse des prix des produits alimentaires a aussi des répercussions sur l’économie des pays. « Pour les économies, la volatilité accrue des prix des produits alimentaires sur les marchés complique la lutte contre l’inflation et accentue les inégalités mondiales », a dit Dr Balaka, qui est, par ailleurs, économiste au ministère en charge de la planification du développement et de la coopération du Togo.
Kotz indique aussi que « les mandats des banques centrales en matière de contrôle de l’inflation pourraient devenir plus difficiles à remplir, car les conditions météorologiques de plus en plus extrêmes rendent les prix des denrées alimentaires plus volatils sur les marchés nationaux et mondiaux ».
Cette volatilité des prix sur les marchés peut, si elle n’est pas maitrisée, remettre en cause la stabilité politique. « Des prix alimentaires volatils ou en hausse peuvent déclencher des troubles et l’instabilité politique. Les preuves empiriques montrent que l’instabilité politique peut être favorisée par de telles fluctuations. Le Japon en constitue un exemple récent : des extrêmes de chaleur ont réduit les rendements du riz, ce qui a entraîné une forte hausse des prix au cours des deux dernières années, et le gouvernement en place fait désormais face à une impopularité croissante », a dit Kotz, à Mongabay.

Subventionner la production et la consommation pour réduire les chocs
À l’analyse des résultats de l’étude, il devient impératif que les gouvernants et acteurs de développement prennent des mesures urgentes et adéquates, afin de garantir l’accès des ménages, même des plus pauvres à des produits alimentaires de qualité nutritifs.
Pour sa part, le Professeur Mamadou Goïta, membre du Panel international d’experts sur les systèmes alimentaires, et aussi de l’Alliance pour la souveraineté alimentaire, propose que les États subventionnent le développement des systèmes de production agricole durable.
« Les pays comme les nôtres, qui ont encore du potentiel, doivent investir pour développer des systèmes de production, moins consommateurs d’eau, capables de s’adapter à des saisons plus courtes. L’État doit investir dans des technologies adaptées aux changements climatiques, permettant de maintenir ou d’augmenter les rendements, tout en assurant la durabilité des systèmes de production », dit-il.
Il appelle à adopter l’agroécologie qui, selon lui, reste une voie d’avenir avec ses principes qui protège la nature, restaure les sols, augmente la productivité et préserve les semences agricoles.
Pour Dr Balaka, si l’investissement, dans l’adaptation agricole, reste impératif, les gouvernements doivent autant intégrer, dans leur programme de développement, la mise en place des filets sociaux ciblés à l’exemple du Togo, avec ses différentes initiatives, dont le programme de cantine scolaire et de transfert monétaire, pour protéger les ménages vulnérables. « Ceci vise à prévenir les carences nutritionnelles et la pauvreté transitoire lors des chocs de prix », précise-t-il.
Il appelle aussi à « renforcer la coopération internationale sur la sécurité alimentaire et la régulation des marchés, en vue de réduire la volatilité des prix et assurer des flux commerciaux réguliers lors des chocs climatiques ».
Au-delà du renforcement de la résilience et de l’adaptation, Maximillian Kotz et son équipe de recherche proposent la mise en œuvre des actions visant à atténuer le changement climatique. « La réduction des émissions de gaz à effet de serre est la politique la plus efficace que les gouvernements puissent mettre en œuvre pour réduire ces risques et protéger les populations. Sans cela, toutes les autres politiques ne sont qu’un pansement sur une plaie béante : elles peuvent amoindrir les impacts, mais pas les stopper », conclut-il.
Pour l’efficacité de ces actions, le Pr Goïta précise que « tout cela ne peut réussir sans une volonté politique forte. Les États doivent mettre en place des politiques commerciales et agricoles cohérentes, favoriser la consommation locale et soutenir la formation des agriculteurs ».
Image de bannière : Des denrées alimentaires composées de fruits et légumes exposés dans un marché. Image de DiHM via Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
Citations :
Kotz, M., G Donat, M., Lancaster, T., Parker, M., Smith, P., Taylor, A., Vetter, S. H. (2025). Climate extremes, food price spikes, and their wider societal risks. Environ.Res. Lett. 20081001 DOI 10.1088/1748-9326/ade45f
Balaka, M. M., Yovo, K., (2022). Changement climatique et nutrition infantile au Togo, https://regionetdeveloppement.univ-tln.fr/wp-content/uploads/7-Balaka.pdf
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