- La pêche à la barrière est l’une des méthodes traditionnelles, que les pêcheurs utilisent pour capturer les poissons dans les rivières.
- À Wom, petit village situé dans la région du Sud du Cameroun, cette méthode de pêche a provoqué un conflit communautaire, ce qui a conduit à son interdiction sur la zone urbaine.
- Les experts recommandent des méthodes de pêche capables de concilier pressions économiques ou alimentaires et considération environnementale.
À Wom, petite localité située dans la région du Sud du Cameroun, la pêche à la barrière a été interdite par sa majesté Martin Messi, chef de troisième degré de ce village. Cette décision fait suite à un conflit, ayant opposé Serge Joseph Messi, 31 ans et propriétaire d’un terrain sur les berges de « Kama » (principale rivière de cette localité), à un groupe de pêcheurs venu mener leurs activités comme d’habitude.
En effet, tout commence lorsque Serge Joseph Messi, agent public installé à Yaoundé, décide de mettre en valeur sa parcelle de terrain sur les berges de « Kama », en zone urbaine. Il veut construire un bâtiment destiné à abriter un commerce. « Il n’y a presque pas de boutiques là-bas », confie Messi au téléphone, parlant de ses motivations.
Cependant, les travaux sont engagés mais les ouvriers affrontent une difficulté inattendue. « Quand les manœuvres creusent pour implanter la fondation, ils doivent d’abord traverser une épaisse couche de boue avant de tomber sur la bonne terre », ajoute-t-il.
Toutefois, Messi se souvient qu’à l’époque, « les parents faisaient souvent les champs d’arachide et de manioc sur cette parcelle. Nous-mêmes, on semait souvent. Il n’y avait pas cette boue, ni ce marécage, parce qu’on ne peut pas semer les arachides, par exemple, dans le marécage ».
Des renseignements au village lui révèlent alors que cet endroit abrite souvent les eaux puisées à « Kama », pendant des séances de pêche intenses. « On m’avait dit que les pêcheurs utilisent même souvent des motopompes », révèle Serge Joseph Messi.
Sur place, Péguy Fouda Fouda, pêcheur très actif dans le village, partage avec nous des photos de leur dernière journée de pêche. Les images présentent les participants munis d’une motopompe, un matériel à explosion souvent utilisé, lorsqu’il s’agit de lutter contre les incendies ou d’évacuer les eaux des zones inondées ou des piscines. La motopompe peut être équipée de moteurs à essence ou diesel, avec des puissances variables selon les modèles.

Un samedi matin, alors que Serge Joseph Messi se trouve encore au village, il surprend un groupe de pêcheurs prêts à engager une nouvelle partie de pêche non loin de sa parcelle. Il s’oppose à cette énième tentative. Mais en retour, il doit affronter la résistance des pêcheurs, qui estiment que cette rivière ne lui appartient pas et qu’ils ont le droit d’y pêcher. « Je leur ai demandé d’aller pêcher loin dans la brousse et de laisser désormais cette zone au repos, et ils ont commencé à crier », raconte Serge au téléphone.
Dans cette lutte, il sera rejoint par d’autres paysans, également victimes de cette pratique. « Près de chez moi, la rivière ne circule plus. Quand ils finissent de pêcher, ils ne détruisent pas les barrières et l’eau qui revient en haut vient se bloquer. Ça produit beaucoup de moustiques », dit Fiston Mbida, paysan rencontré à Wom. Ce jour-là, il s’était rangé aux côtés de Serge Joseph Messi.
Quelques jours après cette querelle, l’affaire a été portée devant la chefferie du village. Après avoir entendu les parties, sa majesté Martin Messi a organisé une descente sur le terrain avec ses notables. Sur place, il s’est imprégné de la situation et a interdit toute activité de pêche, dans la zone urbaine de « Kama ».
La pêche à la barrière est une technique, qui consiste à créer des barrières de boue dans la rivière ou le cours d’eau, pour délimiter une zone spécifique. Puis, cette zone est vidée de son eau et les poissons, désormais piégés à l’intérieur, sont capturés par les pêcheurs. « Généralement, quand on veut pêcher, c’est très tôt le matin qu’on commence. La pêche à la barrière se pratique de manière verticale, c’est-à-dire du haut vers le bas. On longe d’abord la rivière ou le fleuve vers le haut. Et, c’est là-bas qu’on commence à faire les barrières en descendant. La boue qu’on utilise pour construire les barrières, nous la creusons là, au bord de la rivière. Mais, parfois, il y a les zones où on va pêcher, et les bords de la rivière n’ont pas la boue, juste les racines des arbres. Là, nous sommes obligés d’aller chercher la terre dans la forêt, la remplir dans les sacs et venir déposer dans la rivière, pour délimiter la zone », explique Thérèse Mfegue Minkoulou, 70 ans, agricultrice et pêcheuse, rencontrée à Ngomedzap, village situé dans la région du Centre du Cameroun.
La pêche à la barrière fait ainsi ses preuves depuis plusieurs générations. Maman Thérèse, comme l’appellent ses proches, explique qu’elle n’a pas de saisons, car « il n’y a pas un moment, où les poissons disparaissent de l’eau et un moment où ils réapparaissent ».

Toutefois, elle précise qu’il est préférable de la pratiquer pendant les deux saisons sèches jusqu’à la petite saison de pluies. « Pendant ces saisons, la rivière n’a pas beaucoup d’eau. Donc, vous n’avez pas besoin de fournir beaucoup d’efforts pour vider la zone délimitée de son eau. Ce n’est pas pour dire que c’est facile. Vous devez aussi la vider pendant longtemps, mais ce n’est pas comme lorsque la rivière est inondée ».
Et, pendant la grande saison des pluies, il faut fournir un peu plus d’efforts pour vider les zones délimitées, la rivière étant inondée. « Là, ce sont les jeunes, qui ont encore les muscles solides, qui entrent en jeu. Ils sont encore forts et peuvent vider l’eau pendant plusieurs heures. Ou alors comme la technologie est venue faciliter les choses, certaines personnes utilisent les motopompes pour vider les eaux », dit Mfegue Minkoulou.
« C’est difficile de rentrer les mains vides, quand on va pêcher. Nous connaissons les parties de la rivière, qui ont les poissons, on ne pêche pas n’importe où. Souvent, ce sont les zones où il y a beaucoup d’arbres et aussi beaucoup de poissons, parce qu’ils [ces poissons, Ndlr] creusent sous les arbres pour créer leurs habitats », indique Mfegue Minkoulou.
De ce fait, la pêche à la barrière apparaît comme une méthode ancrée dans la culture des communautés locales. Toutefois, cette pratique menace l’environnement et l’équilibre fragile de l’écosystème aquatique.
Technique de pêche dangereuse
« Cette technique de pêche est dangereuse, c’est le moins que l’on puisse dire, même si elle permet de nourrir des bouches et de se faire un peu d’argent. Elle touche à la fois l’écosystème, l’environnement et la biodiversité », souligne Guy-Bertrand Ebassa Loukson, environnementaliste, écogarde de formation et consultant junior sur les questions environnementales, à la mairie de Yoko dans le Centre-Cameroun.
En effet, cette méthode traditionnelle ne trie pas les prises et ramasse tout ce qui se trouve sur son passage. Ainsi, les fruits d’une partie de pêche peuvent inclure des alevins (les poissons venant de naître ou encore en phase de croissance), des zées (les bébés crabes), des tortues marines ou encore des animaux aquatiques.
Ces espèces jeunes sont capturées avant même qu’elles n’aient eu le temps de se reproduire, et ne sont pas relâchées par les pêcheurs, à en croire maman Thérèse. Conséquence : leurs populations connaissent un déclin ; même si cela paraît peu visible, la chaîne alimentaire est modifiée et leurs habitats sont détruits.

Mais, ces préoccupations sur l’environnement et la conservation des poissons sont reléguées au second plan par les pêcheurs. Ceux-ci semblent plutôt donner la priorité à la capture, la vente et la consommation. Surtout que « chaque catégorie a son repas », précise maman Thérèse d’un ton comique.
De plus, la pêche à la barrière contribue à la pollution de l’environnement aquatique. Pendant les séances de pêche, les participants font usage de divers types de matériaux pour capturer les poissons. « Par exemple, ils utilisent les seaux pour vider les eaux. Et, lorsqu’un seau se casse en pleine séance, ramassent-ils les morceaux pour rentrer au village les jeter ? Je n’en suis pas si sûr », dit Russel Njome, forestier et promoteur d’un cabinet de conseil et de formation en agriculture à Yaoundé, capitale du Cameroun.
En outre, les conséquences de la pêche à la barrière sur l’environnement n’épargnent pas le domaine de la santé publique. « La stagnation de l’eau crée des zones de marécage (…) les zones marécageuses deviennent les habitats de moustiques, ce qui peut augmenter les risques de maladies vectorielles », dit Ebassa Loukson, à Mongabay, au téléphone.
Ce cas a, par exemple, été observé, il y a quelques semaines, dans le village Wom, au Sud du Cameroun. Les propriétaires des terrains, situés sur les berges d’une rivière appelée « Kama », ont motivé l’interdiction, par le chef du village, de toute activité de pêche à la barrière sur cette rivière. Ils se sont plaints du fait que cette pratique favorise la création des zones de marécage sur leurs terres, car les eaux retirées de la rivière pendant les séances de pêche y sont versées.
À cela, s’ajoute la création des foyers de moustiques, que la stagnation des eaux favorise.

L’urgence de concilier pression économique et considération environnementale
Les spécialistes pensent que les pratiques de pêche doivent prendre en compte la protection de la biodiversité marine et de l’environnement, ainsi que la conservation des ressources halieutiques. De ce fait, « toute méthode pour attraper le poisson ne peut être bonne », précise Franck Namegni, environnementaliste en service au Centre pour l’environnement, le partenariat et le développement local (CEPDEL), basé dans la ville de Dschang, au Cameroun.
Par exemple, dans le village Ebogo à une cinquantaine de kilomètres de Yaoundé, les pêcheurs du « Kanga », ont développé une méthode de pêche peu ordinaire : brûler les forêts sur les berges du fleuve Nyong pour appâter les poissons, qui seraient attirés par le charbon et la cendre. Conséquence : des kilomètres de forêts dévastées par les flammes. Pourtant, cette tactique se révèle efficace d’après les témoignages. Car, elle permet d’attraper les Kanga, poissons considérés comme dotés d’une grande intelligence du fait de leur capacité à esquiver les pièges tendus par les pêcheurs. Mais, les dangers que cette pratique représente pour l’environnement et la forêt ont motivé la décision du chef de ce village, sa majesté Théodore Owono, à l’interdire.
« Ce n’est pas la seule technique [la pêche à la barrière, Ndlr] qui puisse être utilisée pour attraper les poissons, même si elle est présentée comme l’une des plus efficaces. Nous voyons tous les dangers qu’elle représente, et les pêcheurs peuvent se tourner vers d’autres pratiques traditionnelles. Il y a par exemple la pêche à la nasse, la pêche à la ligne ou encore la pêche au filet qui sont moins dangereuses pour l’environnement. Il faut aussi que les pêcheurs apprennent à libérer les petits poissons pour leur permettre de se reproduire », dit Ebassa Loukson.
Image de bannière : Une partie de pêche à la barrière. Hommes et femmes mobilisées pour créer des barrières de boue dans la rivière, afin de pouvoir piéger les poissons dans une zone délimitée et vider de son eau, pour attraper les poissons. Image de Léonel Balla pour Mongabay.
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