- En Afrique orientale et dans le Sahel, un projet a pour objectif de combattre l’érosion des sols et la pauvreté grâce à l’agroforesterie régénérative.
- L’ONG américaine Trees for the Future (TREES) forme des agriculteurs à ce qu’elle appelle le jardin-forêt, un modèle ancien qui consiste à planter des espèces diverses ensemble.
- L’ONU a désigné l’approche parmi les sept programmes phares de restauration mondiale, avec l’ambition de passer à grande échelle pour planter un milliard d’arbres d’ici à 2030.
- Certains experts jugent cependant que les possibilités d’extension sont limitées, en particulier dans la région semi-aride du Sahel, faute de sources d’eau facilement accessibles.
La sécheresse, les précipitations irrégulières, la déforestation et l’héritage d’activités humaines non durables ont dégradé de vastes zones des régions arides et semi-arides d’Afrique subsaharienne, posant de sérieux défis aux populations. Pour les spécialistes de l’environnement, les jardins-forêts pourraient être une des solutions à cette problématique.
Ces « jardins » utilisent l’agroforesterie régénérative pour restaurer des parcelles de terres agricoles dégradées. En 2024, le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), ont désigné un projet porté par l’ONG américaine Trees for the Future (TREES), comme l’un des sept programmes phares de restauration mondiale pour son « approche jardin-forêt » mise en œuvre dans cinq pays d’Afrique subsaharienne. Ces projets phares soutiennent des initiatives de restauration à travers le monde qui ont le potentiel nécessaire pour relever les défis à grande échelle tout en apportant un soutien financier.
« Les jardins-forêts promeuvent la santé des sols et la diversification des cultures, ce qui mène à une augmentation des revenus et un meilleur accès à des aliments sains », explique à Mongabay Enoch Makobi, directeur pays de TREES en Ouganda. « Les fermiers luttent contre le changement climatique et peuvent sortir de la pauvreté et de la famine ».
Si les responsables de l’ONG se montrent optimistes quant aux résultats du projet jusqu’à présent et à leurs plans d’expansion, d’autres conservationnistes se montrent plus réservés. Ils soulignent notamment le manque de preuves scientifiques sur les impacts et la difficulté pour les ONG internationales de répondre efficacement aux problèmes et besoins locaux.
« Jardin-forêt » est le nom moderne d’un modèle agroforestier ancien mêlant arbustes, plantes herbacées, lianes, arbres fruitiers et à fruits secs, ainsi que des légumes vivaces, dans le but de fournir de la nourriture, des médicaments et du fourrage pour les communautés et leur bétail. D’après les scientifiques, les jardins-forêts présentent de nombreux avantages pour un fermier. Ils équilibrent notamment les microclimats, ce qui est particulièrement intéressant pour les habitants du Sahel, cette ceinture semi-aride au sud du désert du Sahara où le climat est chaud et sec.
TREES a adopté cette approche en 2014, intervenant dans plusieurs pays africains et impliquant les agriculteurs locaux avec un succès notable, selon ses promoteurs. Mais le Sahel est une nouvelle zone d’intervention dans le portefeuille de projets de l’ONG. Et c’est là que le double défi du changement climatique et de la pression démographique sur les ressources naturelles, ont détérioré les terres agricoles dans les dernières décennies.

Déploiement dans le Sahel
S’étendant sur plus de 4 800 kilomètres à la frontière méridionale du Sahara, le Sahel est une région marquée par des conditions météorologiques extrêmes, des saisons sèches de plus en plus longues et des températures en hausse. La baisse de la fertilité des sols liée au changement climatique, associée à la monoculture, a conduit à ce que Mohamed Traoré, directeur régional Afrique de l’Ouest de TREES, a qualifié auprès de Mongabay de « déclin progressif de la productivité des terres agricoles et des rendements ».
Traoré explique que ces phénomènes sont amplifiés par d’autres facteurs, tels que la salinité des sols, les dégâts causés aux cultures par les insectes et les maladies, ainsi que les conflits entre agriculteurs et éleveurs, dont les animaux pénètrent dans les terres cultivées et endommagent les récoltes. Pour lui, les jardins-forêts de TREES sont une bonne manière de réduire certaines des pressions auxquelles sont confrontés les agriculteurs.
« L’approche jardin-forêt a été testée avec succès dans neuf pays afin de restaurer des terres agricoles arides à travers l’Afrique subsaharienne », a affirmé Valerie Wayte, porte-parole de la FAO, dans un courriel adressé à Mongabay. Elle a également ajouté que le projet a été sélectionné comme programme de restauration phare mondial, car il est « un exemple de modèle fortement reproductible et adaptable ».
La mission de TREES est audacieuse : sur les cinq prochaines années, l’ONG entend restaurer 188 000 hectares, soit presque cinq fois la superficie transformée ces neuf dernières années. D’après son rapport annuel de 2024, TREES affirme avoir restauré 40 365 hectares de terres dégradées, bénéficiant à 56 273 agriculteurs et leurs familles, grâce à 174 projets communautaires en Afrique subsaharienne. Il existe actuellement 38 000 jardins-forêts actifs, chacun comprenant à peu près 4 000 arbres.
Alors que le discours sur la plantation d’arbres a gagné en popularité dans les pays du Nord ces dernières années, TREES s’engage à planter un milliard d’arbres d’ici à 2030.

Mettre en place un jardin-forêt
Selon TREES, son approche a changé la vie de milliers d’agriculteurs et de leurs familles au Kenya, en Tanzanie, au Mali, au Sénégal et en Ouganda. L’organisation travaille avec les fermiers sur quatre ans. Chaque cohorte, qui compte 300 à 500 agriculteurs à qui TREES fournit le matériel, les outils et les graines, est formée à la création d’un jardin-forêt sur un demi-hectare de leurs propres terres.
L’organisation se concentre sur les communautés dont les terres ont été dégradées par la pratique de la monoculture.
« Nous identifions des communautés qui dépendent de l’agriculture, mais dont les pratiques, en l’état, ne fonctionnent pas », explique Lindsay Cobb, ancienne directrice adjointe de la communication de TREES. Les communautés bénéficiaires sont identifiées par les équipes locales qui interagissent avec les groupes communautaires, les dirigeants locaux et les coopératives agricoles.
Selon l’ONG, le concept porte ses fruits : là où les agriculteurs cultivaient habituellement une ou deux espèces, ils en plantent désormais 12 en moyenne, grâce aux graines d’arbres ligneux et fruitiers et de légumes qui leur sont fournies. « À l’issue des quatre ans du programme, ce nombre s’élève à plus de 25 espèces », affirme Kendall Garifo, porte-parole de TREES.
Le concept est pensé pour fournir aux agriculteurs la capacité à se nourrir tout en générant des revenus grâce à la vente de leurs produits sur les marchés locaux. Selon Cobb, ce sont les deux motivations principales des agriculteurs, qui ont cessé d’abattre les arbres qu’ils ont plantés « parce qu’ils leur fournissent de la nourriture ou protègent les cultures au sein de la palissade vivante ».

« Nous voyons des fermiers obtenir un accès stable à des revenus et des aliments nutritifs, alors qu’ils vivaient sous le seuil de pauvreté avant de participer au programme », a affirmé Cobb.
Plutôt que de couper les arbres ailleurs, les agriculteurs utilisent ces clôtures vivantes comme source de bois de chauffage et de fourrage pour le bétail, explique Garifo à Mongabay. « Nous n’avons rien vu qui suggère que les agriculteurs abattent des arbres ailleurs après avoir participé au programme ».
Au cours des quatre ans de travail avec TREES, chaque bénéficiaire plante entre 2 500 et 4 000 arbres. Pour obtenir des résultats rapides, la plupart des espèces introduites sont exotiques et poussent vite, comme celles des genres Calliandra ou Leucaena qui, d’après Makobi, sont parmi les espèces les plus utilisées pour les palissades en Ouganda. Bon nombre d’espèces sur la liste de semences de TREES ne sont pas indigènes d’Afrique. Certaines sont même considérées comme invasives dans plusieurs parties du continent.
Cobb assure toutefois que TREES veille à ce que les espèces plantées soient indigènes ou naturalisées, non invasives, et qu’elles apportent un bénéfice au sol.

Faire face aux défis du Sahel
La conception d’un jardin-forêt et les espèces plantées varient selon l’écosystème de chaque pays. Le Sahel nécessite une approche différente de celle de l’Ouganda, par exemple, où le terrain est montagneux et les agriculteurs sont confrontés aux risques d’inondation. Au Sénégal et au Mali, la principale préoccupation concerne les périodes de sécheresse prolongées et les précipitations irrégulières.
TREES mène actuellement 15 projets au Mali et au Sénégal, travaillant avec 8 700 agriculteurs, selon Cobb. Elle n’a toutefois pas précisé combien d’hectares ont été plantés. D’après le site de l’organisation, huit des neuf projets au Sénégal et trois des six au Mali ont débuté en 2024. Les autres ont quant à eux été lancés en 2021 et 2023, sans plus d’informations.
Les jardins-forêts, lorsqu’ils sont conçus correctement, peuvent être un outil de résolution de certains des problèmes rencontrés dans le Sahel, affirme Cobb. En supprimant les intrants chimiques grâce à la plantation d’arbres fertilisants, les coûts d’entretien peuvent être réduits, explique-t-elle. Elle ajoute également que les agriculteurs sont formés à la lutte biologique contre les nuisibles, afin qu’ils utilisent des ressources issues de leurs propres exploitations, plutôt que d’acheter des produits chimiques.
Selon Cobb, à l’issue des quatre ans, lorsque les agriculteurs sont « diplômés », ils savent comment utiliser du compost et des engrais naturels, établir une pépinière et conserver des graines, tout en générant des revenus stables grâce à la vente de leurs produits sur les marchés locaux.
Mais bien que les agriculteurs et les employés de l’ONG rapportent des changements positifs notables à petite échelle, et que des relevés aériens aient comptabilisé le nombre d’arbres plantés, les données et preuves scientifiques sur les impacts plus larges du projet restent rares. Mongabay n’a pas pu vérifier ces succès déclarés auprès des agriculteurs sur le terrain.

La pratique consistant à planter des arbres et cultures vivrières de base en strates existe depuis des millénaires dans les sociétés autochtones.
« Les jardins-forêts sont un système d’agroforesterie très ancien et bien établi », explique Peter Minang, chercheur principal et responsable de la recherche sur la gouvernance des paysages au Centre international pour la recherche en agroforesterie (CIFOR), sans lien avec TREES. « Un jardin-forêt, dans un système agroforestier, se compose de différentes strates d’arbres, de plantes et d’arbustes de toutes tailles, y compris souterrains, disposées de manière que chacune reçoive suffisamment de lumière pour bien se développer».
« Les arbres fruitiers aident en effet à améliorer l’alimentation d’un foyer et à augmenter ses revenus », confirme Chris Reij, un chercheur senior spécialisé dans la gestion durable des terres au World Resources Institute (WRI), qui a étudié les pratiques de reverdissement et de restauration au Niger et au Burkina Faso, deux pays du Sahel, pendant des décennies. « Mais la plupart des jardins-forêts en zones sèches nécessiteront un apport en eau, ce qui les rend plus faciles à mettre en place dans les régions avec des nappes phréatiques accessibles à une profondeur acceptable».
Reij ajoute également que l’application à grande échelle d’un tel programme est limitée dans le Sahel, le manque d’eau étant l’un des défis les plus pressants auxquels la région est confrontée. « C’est une forme de plantation d’arbres, ce qui est utile, mais ça ne devrait être fait que dans quelques zones niches, comme au bord de rivières ou au fond de vallées », affirme-t-il.
En effet, l’un des critères pour qu’un agriculteur puisse participer au projet de TREES est de se trouver à moins d’un kilomètre d’une source d’eau, ce qui limite les implantations aux zones proches des rivières, en particulier dans les pays arides du Sahel.
Pour Reij, l’innovation est la clé de la lutte à grande échelle contre la désertification. « Le taux de dégradation de la végétation est d’environ 70 000 hectares par an, ce qui veut dire que nous sommes en train de perdre le combat », explique-t-il en se basant sur les chiffres du Sénégal, où le rythme de plantation d’arbres est de 10 000 hectarespar an. « Nous devons rompre avec le statu quo ».
Partout dans le monde, l’impact des projets de plantation d’arbres est de plus en plus contesté alors même que leur nombre est monté en flèche ces dernières années. Les recherches montrent que ces initiatives sont souvent mal suivies et que les résultats à long terme ne correspondent pas aux promesses initiales. Souvent mises en œuvre dans le but d’impressionner les donateurs par le grand nombre d’arbres plantés en peu de temps, ces initiatives ne répondent pas aux besoins des communautés locales ni à ceux des écosystèmes.
TREES conteste toutefois cette critique : « Bien que notre objectif soit de planter un milliard d’arbres d’ici à 2030, cela ne passera pas par des plantations massives, mais par un travail avec les agriculteurs sur leurs propres terres, pour les restaurer selon des méthodes adaptées à leurs besoins », explique Cobb.

Image de bannière : Un fermier arrose ses légumes dans son jardin-forêt, à Kaffrine, au Sénégal. Image de Todd Brown pour le PNUE.
Cet article a été publié initialement ici en anglais le 28 juillet, 2025.