- L’outil IMET permet aux communautés locales de Fazao, d’Alibi et de Togodo d’évaluer, de planifier et de suivre la gestion de leurs aires protégées à partir de données fiables.
- Les dynamiques communautaires sont renforcées grâce à une participation inclusive des femmes, jeunes, chefs, agriculteurs et autres acteurs locaux.
- Des résultats concrets sont observés sur le terrain : baisse du braconnage, gestion participative des ressources et prise de décisions locales.
- La reconnaissance scientifique valide l’efficacité de l’outil comme levier pour une conservation plus autonome, adaptée et durable.
Sur les hauteurs boisées de la région centrale du Togo, en ce matin du 15 juillet, à 330 kilomètres au nord de Lomé, dans le Parc national de Fazao-Malfakassa, Mawuli Komla, 35 ans, est assis sur une souche d’arbre. Le regard perdu dans la canopée, ce jeune écogarde mesure le chemin parcouru.
Il y a encore cinq ans, simple citoyen, il posait des collets dans cette même forêt pour capturer de petits mammifères. Aujourd’hui, vêtu d’un uniforme kaki, carnet en main et GPS à la ceinture, il patrouille avec d’autres jeunes écogardes communautaires, protégeant ce qu’il contribuait autrefois à menacer.
« J’avoue que parfois je n’en reviens pas. Je suis devenu écogarde, et je comprends maintenant pourquoi cette forêt est si précieuse pour nos communautés. Grâce à cette nouvelle technologie, on voit ce qu’on a perdu… et ce qu’on peut encore sauver. IMET nous donne les preuves dont on avait besoin pour agir, pas juste des idées ».
Une technologie discrète, mais décisive
Dans plusieurs aires protégées du Togo telles que le Parc national de Fazao-Malfakassa, la forêt d’Alibi 1, la forêt classée de Togodo, ou encore les zones humides d’Afito, les communautés locales ne sont plus de simples spectatrices des politiques environnementales. Grâce à l’IMET (Integrated Management Effectiveness Tool), un outil technologique encore méconnu du grand public, elles participent activement à la gestion et à la protection de leurs territoires.

Développé au niveau international et adapté aux réalités africaines, cet outil numérique de diagnostic, de suivi et de planification, a été introduit au Togo par le ministère de l’Environnement et des ressources forestières, avec l’appui du Programme d’Appui à la lutte contre les changements climatiques, la protection de la biodiversité et l’agroécologie (PALCC+). Financé par l’Union européenne (UE), il permet aux acteurs locaux d’évaluer eux-mêmes l’état de conservation de leurs aires protégées à partir de données concrètes.
Mais derrière l’écran des tablettes utilisées, ce sont surtout des dynamiques communautaires qui émergent. L’outil favorise une approche inclusive où chefferies traditionnelles, autorités locales, groupements de femmes, agriculteurs, pêcheurs, apiculteurs, éleveurs, maraîchers et jeunes se réunissent, débattent et définissent ensemble les priorités de gestion.
« Avant l’outil IMET, on fonctionnait à l’instinct. On savait qu’on perdait des espèces animales comme végétales, mais on ne savait pas quoi faire ni comment prioriser. Aujourd’hui, on a des données fiables, des plans concrets, et surtout on parle d’égal à égal avec les techniciens », explique Gbemou Komi Mawunyo, conservateur du Parc de Togodo Sud.
« L’évaluation globale de l’efficacité de la gestion de chaque aire protégée, menée à travers l’outil, a permis d’obtenir des scores précis permettant de mesurer les forces et faiblesses de chaque site », ajoute-il.
« Aujourd’hui, le Parc national de Fazao-Malfakassa affiche un score de 29 %, ce qui révèle une marge importante d’amélioration dans plusieurs domaines clés de la gestion, notamment la gouvernance, la participation communautaire ou encore le suivi écologique. Le complexe d’aires protégées de Togodo, quant à lui, a obtenu un score de 34 %, traduisant également des efforts à renforcer, bien que certains indicateurs montrent des signes encourageants ».
« Ces résultats, bien qu’en deçà des standards internationaux, constituent une base objective pour orienter les priorités d’intervention, mobiliser les ressources et renforcer les capacités institutionnelles en vue d’une gestion plus efficace et durable des aires protégées au Togo », précise Mawunyo.
Repenser la conservation en associant la communauté
À Alibi 1, village forestier du centre du Togo à plus de 300 km au nord de Lomé, l’introduction de l’outil s’est accompagnée de visites de terrain, de diagnostics participatifs et de groupes de discussion communautaires.
Les problématiques locales, à savoir accès au bois, feux de brousse, agriculture sur brûlis, pression foncière, pauvreté ont été analysées, discutées puis hiérarchisées collectivement. « Avant, on venait nous dire ce qu’il fallait faire. Aujourd’hui, on nous demande notre avis. Grâce à l’IMET, nos idées ont du poids. Par exemple, notre groupement de femmes a lancé une activité d’écotourisme autour des plantes médicinales et a obtenu un soutien pour installer des foyers améliorés », dit Alima Hèzou, présidente d’un Groupement de femmes dans la forêt communautaire d’Alibi 1.
Ce changement est tangible : la technologie redonne voix et visibilité aux communautés qui vivent au quotidien avec la forêt. Il permet de passer d’une conservation punitive à une démarche collaborative, respectueuse des pratiques coutumières.

Selon Honam Atsri, coordonnateur national du projet PALCC+, l’outil permet de mesurer, à travers une série de critères, la qualité de gestion des aires protégées, en prenant en compte des aspects comme la gouvernance, la gestion des ressources naturelles et la surveillance écologique.
« L’un des résultats phare de cet outil, c’est qu’au niveau des oiseaux, le comptage a été fait au moment où nous avons les oiseaux migrateurs qui viennent sur le territoire togolais. Donc, cela nous permet de compter aussi bien les oiseaux résidants et les migrateurs. Au niveau de l’aire protégée de Fazao-Malfakassa, nous avons environ 280 espèces d’oiseaux non migratrices et un peu plus de 30 espèces migratrices qui quittent l’Europe pour venir s’installer en période d’hiver dans le parc », dit Atsri.
Une participation diversifiée et inclusive
Les femmes, notamment celles engagées dans la transformation artisanale du néré (Parkia biglobosa) ont pleinement participé aux processus d’évaluation. Leur implication reflète la volonté d’inclure toutes les voix actives dans la gouvernance des ressources naturelles.
« Les femmes, impliquées dans la transformation du néré, ont également participé à l’évaluation de la gestion des aires protégées par l’outil IMET. Par ailleurs, les associations de pêcheurs et de chasseurs, les agriculteurs riverains, ainsi que les carbonisateurs, hommes et femmes produisant du charbon autour de la forêt, ont été consultés », dit Rodolphe Awitazi, consultant national IMET.
« Tous ces acteurs représentent les différentes couches socio-économiques qui bénéficient directement ou indirectement de la forêt communautaire d’Alibi, y compris ceux qui transforment le bois d’œuvre. Avec leur participation, nous avons réalisé l’évaluation de l’efficacité de la gestion à l’aide de cet outil dédié aux forêts communautaires », précise Awitazi.
Une méthodologie ancrée dans les territoires
Concernant la mare aux hippopotames d’Afito, un écosystème particulier où la pêche est la ressource principale, les chefferies, les maires, les comités de gestion, les femmes transformatrices de poissons, les agriculteurs, les maraîchers et les ONG locales ont été intégrés dans l’évaluation.
Ce processus a été pleinement participatif. Il ne s’est pas limité à une intervention externe : les évaluations ont été co-construites sur le terrain avec les communautés. Les résultats ont été discutés collectivement, les forces et faiblesses analysées, et des solutions proposées.
À partir de cette base, une planification prioritaire a été élaborée localement pour ajuster les pratiques de gestion et renforcer la durabilité des écosystèmes. Toutes ces activités se sont déroulées directement dans les villages riverains des aires protégées et forêts communautaires concernées.

Des résultats concrets sur le terrain
À Fazao-Malfakassa, l’IMET a permis de réorganiser les patrouilles des écogardes, en ciblant les zones les plus vulnérables. Résultat : une baisse notable du braconnage, selon les gestionnaires.
À Togodo-Mono, les chefferies traditionnelles sont désormais impliquées dans les sessions d’évaluation, demandent des comptes aux équipes et participent à la mise en place de pares-feux communautaires, réduisant ainsi les feux de brousse incontrôlés.
« Les décisions ne peuvent plus venir seulement de Lomé. Maintenant, c’est nous qui connaissons notre forêt, et c’est nous qui proposons. L’IMET nous a donné les arguments pour être entendus », affirme Akakpo Yao, Président de l’Association pour la conservation et la valorisation des mares aux hippopotames d’Afito (ACVM d’Afito).
En effet, à Afito, environ 122 km au nord-est de Lomé, les services écosystémiques (poissons, bois, eau douce, pâturages) ont été cartographiés avec les communautés. Cette cartographie participative permet de concilier enjeux économiques locaux et objectifs de conservation.
Dans le cadre du programme d’Appui à la lutte contre les changements climatiques (PALCC+), le Parc national de Fazao-Malfakassa, de Togodo Sud et trois forêts communautaires, dont celle d’Alibi 1, ont été évaluées. Les Associations villageoises de gestion des aires protégées (AVGAP), l’administration forestière, les maires, les ONG et les écogardes ont pris part au processus. Un atelier national a été organisé à Lomé pour présenter les résultats.
Chaque aire protégée a partagé ses expériences, favorisant un apprentissage croisé entre territoires. « Aujourd’hui, on protège la forêt avec notre tête, pas juste avec nos bras. C’est ça que nous a appris l’IMET », dit Mawuli, le jeune écogarde devenu acteur de la conservation.

Une reconnaissance scientifique internationale
La chercheuse malgache Domoina Rakotobe, experte en développement des capacités de gestion des aires protégées en Afrique, jointe par mail, souligne que cette technologie constitue une avancée majeure, dans la mesure où elle fournit des instruments d’analyse plus approfondis que les méthodologies classiques d’évaluation de la gestion des aires protégées.
Dans une étude publiée en janvier 2023, dans la revue Journal of Environmental Management, elle estime que l’IMET permet de mieux cerner les points forts et les faiblesses des systèmes de gestion. Testé dans dix aires protégées d’Afrique centrale, l’outil a démontré sa capacité à orienter les gestionnaires vers une approche plus efficace, axée sur des résultats tangibles en matière de conservation.
Cette reconnaissance scientifique renforce la légitimité de cet outil comme levier stratégique pour améliorer durablement la gestion des aires protégées et des forêts communautaires, tout en valorisant l’autonomie locale et la fierté des communautés à préserver leur patrimoine naturel.
Image de bannière : Échange de l’équipe de consultant national de l’outil IMET avec le groupement des femmes de la forêt d’Alibi 1. Image de Hector Sann’do Nammangue pour Mongabay.
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