- Le 9 juillet dernier, l’UNESCO a annoncé le retrait des six blocs de forêts tropicales de Madagascar de la Liste du patrimoine mondial en péril.
- L’un des sites naturels concernés fait partie d’un paysage patrimonial qui abrite environ 2,5 % de la biodiversité mondiale.
- Madagascar doit mettre en œuvre des mesures correctives et un suivi strict au prix de ce retrait.
- La situation difficile, souvent périlleuse, sur le terrain pousserait aux calendes grecques la sortie définitive de l’auberge.
ANTANANARIVO, Madagascar — En pleine deuxième vague de pandémie de COVID-19 en 2021, une scène insolite s’est produite dans la commune rurale d’Ambanizany, district de Maroantsetra, dans le Nord-Est de Madagascar. Un groupe de résidents locaux est venu à la rencontre d’une équipe [réduite] de l’administration forestière, escortée par des gendarmes. Leur mission a été d’arrêter des coupeurs d’arbres à l’intérieur du noyau dur du Parc national de Masoala, situé dans cette partie de l’île aux confins de l’océan Indien.
Solidaires, les défricheurs ont tenu tête aux missionnaires qu’ils ont fait danser sur la plage, avant de les sommer de rebrousser chemin. « Rentrez chez vous ! Vous êtes d’aucune utilité ici. Le village est à nous ». Par la suite, le maire de l’époque, Aurice Andriamahefa, est intervenu sur les ondes d’une station radio locale pour inciter ses administrés à porter des haches et à entrer dans la forêt, pour y abattre des arbres.
Ainsi, le contrôle du parc a-t-il, durant un temps, échappé à son gestionnaire qu’est Madagascar National Parks (MNP). C’est une association privée créée en 1990 et reconnue d’utilité publique pour gérer un réseau de 43 aires protégées terrestres et marines d’une superficie totale de 2 576 306,45 hectares, soit un peu moins de cinquante-neuf milles fois la taille de la Cité du Vatican. Douze de ces sites sont classés au patrimoine mondial de l’UNESCO.
Pour la petite histoire, le fait anecdotique s’est passé dans la Baie d’Antongil, à quelques encablures de l’île Mangabe, au large de la ville de Maroantsetra. La prononciation américanisée de son nom a donné naissance à l’appellation Mongabay.
Le MNP et le gouvernement sont loin de baisser pavillon face à la complexité de la situation sur les sites de conservation. L’ancien maire d’Ambanizany, qui a perdu la dernière course communale du 11 décembre 2024, séjourne maintenant en prison pour d’autres motifs.

Reconnaissance des efforts
En même temps, le Parc national de Masoala figure sur la liste des six blocs de forêts tropicales humides sur le versant oriental de Madagascar (Ala Atsinanana) officiellement retirés de la Liste du patrimoine mondial en péril de l’UNESCO. Deux autres sites du patrimoine africain, en Egypte et en Lybie, l’ont aussi été. La nouvelle a été annoncée à Paris, en France, le 9 juillet dernier, lors de la 47e session du Comité du patrimoine mondial de cette agence onusienne.
« Je n’ai pas les mots. Juste une immense fierté. Ce n’est pas juste une formalité. C’est une reconnaissance. Une reconnaissance du chemin parcouru, des efforts réels sur le terrain, de la gouvernance renforcée, de la lutte contre les trafics, et d’une volonté collective de protéger ce qui fait notre fierté nationale », a posté sur LinkedIn, le ministre malgache de l’Environnement et du développement durable, Max Andonirina Fontaine, pour faire part de son émotion.
La décision a été considérée comme une avancée majeure dans la préservation des trésors culturels et naturels dans les pays visés. Le Parc national de Masoala et le Parc naturel de Makira, géré par la Wildlife Conservation Society, une ONG américaine créée en 1895, mais présente à Madagascar depuis 1993, forment un paysage patrimonial s’étendant sur plus d’un million d’hectares de forêt humide de basse et moyenne altitude.
Ledit paysage patrimonial Makira-Masoala, où le taux d’endémisme s’élève à plus de 95 %, représente environ 2 % de la surface de la Grande île. Mais il concentre, à lui tout seul, la moitié des espèces endémiques du pays, alors que Madagascar, qui représente 0,4 % des terres émergées du globe, abrite près de 5 % de la biodiversité de la planète.
Depuis 2024, la conservation du paysage patrimonial dans le Nord-Est malgache reçoit annuellement, et ce, jusqu’en 2030, un million de dollars du Legacy Landscape Fund, un organisme créé en 2020, par le ministère allemand de la Coopération économique et du développement. D’autres paysages patrimoniaux en Amérique latine, en Afrique et en Asie bénéficient aussi du même soutien.
Ceci illustre combien la décision prise par l’UNESCO en faveur des blocs de forêts tropicales humides dans l’Est de la Grande île est hautement significative. Six parcs nationaux, parmi les aires protégées dans l’escarcelle du MNP sur le versant Est du pays, ont été inscrits sur la Liste du patrimoine mondial en 2007. Outre Masoala, les cinq autres sont Marojejy, Andohahela, Zahamena, Ranomafana et Andringitra.
Ceux-ci ont été gravement menacés à la suite du changement brusque de pouvoir en 2009, qualifié de coup d’État par la communauté internationale. Leur placement sous le régime des biens en danger a été alors incontournable pour atténuer, sinon stopper, l’exploitation forestière illégale, la déforestation, le commerce illicite de bois précieux et le braconnage des espèces emblématiques comme les lémuriens ayant alors fait rage.

Le trafic de bois précieux, comme les bois de rose, les bois d’ébène et les palissandres, a atteint son paroxysme à l’époque. Les gens ont alors dit que Madagascar ressemblerait à un lac, dont tous les crocodiles sont morts (Farihy maty voay), pour signifier à quel point l’anarchie régnante, doublée de complicité au niveau mondial, était potentiellement destructrice des ressources naturelles.
Tant d’efforts et de sacrifices collectifs ont été donc nécessaires pour restaurer le calme au profit de la nature. Mais la sortie de la Liste du patrimoine en péril n’a été effective que cette année, soit une décennie et demie plus tard. « Cette décision change la perception que le monde a de nous. Elle renforce notre crédibilité environnementale. Elle nous positionne comme acteur de solutions et envoie un message clair à ceux qui veulent investir, soutenir ou visiter notre pays », a affirmé Fontaine.
Par-delà l’action diplomatique, une telle victoire a été obtenue au prix de réelle volonté et de détermination. « C’est le résultat de longs efforts, souvent discrets, parfois difficiles, mais toujours animés par la conviction que protéger nos forêts, c’est protéger notre avenir », a dit le ministre.

Le retrait fait suite à une recommandation de l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), en sa qualité d’organisme consultatif clé auprès du Comité du patrimoine mondial de l’UNESCO, particulièrement pour les sites naturels. Un rapport stipulant des engagements à honorer par le pays a été établi, au premier semestre de l’année.
Des recommandations s’imposent à l’État, partie à la Convention de l’UNESCO, et au gestionnaire des biens retirés de la Liste du patrimoine en danger. « Nous mobiliserons tous les moyens possibles pour faire baisser ou enrayer les pressions sur les sites », a souligné Ollier Andrianambinina, chef de département communication et système d’information chez MNP, à Mongabay, au téléphone.
« Parce que rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme », l’approche à adopter consiste à renforcer davantage les mesures déjà en application. Elles incluent l’augmentation du nombre de survols de drones sur les zones sensibles et de la fréquence des patrouilles pour renforcer la surveillance. « Nous connaissons déjà les zones à risque. Nous les avons bien à l’œil. Les lieux de braconnage sont géolocalisés », a dit le responsable qui évite de franchir les limites du domaine de sa responsabilité.
Pour le cas de Masoala en particulier, un poste de surveillance supplémentaire sera créé pour ramener à six leur nombre. « Ceci suppose plus d’équipes opérationnelles et plus de patrouilles sur le terrain », a ajouté le fonctionnaire du MNP, qui reste confiant, quant à l’atteinte des objectifs. « Nous y arriverons avec une bonne dose de volonté », a-t-il affirmé. Les patrimoines mondiaux sont, de fait, soumis à l’évaluation tous les trois ans.

La déforestation continue…
Malgré l’euphorie et l’optimisme suscités par l’annonce du retrait, la sortie définitive de l’auberge est loin d’être ponctuelle et les autorités le reconnaissent. « Mais on ne se voile pas la face. Les défis restent immenses. La déforestation continue de ravager nos forêts à un rythme alarmant. Les réseaux de trafic sont plus organisés, mieux équipés et plus rapides que nos dispositifs de contrôle. On le sait. On le vit », a dit Fontaine.
Le ministre stimule la motivation et l’élan collectifs face à l’immensité de la tâche. « Cette sortie de la Liste en péril ne doit pas nous endormir. Il ne suffit pas d’avoir réussi une étape. Il faut maintenant tenir, protéger, consolider, aller plus loin, être plus stratégique et plus solidaire. Je reste convaincu que, si nous faisons bloc à tous les niveaux de l’État et avec nos partenaires, nous y arriverons. On peut être fiers. Mais on doit aussi rester lucides ».
Sur le terrain, les forêts se dégradent sans cesse en dépit de la clairvoyance d’Andrianambinina, qui met l’accent sur la mise en œuvre des mesures correctives et de suivi. Pour l’heure, même s’il dit qu’il n’y a rien à craindre à l’intérieur de ces grands blocs forestiers, la surveillance du Parc national de Zahamena, situé à l’Est de la ville d’Ambatondrazaka, à environ 200 kilomètres au nord-est d’Antananarivo, sera décuplée.
Les exploitants des bois précieux et les défricheurs ne chômeront de sitôt dans la commune rurale de Manakambahiny Atsinanana, à une soixantaine de kilomètres à l’Est d’Ambatondrazaka, et ses environs. Sur la section orientale de la commune, se trouve le Parc national de Sahamalaza, une autre aire protégée entre les mains du MNP. Zahamena et Sahamala sont adjacents. Le dernier est sur la liste des proies faciles des hordes de bucherons clandestins.
Les quelque 5 000 habitants de Sahamalaza ne trouvent de quoi manger qu’en coupant des arbres pour les vendre à un prix modique, mais pas assez pour se procurer des vivres, surtout quand la récolte du riz est mauvaise. Les conditions climatiques devenues de plus en plus instables leur jouent des tours, année après année. Les pères de famille se convertissent donc en bucherons pour compenser le manque. Un homme abat facilement trois à quatre troncs d’arbre par jour.

En moyenne, 70 hommes et filles ou femmes vaillantes – surnommées soldates– empruntent tous les jours des sentiers sangliers, traversant monts et vallées, pour acheminer des bois précieux semi-travaillés à Ambatondrazaka. De là, les marchandises illicites prennent clandestinement la route d’Antananarivo où elles s’arrachent à prix d’or. « La population de Sahamalaza vit dans une pauvreté extrême. Les gens survivent grâce aux bois », a dit Pierre Randriamihaja, conseiller communal de Manakambahiny Atsinanana, lors du passage de Mongabay dans la localité dans l’après-midi du 21 juillet dernier, moins de deux semaines après l’annonce de Paris.
Poussés par le réflexe de survie, les coupeurs d’arbres savent où se trouvent les localités encore riches. « Les bucherons commencent aujourd’hui à pénétrer à l’intérieur de Zahamena, car les bois dans les environs immédiats sont maintenant épuisés », a dit, à Mongabay, Justin Randriamahafaly, chef patrouilleur résidant au village de Manakambahiny Atsinanana.
Le sexagénaire et ses compagnons de lutte doivent surveiller leurs arrières. « Les délinquants environnementaux font sciemment circuler des bruits à notre sujet, qui finissent par nous atteindre. Selon eux, nous saurions nous asseoir lorsque quelques-uns d’entre nous trouveront la mort pour avoir protégé les forêts. Mais nous n’avons pas peur », a-t-il dit à Mongabay.
Dans la soirée du même jour, Mongabay a été témoin direct d’un fait cocasse. Des gens ont poussé, en toute tranquillité, des bicyclettes avec des bois de palissandre, en provenance des forêts de l’Est, bien attachés dessus dans les rues d’Ambatondrazaka, au vu et au su de tous. Récemment, un mini-soulèvement populaire y a éclaté, car de petits acheteurs locaux ont été jetés en prison. La tension, qui a couvé, a mis la puce à l’oreille des responsables étatiques.
Dans la matinée du 15 octobre 2024 aussi, Mongabay a eu l’occasion de survoler des secteurs des forêts de l’Est de Madagascar et s’est rendu compte de leur état de dégradation par endroits, en raison de l’ampleur du défrichement, de la déforestation et des activités minières artisanales sporadiques. « Il ne reste plus grand-chose des forêts autour de nous », a affirmé Randriamahafaly.

La situation est encore beaucoup plus délicate dans le district de Maroantsetra. Près de 820 tronçonneuses auraient circulé en 2020 dans huit communes, selon les estimations de la coalition Lampogno. Grâce à un financement de l’organe de coopération international GIZ, les membres de cette structure régionale, basée à Maroantsetra, ont pu réaliser des travaux d’infiltration, afin de démasquer des trafiquants locaux.
Ces machines à couper les arbres, en libre circulation dans la nature, menacent en permanence la durabilité du paysage patrimonial Makira-Masoala qui, de plus, ravitaille les villes voisines en bois de construction, en bois précieux et en charbon de forêt naturelle. En 2022, treize bateaux d’une capacité de 7 à 60 tonnes, ayant opéré dans la Baie d’Antongil, en ont assuré l’évacuation. L’un d’eux a coulé plus tard.
Le comportement d’un politicien influent au slogan Anjakao ny zavaboary (Régner sur la nature) est aussi problématique pour la résilience de Masoala. Cinq des douze leaders de la coalition ont écopé d’une peine ferme, pour avoir été trop inquisiteurs et râleurs. En 2023, son ancien coordonnateur Clovis Razafimalala, s’est exilé en Allemagne pour sa sécurité. Lui aussi a été en 2017 condamné à 5 ans de prison avec sursis, après 10 mois de détention préventive, pour avoir dénoncé des trafics.
Sauf rares exceptions, le sort de presque toutes les forêts à Madagascar est scellé. Si ce ne sont pas les humains qui les mettent en péril, ce sont les feux dévastateurs qui convertissent leur luxuriance en paysage de désolation. Alors qu’il est grand temps de définir les priorités pour atteindre d’ici à 2030 les cibles clés du Cadre mondial de la biodiversité, des circonstances proches de l’écocide foisonnent sur le territoire. Les faits démontrent à quel point les gestionnaires des aires protégées et les protecteurs de la nature à Madagascar sont impuissants, malgré leur engagement. Le MNP doit mobiliser environ 73,5 millions USD pour financer son plan stratégique 2024-2028.
Image de bannière : Parmi les espèces de lémuriens présentes dans le Parc national de Masoala à Madagascar. Image prise sur la page Facebook du Parc national de Masoala à Madagascar.
Citation :
Transparency International-Initiative Madagascar (2023). Analyse juridique et diagnostic des risques de corruption affectant le bois précieux dans la région Menabe. Projet Lutte contre la corruption et le trafic d’espèces sauvages, Rapport bois précieux 2023 [téléchargeable sur www.transparency.mg]
Les défenseurs de la nature de plus en plus en danger à Madagascar
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