- Une étude récente analyse le contexte mondial de mobilisation des ressources financières et le niveau de mise en œuvre de l’initiative de la Grande Muraille Verte en Afrique.
- Le Sénégal, considéré comme le meilleur élève dans la mise en œuvre de ce projet continental, enregistre des résultats satisfaisants au plan socio-économique, et beaucoup moins au plan écologique.
- Le Global Mechanism, un instrument de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification, créé pour faciliter la mobilisation des financements, soutient que les ressources sont disponibles, mais déplore une utilisation peu efficiente par les pays bénéficiaires.
- Un responsable de l’Agence panafricaine de la Grande Muraille Verte conteste la disponibilité des fonds promis par les donateurs et dit qu’il ne s’agit que des promesses politiques.
Le Sénégal a célébré, le 3 août 2025, la 42e édition de la Journée nationale de l’arbre. A cette occasion, des responsables politiques et administratifs du pays ont procédé à la plantation d’arbres dans la forêt classée de Rao, située dans le département de Saint-Louis, au nord-ouest du pays.
Ils ont saisi cet événement, dans une zone fortement menacée par l’avancée du désert, pour appeler à une mobilisation collective pour un Sénégal plus vert, plus résilient et durable.
Cette action contribue à maintenir la dynamique de l’initiative de la Grande Muraille verte (GMV), pour laquelle, le Sénégal est engagé avec dix autres pays africains (Burkina Faso, Djibouti, Érythrée, Éthiopie, Mali, Mauritanie, Niger, Nigeria, Sénégal, Soudan et Tchad), dans un ambitieux projet de restauration de 100 millions d’hectares de terres, de séquestration de 250 millions de tonnes de carbone, et de création de 10 millions d’emplois.
L’objectif à terme, selon le Programme des Nations unies pour l’Environnement (PNUE), est d’offrir une sécurité alimentaire et hydrique, un habitat pour les plantes et les animaux sauvages, et une raison pour les habitants de rester dans une région du Sahel en proie à la sécheresse et à la pauvreté.
La composante sénégalaise de la Grande Muraille verte est souvent citée en exemple, comme celle ayant enregistré des progrès significatifs parmi les onze pays bénéficiaires de ce projet lancé en 2007. Et pourtant, il est confronté, au même titre que les autres, aux difficultés dans la mise en œuvre de ses actions, notamment celles liées à la mobilisation des financements au niveau mondial.

Une récente étude, publiée dans la revue Land Use Policy, explore la difficulté de traduire les promesses financières faites par les donateurs au niveau mondial, en des changements socio-écologiques à l’échelle des onze pays engagés dans cette initiative, en s’inspirant du cas du Sénégal.
En utilisant des méthodes quantitatives et qualitatives et en analysant le cas du Sénégal, les auteurs de l’étude ont constaté que les communautés rurales bénéficient économiquement et socialement du projet, à travers des activités d’emploi périodiques et des services sociaux.
Cependant, l’imagerie satellitaire et les observations sur le terrain démontrent un faible impact écologique à long terme. Ils disent qu’en examinant les parcelles du projet de reboisement dans le nord du Sénégal, leurs résultats indiquent que seulement deux des 36 parcelles de plantation évaluées, ont montré des tendances significatives de verdissement, avec une seule parcelle démontrant un verdissement au-delà de ce que l’on pourrait attendre. Au plan qualitatif, les chercheurs justifient ce manque de verdissement par le fait que les activités de plantation d’arbres sur le terrain et les promesses financières restent dans le domaine du « spectaculaire », c’est-à-dire qu’elles sont davantage destinées à leur valeur symbolique qu’à leur valeur pratique.
Le Professeur Annah Lake Zhu, enseignante de politiques environnementales au Wageningen University des Pays-Bas, et co-auteure de l’étude, explique à Mongabay dans un courriel que « les promesses et les programmes financiers fonctionnent souvent comme une sorte de performance, des gestes symboliques en faveur de l’environnement plutôt que des moteurs de changement socio-écologique réel. Le pouvoir réside davantage dans le symbolisme que dans les résultats tangibles ».
Elle dit en outre que la « Grande Muraille verte est largement symbolique : un rêve dans l’esprit des donateurs, des politiciens et du public. Ce n’est pas mauvais en soi. Mais si cela reste un rêve, cela risque de devenir un mirage, quelque chose qui ne se concrétise jamais ».
Les financements, un serpent de mer
En effet, lors du One Planet Summit tenu à Paris en 2021, les donateurs internationaux avaient fait la promesse de soutenir financièrement l’initiative panafricaine à hauteur de 19 milliards USD. Cette promesse venait s’ajouter à celle faite six ans plutôt, soit 4 milliards USD, lors de la COP21 sur le climat à Paris. Mais les pays bénéficiaires, à l’unisson, évoquent presque toujours le défaut de financements parmi les facteurs prioritaires qui freinent la mise en œuvre de l’initiative.

Selon Abakar Mahamat Zougoulou, Directeur scientifique et technique de l’Agence panafricaine de la Grande Muraille Verte, ces fonds promis ne sont ni plus ni moins que des promesses fallacieuses qui revêtent un caractère purement politique. Il l’a indiqué lors d’un échange avec Mongabay, en marge de la COP16 sur la désertification, tenue en novembre-décembre 2024, à Riyad, en Arabie Saoudite.
« Où sont ces 19 milliards USD ? Je suis en mesure de braver n’importe qui, et j’aimerais qu’ils soient en face de moi pour qu’on parle de ça. C’est juste des capitalisations. Pendant deux ans, de 2021 jusqu’à fin 2022, j’ai compris qu’il n’y avait pas d’argent. Il y a trop de politique derrière ces annonces », dit-il.
L’étude publiée dans la revue Land Use Policy, rapporte qu’entre 2011 à 2019, sur les 870 millions USD qui auraient été versés par les donateurs (ce qui ne représente qu’une fraction des milliards promis), seuls 149 millions USD auraient été reçus par les pays bénéficiaires, soit une différence de plus de 700 millions USD.
En d’autres termes, plus de 80 % des fonds qui auraient été dispersés ne sont pas officiellement comptabilisés dans les dossiers de projets au niveau national.
Il existe une plateforme multi-acteurs nommée « Accélérateur de la Grande muraille verte », créée pour faciliter la coordination et la collaboration des donateurs et les parties prenantes impliquées dans l’initiative. Elle est chapeautée par le Global Mechanism, un instrument de la Convention des Nations unies sur la lutte contre la désertification (UNCCD, sigle en anglais), créé pour faciliter la mobilisation des ressources financières, pour la mise en œuvre des projets de la Convention.

Lors de la COP16 sur la désertification à Riyad, Gilles Amadou Ouédraogo, Program management officer de l’Accélérateur de la Grande Muraille Verte au Global Mechanism, a confié à Mongabay que les objectifs de mobilisation des financements, en l’occurrence les 19 milliards USD promis par les donateurs, lors du One Planet Summit, sont en voie d’être atteints. Seulement, il a déploré les incompréhensions qui subsistent sur l’orientation de ces financements au profit des projets dédiés exclusivement à la GMV. « Les pays ont une plainte. C’est difficile pour eux d’accepter qu’il y ait des projets de la Grande Muraille Verte qui soient adoptés au niveau des pays et que les agences nationales de la Grande muraille verte ne soient pas associées à leur mise en œuvre ni à la conception, à leur évaluation, encore moins à leur méthodologie ». « Il faut vraiment que, lorsque les fonds identifiés comme des projets de la Grande Muraille Verte arrivent dans les pays, qu’ils soient orientés vers les ministères de l’environnement ou les agences nationales de la Grande Muraille Verte, car celles-ci, sont souvent déconnectées du processus et ne sont pas associées à la mise en œuvre technique, et c’est problématique », explique Ouédraogo.
L’ambitieuse initiative de la GMV, à l’image de nombreuses autres crises climatiques en Afrique, est fortement dépendant des financements extérieurs, et beaucoup moins des fonds nationaux. Ce qui est un élément préjudiciable à sa réussite.
Lors de la 20e Conférence ministérielle africaine sur l’environnement (AMCEN, sigle en anglais), tenue en juillet dernier au Kenya, l’ancien Secrétaire exécutif de l’UNCCD, Ibrahim Thiaw, a déclaré que l’Afrique doit prendre son destin en main en matière de finance verte et changer de narratif, en quittant sa posture d’éternelle victime attentiste, pour devenir un continent-solution à ses multiples crises climatiques.
Cette position de Thiaw est également partagée par le Professeur Amadou Ndiaye, enseignant de Sciences environnementales à l’université Amadou Mahtar Mbow de Diamniadio, au Sénégal, co-auteur de l’étude. « Je pense que concevoir le projet à travers une immensité de financements, surtout extérieur, est un péché original et nous met dans une position d’attente (…) Je ne dis pas que le financement extérieur n’est pas important. Si, il est important, mais il faut surtout bien l’étudier. Au-delà, deux points me semblent importants. D’abord, un projet de ce type ne réussit pas en une génération. Puis, la prise en compte des modes de vie des populations est déterminante », dit-il dans un courriel adressé à Mongabay.
Image de bannière : Le financement de la Grande Muraille Verte dans la région du Sahel et du Sahara sur près de 8 000 kilomètres est loin de tenir la promesse des bailleurs. Image de Foto di Agenzia Dire via Wikimedia Commons.
Citation : Zhu, L. A., Ndiaye, A., Dahm, R., Mauclaire, M. & Boas, I. (2025). Africa’s Great Green Mirage ? Assessing the disconnect between global finance and local implementation in Africa’s Great Green Wall, Land Use Policy, Volume 157, 2025, 107670, https://doi.org/10.1016/j.landusepol.2025.107670.