- La forêt d’Entag, l’une des dernières forêts classées de Conakry, se trouve dans un état de dégradation très avancé.
- D’une superficie de 672 hectares à sa création, elle ne couvre aujourd’hui plus qu’une dizaine d’hectares, soit environ huit terrains de foot.
- Cette perte progressive a également entraîné la disparition d’une grande partie des espèces animales qui y vivaient.
- Face à cette situation alarmante, les autorités guinéennes ont lancé une opération de déguerpissement des habitations construites illégalement dans la forêt, ainsi qu’un programme de reboisement ayant déjà permis de planter début juillet 2025, 5 000 arbres sur deux hectares dans cette forêt.
Depuis 30 ans, Lansana Camara, 55 ans, habite à Anta, un quartier de la banlieue de Conakry, la capitale de la Guinée. Sa maison est située à quelques mètres de la forêt d’Entag. Il a assisté à sa disparition progressive. Il évoque les raisons de la construction des premières maisons dans celle-ci. « Ici, c’était une grande forêt. Ceux qui étaient là ont refusé de construire des maisons ici. C’est une douanière qui a fait le lotissement de la zone, vu qu’elle avait la force à l’époque, et les gens ont commencé à acheter les parcelles dans la forêt », dit-il.
La forêt d’Entag, l’une des dernières forêts classées de Conakry, a été créée en 1944, par l’administration coloniale. Elle couvrait 672 hectares, avec pour limite au sud, une rivière ayant disparu.
Elle abritait une diversité animale, certaines espèces ont aujourd’hui disparu tout comme une bonne partie de la forêt qui ne couvre que 12 hectares.
En 2006, une première menace majeure vient scinder la forêt en deux, avec la construction de l’autoroute.
Les constructions anarchiques ont poursuivi l’œuvre de grignotage de la forêt, devenue aujourd’hui un dépotoir d’ordures et un refuge des bandits. Les immondices se retrouvent sur les flancs de la forêt victime des feux de brousse récurrents pendant la saison sèche, qui pourraient précipiter sa disparition.
Or, à l’instar des autres forêts urbaines, cet écosystème joue un rôle écologique important dans l’équilibre environnemental de la ville de Conakry. La végétation en général, et les forêts en particulier, atténuent l’effet des îlots de chaleur dans la ville.
« Comme toute forêt, elle contribue à la production d’oxygène et à l’absorption du dioxyde de carbone, ce qui est fondamental dans une zone urbaine comme Conakry, où la pollution de l’air constitue une préoccupation. Elle se comporte alors comme un véritable poumon vert. Elle permet aussi d’assurer la régulation de la température et la réduction de l’effet d’îlot de chaleur caractéristique des villes », déclare Mickaël Dieng, doctorant en science de l’environnement à l’Institut de Recherche en environnement de Guinée (IREG).

Pour protéger cette forêt, un groupe de 15 personnes est affecté par la Direction nationale des Forêts et faune (DNFF). Sans équipement de défense et de protection, ces agents se battent pour préserver ce qui reste de ladite forêt.
« On n’a même pas de menottes, pas d’armes, même un petit couteau, on n’en a pas. Des fois, si les bandits nous voient, ils fuient, ils entrent dans la forêt. On ne peut pas les suivre, parce qu’on n’est pas équipés. Nous sommes au nombre de 15 personnes pour protéger ce site. Nous partageons le nombre d’agents en trois groupes de cinq chacun », a dit le sergent-chef Aboubacar Babadi Camara, chef de cantonnement de la forêt classée d’Anta.
Il ajoute : « Quand tu vois quelqu’un qui est armé, toi tu n’es pas armé, comment tu peux le suivre ? ».
Selon lui, le problème majeur auquel ils sont confrontés est la présence des ordures. « Les gens quittent le marché qui est juste à proximité de la forêt, pour venir viennent jeter les ordures ici. Si ce n’est pas la saison des pluies, tu verras aussi des feux de brousse », dit le sergent-chef. « S’il y a des feux de brousse, on utilise les bidons pour éteindre le feu ou on appelle les sapeurs-pompiers. Normalement, ici, il devrait y avoir huit forages », dit Camara.
En 2019, un groupe de jeunes affirme s’être introduit dans la forêt pour chercher des plantes médicinales. « Nous étions très nombreux pour aller chercher les médicaments. On est rentré dans la forêt, pendant qu’on était en train de casser les branches des arbres, un militaire habillé en civil nous a interpellés. Et après, il nous a enfermés. Quand notre père est venu, il nous a libérés, en nous disant que c’était désormais interdit de venir chercher les médicaments dans cette forêt. On n’a pas payé d’amende », dit Issa Soumah, élève en 12e année au groupe scolaire Mouctar Diallo de Conakry. « Après cette interpellation, nous ne sommes plus allés chercher les médicaments là-bas », a-t-il ajouté.

L’État tente de sauver la forêt classée d’Entag
La dégradation de la forêt classée d’Entag a des répercussions sur la biodiversité et le climat. Selon sergent-chef Aboubacar Babadi Camara, les animaux tout comme les oiseaux qui trouvaient refuge dans la forêt ont disparu, parce que leur habitat est menacé, et la proximité des habitations les empêchent de rester dans celle-ci.
D’après Dieng, cette dégradation pourrait augmenter la température et la fréquence des îlots de chaleur, à cause de la réduction de sa capacité d’absorption des gaz à effet de serre. « Ce phénomène pourrait également réduire l’humidité de l’air et, par conséquent, provoquer une perturbation du microclimat que cet écosystème procurait », dit Dieng.
« À long terme, cette dégradation conduirait à l’augmentation de l’effet d’îlots de chaleur, la diminution de la qualité de l’air, la modification des régimes de précipitations, l’augmentation de la concentration atmosphérique en GES, renforçant le réchauffement climatique. Cette dégradation augmenterait également les risques d’érosion et d’inondations », précise-t-il.
En 2023, l’État guinéen a lancé une opération de déguerpissement des occupants dans la forêt. L’opération a consisté à dégager les occupations illégales et à sécuriser le périmètre pour l’aménagement de la forêt, des initiatives qui peinent à se concrétiser. On compte plusieurs maisons détruites et d’autres sont en cours de destruction.

En juillet dernier, en pleine saison pluvieuse, la DNFF a aussi lancé une campagne de reboisement sur des sites déjà déguerpis, qui étaient devenus un terrain de football pour les jeunes, dans le quartier d’Anta, à proximité de la forêt.
Le 7 juillet dernier, 5 000 plants ont été mis en terre sur deux hectares dans la forêt d’Entag. Les espèces plantées sont : acacia botanique (Acacia nilotica), mélina botanique (Gmelina arborea), acajou (Khaya senegalensis), palmier (Elaeis guineensis). « Comme c’est la saison des pluies, nous allons laisser les arbres se développer. En décembre, nous viendrons nettoyer et mettre de l’engrais. Si nous constatons qu’ils sont gênés par le soleil, nous les clôturerons », a expliqué le chef de cantonnement forestier.
Pour comprendre pourquoi l’État peine à sauver ce qui reste de cette forêt, nous nous sommes rapprochés de la DNFF. Après plusieurs tentatives, le Directeur, Ibrahima Sory Cissé, n’a pas accepté de répondre à nos questions.
Aujourd’hui, les quatre forêts classées de Conakry, à savoir Kakimbo, Camayenne, Dabompa et Entag, sont dans un état de dégradation très avancé, et courent le risque de disparaître, si rien n’est fait.
Image de bannière : Destruction presque totale de la forêt d’Entag, l’une des dernières forêts classées de Conakry, ne couvrant aujourd’hui que 12 hectares contre 672 hectares à sa création en 1944, par l’administration coloniale. Image de Mansa Moussa Mara pour Mongabay.
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