- À Shimoni au Kenya, un nouveau port de pêche doit ouvrir en juin.
- Bien que le gouvernement promette à la population locale des emplois et des débouchés pour les entreprises une fois que les opérations auront commencé, certains habitants prévoient plus de mal que de bien du port.
- Certaines activités de conservation, notamment des projets de restauration d’herbiers marins, de coraux et de mangroves, ainsi que des entreprises de pêche, d’algoculture et de tourisme ont déjà souffert pendant la phase de construction du port, qui a commencé en 2022, selon des habitants. Ils craignent que la situation empire avec l’ouverture de port, en particulier si les activités de dragage vont de l’avant.
- Un agent du comté a indiqué que le comté de Kwale surveille la situation et s’engage à atténuer les impacts et protéger les activités de pêche et les efforts de conservation.
SHIMONI, Kenya — Derrière les portes d’une petite propriété arborée au bord de l’océan à Shimoni, une ville de la côte sud du Kenya, les préparations pour la restauration des coraux étaient en cours un après-midi de mars. Une partie de la cour était parsemée de corps-morts en béton, de cages en acier et en plastique et de blocs de montage. Des jeunes hommes et femmes profitaient de l’ombre pour travailler à l’abri du soleil côtier implacable. Ils construisaient des structures de récifs artificiels destinés à accueillir des bébés coraux qu’ils planteraient bientôt dans la mer toute proche, dans le cadre d’un projet mené par une branche locale de l’ONG néerlandaise REEFolution. Depuis 2018, le projet a installé 3 600 structures de récifs artificiels pour restaurer les récifs coralliens sur plus de 5 000 mètres carrés du canal de Wasini.
Pas très loin à l’ouest des locaux de REEFolution, également sur la rive droite du canal de Wasini, un nouveau port de pêche prend forme. Ses grands bâtiments bleu et blanc dominent le paysage. Un nouvel embarcadère fait paraître minuscule celui qu’utilisent les pêcheurs locaux. Bientôt les habitants commenceront à voir d’énormes navires de pêche internationaux amarrés au port. Le projet du port, qui est soutenu par le président William Ruto, coûte 2,6 milliards de shillings kényans (20 millions USD) à l’État et doit être terminé en juin.
Bien que le gouvernement promette à la population locale des emplois et des débouchés pour les entreprises une fois que les opérations auront commencé, certains habitants prévoient plus de mal que de bien du port. Les activités de conservation et les revenus ont déjà souffert pendant la phase de construction, qui a commencé en 2022, et ils craignaient que cela empire une fois le port ouvert.


Il y a eu une « destruction directe des colonies coralliennes et des prairies marines sur le site de construction », Ewout Knoester, directeur scientifique à REEFolution, a dit à Mongabay dans un e-mail. Mais jusqu’à présent, les coraux de la zone, notamment au niveau du site de restauration de REEFolution, semblent avoir été plus affectés par la vague de chaleur marine de 2024 que par la mauvaise qualité de l’eau à laquelle a contribué la construction du port. « Je m’inquiète que s’ils commencent effectivement à draguer… les coraux survivants dans la zone soient encore plus touchés », a dit Knoester, faisant référence à un plan pour creuser un chenal de navigation pour le port qui n’a pas encore été mis en œuvre. Il a ajouté que « cela dépend de l’ampleur et de la durée du dragage, et des précautions prises (telles que des écrans de bulles), s’il y en a ».
Dans une déclaration envoyée à Mongabay, l’autorité portuaire du Kenya (KPA) indique que le projet de port inclut un embarcadère moderne, un lieu servant au débarquement des poissons, un entrepôt frigorifique et une installation pour fabriquer de la glace, un entrepôt pour une installation de transformation du poisson, une usine de farine de poisson et d’autres équipements de soutien. « Il n’y a eu aucune difficulté notable avec les habitants étant donné qu’il y a eu une participation de la communauté avant et pendant la mise en œuvre du projet », indique la déclaration. La KPA n’a pas répondu aux questions complémentaires de Mongabay concernant les inquiétudes exprimées par des membres de la communauté.
Roman Sherah, le membre du comité exécutif du comté pour l’agriculture, l’élevage et la pêche du comté de Kwale, où se trouve Shimoni, dit qu’il est d’accord avec la KPA sur les bénéfices du port. « Le port améliorera l’accès des pêcheurs locaux à des marchés régionaux et internationaux pour les produits de la pêche », a écrit Sherah dans un courriel à Mongabay. « Les entrepôts frigorifiques et de transformation vont réduire les pertes après la pêche et augmenter les revenus des pêcheurs et les emplois dans les activités portuaires, de transport et de transformation du poisson vont créer de nouveaux moyens de subsistance » .
Sherah reconnaît toutefois également les impacts négatifs du port qui pourraient apparaître quand au démarrage de l’activité . Il a écrit dans un courriel à Mongabay que la pollution due aux navires et aux activités portuaires « pourrait entraîner un déclin des populations de poissons », et que « la construction, le dragage pourraient détruire des récifs coralliens et les pêcheurs locaux pourraient avoir du mal à rivaliser avec des flottes commerciales mieux équipées ».


Plaintes liées au chantier
Certains habitants ne voient que les inconvénients.
Said Ahmed, le nouveau vice-président de la Beach Management Unit (BMU, unité de gestion des rivages) sur l’île de Wasini, qui se trouve de l’autre côté du canal de Wasini par rapport au port, en fait partie. Au Kenya, les BMU sont des organismes communautaires reconnus sur le plan juridique qui rassemble les habitants dont les revenus dépendent des activités de la pêche. Beaucoup, y compris la BMU de Wasini, gèrent des aires de conservation communautaires, appelées localement tengefus, Swahili pour « jachère ». Le tengefu de Wasini a des coraux et des herbiers marins que la communauté s’emploie à restaurer depuis des années, pour en faire une nourricerie de poissons et une attraction touristique.
En plus d’être le vice-président de la BMU, Ahmed est également un collecteur de données pour le tengefu de Wasino, qu’il surveille deux fois par mois. En février, ses collègues et lui ont trouvé que l’herbier de la zone était malade, et les coraux étaient blanchis. Il a attribué ces deux phénomènes à une combinaison de vase provenant de la construction de l’embarcadère du port, de l’érosion du sol due à la forte dernière saison des pluies et des hautes températures de l’eau.
« Quand j’ai regardé les herbiers, ils n’étaient pas en bonne santé et ils avaient changé de couleur », a expliqué Ahmed. « Ils étaient couverts de terre et ils n’étaient pas aussi éclatants qu’avant le début de la construction ».
La communauté a planté des bébés coraux et des herbiers dans la zone en juillet 2024, pour la dernière fois. Depuis, ils ont surveillé la situation. La nouvelle direction de la BMU a pris ses fonctions en mars et elle doit encore décider s’il faut poursuivre la restauration, étant donné les conditions environnementales non favorables actuelles.
Le fort martèlement entendu pendant la construction de l’embarcadère, en plus de la vase, a fait fuir les poissons, selon les pêcheurs locaux. La majorité des pêcheurs de Wasini utilisent des casiers et des filets pour pêcher, à partir de pirogues traditionnelles ou de bateaux à moteur ou en plongeant pour installer leur équipement. Avec la construction, ils ont d’abord dû s’éloigner pour pêcher, ce qui était un inconvénient. Maintenant, ils sont revenus pêcher à proximité, mais les prises sont moins bonnes qu’avant le début de la construction, selon Ahmed.
Avant le début de la construction du port, Rashid Mohamed Rashid, un pêcheur de Wasini, a expliqué à Mongabay qu’il pouvait attraper 6 à 8 kilogrammes de poissons par jour, mais ce n’est plus le cas. « Maintenant, j’attrape entre 2 et 3 kilos de poissons et avec ça je gagne entre 600 et 1 200 shillings », a dit Rashid. (4,60 à 9,30 USD). Rashid est l’un des 155 pêcheurs dans la BMU de Wasini, les 109 autres membres sont des marchands de poisson et des exploitants de bateaux.


Feisal Abdalla et sa femme, Amina Sabel gère un écogîte sur l’île de Wasini, depuis lequel ils ont été au premier rang pour voir l’évolution du port de pêche se trouvant de l’autre côté du canal juste en face de leur gîte.
Selon le couple, avant le début de la construction, le gouvernement avait promis qu’elle n’aurait lieu que pendant la journée. Dans les faits, la construction s’est déroulée nuit et jour, selon eux. Le canal de Wasini est connu pour l’observation des dauphins, des Grands Dauphins (du genre Tursiops) et des dauphins à bosse de l’Indo-Pacifique (Sousa chinensis) nageant régulièrement juste devant l’écogîte d’Abdalla et Sabel. Le vacarme causé par la construction de l’embarcadère, qui a fait fuir les poissons, a également fait fuir les dauphins. « Pendant qu’ils tapaient et martelaient, les dauphins ne venaient plus du tout », a dit Abdalla. « Et quand vous plongiez, vous pouviez entendre le bruit du fond ».
Abdalla tire ses revenus de l’accueil des touristes venus profiter des attractions de l’île de Wasin, notamment des dauphins, et du fait de les accompagner en excursions au parc marin de Kisite-Mpunguti. La disparition des dauphins a donc nui à ses activités.
L’embarcadère est terminé et le reste de la construction a lieu sur terre. Toutefois, la lumière provenant de trois immenses poteaux érigés sur le site est si forte que cela a un effet sur les activités d’Abdalla et de Sabel, leur vie personnelle, et même les animaux de l’île. Selon Abdalla, des chauves-souris roussettes se posaient sur les arbres près de leur écogîte pour manger des fruits. « Nous n’avons plus de lumière naturelle le soir », a dit Sabel. « On ne peut même plus dormir avec toute cette lumière ».
De l’autre côté du canal sur le continent, au sud de Shimoni se trouve le village de Kibuyuni. Là-bas, Fatuma Mohamed cultive des algues depuis des années et est l’une des membres fondatrices de la coopérative des cultivateurs d’algues de Kibuyuni. Elle décrit les difficultés avec la météo, comme les fortes précipitations et la chaleur extrême qui ont provoqué des pertes d’algues. Et, depuis le début de la construction du port, elle dit que des membres de la coopérative ont perdu des récoltes d’algues plusieurs fois, en raison de la vase apportée par les vagues de Shimoni jusqu’à leurs exploitations de Kibuyuni.
« Quand l’embarcadère était en construction, la vase était emportée jusqu’à Kijiweni et elle a détruit toutes les algues », dit-elle. La vase a également tué les poissons qu’un groupe de la communauté locale avait mis dans des cages dans le cadre d’un projet d’aquaculture, et ils ont dû recommencer de zéro.

Inquiétudes pour l’avenir
Désormais, la plus grande inquiétude des habitants est que le dragage commence dans le canal pour permettre à de grands navires d’accoster au port, lequel devrait avoir lieu pendant la deuxième phase du projet, selon l’évaluation des impacts environnementaux. « La construction du port industriel impliquerait des activités de dragage et d’immersion pour atteindre le tirant d’eau souhaité de -8 m, pour permettre le mouillage des navires de pêches cibles, tels que les senneurs et les chalutiers », précise l’évaluation des impacts environnementaux.
Mohamed a dit qu’elle craint que si le dragage a lieu, les poissons en cage, les algues et la pêche soient à nouveau perturbés. Les habitants de Wasini, Shimoni et Kibuyuni disent qu’ils ont entendu que le dragage pourrait aller de la partie sud du port, du tengefu de la BMU de Wasini jusqu’à proximité des exploitations d’algues de Kibuyuni, et potentiellement bouleverser des années d’efforts de la communauté. Cela ne s’est pas encore produit, mais le gouvernement n’a offert aucune assurance que ça ne se fera pas.
L’évaluation des impacts environnementaux du projet prévoyait des difficultés, notamment « l’impact du dragage et de l’immersion sur l’écosystème marin, les déversements d’hydrocarbures et leur gestion, des pertes de moyens de subsistance et de la pollution », pour lequel il recommandait des mesures d’atténuation. Par exemple, des filtres à limon qui peuvent réduire l’impact du dragage. Mais étant donné que des filtres à limon n’ont pas été utilisés pendant la construction de l’embarcadère au cours de la première phase, les habitants ne sont pas sûrs que des précautions seront prises pendant la deuxième phase.
Par ailleurs, alors que le port est bientôt fini, les habitants pensent que d’autres difficultés sont à venir, notamment, que l’énorme quantité de poisson écrasera le marché pour leurs poissons et qu’elle attirera des prédateurs indésirables. « Ces grands navires vont dans les eaux profondes et reviennent au port, et nous pensons que des requins pourront les suivre jusqu’ici… ce qui sera dangereux pour nous », a dit Rashid.
Ils se sont également dits inquiets que leurs efforts de conservation, le tengefu, la restauration des coraux par REEFolution, les projets de restauration de mangroves et d’herbiers, puissent être complètement arrêtés. « Bien sûr, on ne peut pas dire à des navires d’éviter certains endroits que nous avons mis de côté pour la conservation, ou de ne pas perdre d’hydrocarbures », Ali Issa, un membre intérimaire du comité de la BMU de Shimoni, a dit à Mongabay. « Ils vont déverser des hydrocarbures et il ne restera plus de poissons. Les zones de conservation seront détruites ».
Quant à eux, Abdalla et Sabel ont expliqué que leur avenir à Wasini est incertain à cause de l’impact du port sur leurs activités. « Très, très sombre », dans les mots de Sabel. « Nous réfléchissons très fort à ce que nous pouvons faire avec nos vies, côté affaires, parce que nous ne pouvons pas compter sur nos revenus ici. Nous ne savons pas ce qui se passe, nous ne savons pas à quel point la situation peut se détériorer. Nous n’investissons plus, car nous ne savons pas si cela peut en valoir la peine, et nous nous creusons la tête », a dit Sabel.
Selon Sherah, l’administration du comté de Kwale a des informations sur les effets de la construction du port, mais n’a pas encore réalisé d’évaluation pour vérifier leur ampleur. Il indique que l’administration du comté surveille la situation et reste ouverte aux échanges avec les intervenants touchés.
« Si des effets négatifs importants sont confirmés, nous travaillerons avec les services compétents et les promoteurs pour atténuer l’impact et faire en sorte qu’à la fois les activités de pêche et les efforts de conservation marine sont protégés », a-t-il dit.
Image de bannière : Un pêcheur montre l’une de ses prises à Wasini, 2021. Image d’Anthony Langat pour Mongabay.
Cet article a été publié initialement ici en anglais le 23 juin, 2025.