- En 2024, le Sénégal devient producteur de pétrole et de gaz avec l’exploitation des gisements offshore de Sangomar et de Grand Tortue Ahmeyim, marquant un tournant dans sa stratégie énergétique.
- Ce virage fossile entre en tension avec les engagements climatiques du pays, pourtant salué pour ses avancées en matière d'énergies renouvelables, qui représentent déjà près de 30 % de son mix énergétique.
- Le militant écologiste sénégalais, Yero Sarr, appelle à une transition énergétique souveraine et inclusive, alertant sur les risques sociaux et environnementaux des projets pétro-gaziers, pour les communautés locales.
Le Sénégal rejoint officiellement la liste des pays producteurs de pétrole et de gaz en 2024, avec la mise en exploitation des gisements offshors de Sangomar et de Grand Tortue Ahmeyim (GTA).
Une nouvelle ère énergétique, s’ouvre pour ce pays d’Afrique de l’Ouest, qui voit dans cette manne, un levier de croissance économique. Selon les chiffres publiés par l’opérateur australien Woodside Energy, le champ pétrolier de Sangomar a généré environ 595, 17 milliards francs CFA (environ 30 358 090 USD) au cours de sa première année d’exploitation.
Un chiffre qui illustre le potentiel économique colossal, que représente cette ressource, dans un pays, où les attentes autour des retombées sociales et budgétaires sont particulièrement élevées.
Pourtant, cette trajectoire entre en contradiction avec les engagements climatiques et les ambitions de développement durable affichés par les autorités sénégalaises, qui assurent vouloir amorcer une transition vers les énergies renouvelables.
Le Sénégal s’est en effet imposé comme l’un des pionniers de la transition énergétique sur le continent. Les énergies propres représentent déjà près de 30 % de son mix énergétique, grâce à des projets phares comme le Parc éolien de Taïba Ndiaye ou les centrales solaires de Bokhol et Malicounda.
En 2023, le pays a même signé un Partenariat pour une transition énergétique juste (JETP), avec plusieurs bailleurs internationaux, visant 40 % d’énergies renouvelables dans son mix national d’ici à 2030.
Dans ce contexte de double trajectoire, énergie fossile et énergie verte, les arbitrages politiques à venir seront déterminants. Le militant écologiste sénégalais, Yero Sarr, appelle à une approche souveraine, inclusive et transparente de la transition énergétique.
Dans cet entretien accordé à Mongabay, il revient sur les contradictions, les opportunités et les leviers d’action pour un futur énergétique durable au Sénégal.

Mongabay : Le Sénégal est officiellement devenu producteur de pétrole en juin 2024, puis de gaz naturel offshore en décembre de la même année. Une entrée dans le club des pays producteurs d’hydrocarbures, à contre-courant des appels internationaux à sortir rapidement des énergies fossiles, face à l’urgence climatique. Comment comprendre cette dynamique ?
Yero Sarr : La découverte des puits gaziers, des réserves gazières offshore, ainsi que de certains gisements pétroliers au Sénégal, a suscité énormément de débats. Le débat ne portait pas tant sur l’impact économique pour les Sénégalais que sur la nécessité ou non d’exploiter ces réserves, vu que nous sommes dans un contexte où l’on cherche justement à diminuer l’exploitation pétrolière et gazière. C’est face à cette problématique que le débat a été posé. Et, comme beaucoup de pays de la sous-région, le Sénégal a tenu à exploiter ses ressources, qui, selon lui, joueraient un rôle important dans son développement et pourraient relever un peu son économie.
Mongabay : Les gouvernements, que ce soit au Sénégal ou ailleurs, mettent souvent en avant les bénéfices économiques de ces projets, comme l’emploi, la croissance et surtout l’indépendance énergétique. Que répondez-vous à ces arguments ?
Yero Sarr : Je répondrais que la plupart du temps, lorsque le débat est posé, on nous dit : « Mais, pour vous, le Sénégal doit-il exploiter ou pas ? ». Et, pour moi, la réponse que je donne, la plupart du temps, c’est que oui, bien sûr, le Sénégal a besoin d’énergie, mais il gagnerait mieux à aller vers des énergies renouvelables. Donc, pour moi, ça aurait été plus bénéfique, plus judicieux d’aller directement vers les énergies renouvelables, vu la capacité que le Sénégal à se tourner vers les énergies vertes.
Mongabay : Quand on regarde ces projets, qu’il s’agisse du pétrole ou du gaz, quels sont, selon vous, les principaux risques qu’ils représentent à la fois pour l’environnement et pour les communautés locales ?
Yero Sarr : Je crois qu’il faut le dire clairement : il n’y a pas de risque zéro, surtout pour les pays du Sud, où en matière de sécurité et de protection de l’environnement, on n’est pas aussi rigoureux que dans certains pays de l’Union européenne. C’est ce qui fait que, nous, militants, sommes sceptiques face à certains projets de ce genre. Je pense que même dernièrement, avec le projet du gazoduc Grand Tortue Ahmeyim au large de Saint-Louis, des discussions ont commencé, car les gens auraient senti une sorte de gaz inhabituel, et les populations étaient vraiment inquiètes.
Au-delà de ça, il faut comprendre que la particularité de l’un des plus grands gisements – que j’ai eu l’occasion de visiter – c’est qu’il se trouve dans une zone qui permettait à toute la population de Saint-Louis de survivre. C’est la capitale du nord du Sénégal, là où vivent la plupart des pêcheurs, des gens qui sont nés, ont grandi et n’ont connu comme activité principale que la pêche. Et, ils se retrouvent aujourd’hui dans une situation difficile, car la zone de pêche se trouve exactement là où la plateforme gazière est installée. C’était l’une des zones les plus poissonneuses. Alors, ils se posent la question : que devient-on maintenant qu’on nous interdit de pêcher dans cette zone ?
Cela amène déjà à réorienter les populations et cela a souvent un impact : ces populations-là tentent d’immigrer, et c’est l’une des raisons pour lesquelles, dans ces cinq dernières décennies, beaucoup de jeunes, qui ne pouvaient plus vivre de la pêche, ont décidé de tenter l’aventure périlleuse à travers la mer. Ça, c’est un aspect direct du projet.
L’autre aspect, c’est l’aspect écologique. Il ne faut pas oublier que la plupart de ces projets-là se trouvent à proximité de réserves naturelles. Il y en a une près d’une réserve ornithologique, une réserve où beaucoup d’animaux migrateurs viennent se poser pour se reproduire ou se reposer à certaines périodes de l’année (Le projet mentionné est le projet GTA, situé à environ 35 km du Parc national des oiseaux du Djoudj, une réserve ornithologique de 16 000 hectares dans le delta du fleuve Sénégal, classée au patrimoine mondial de l’UNESCO, Ndlr). Un projet aussi proche, de par ses rejets, peut avoir un impact considérable sur l’environnement. C’est pourquoi, en tant que militant, je suis très sceptique à son égard.
Hormis, si l’on analyse un peu la rentabilité économique, on comprend qu’avec le contexte politique au Sénégal, c’était un peu compliqué. Le régime sous lequel le projet a été découvert n’avait pas bien signé les contrats, ce qui fait qu’on s’est posé la question : est-ce que ce projet est réellement rentable ? D’autant plus qu’il met les populations locales en difficulté et risque d’avoir un impact négatif sur l’environnement.
Mongabay : Est-ce que vous pensez qu’une sortie progressive des énergies fossiles est envisageable sans mettre en péril le développement économique du pays ?
Yero Sarr : Je crois que c’est la voie ultime. C’est la seule manière d’éviter de faire l’erreur de baser toute notre économie sur les énergies fossiles. Je pense que le Sénégal l’a compris. Je le dis fièrement : aujourd’hui, le Sénégal est présenté comme l’un des meilleurs élèves en matière de mix énergétique.
L’argument qui m’a convaincu à un moment donné, c’est qu’il nous avait été fait comprendre que, même si les bénéfices issus de ce projet sont minimes, ils permettraient de financer le mix énergétique sénégalais. Et, récemment, j’ai constaté que le Sénégal est l’un des pays les plus avancés en matière de mix énergétique dans la région. C’est une note d’optimisme.
Cela dit, même si notre contribution aux émissions mondiales de gaz à effet de serre reste minime comparée à celle des pays européens ou asiatiques, cela ne doit pas justifier une prolifération des projets fossiles. La sortie progressive devrait être d’autant plus urgente pour les pays du Nord – les pays européens, les pays arabes, la Chine – qui ont historiquement émis bien plus.
Mongabay : Face aux impératifs climatiques, on demande aux pays comme le Sénégal de limiter leur recours aux énergies fossiles. Mais est-ce vraiment équitable, quand on sait que les grandes puissances ont, elles, largement profité de ces ressources pour se développer ?
Yero Sarr : Vous savez, le militant ne voit pas les choses comme tout le monde. Son objectif, c’est de protéger ce qu’il reste à protéger.
Aujourd’hui, son but est de réduire les gaz à effet de serre et d’assurer une transition énergétique juste. Et, cette transition est, selon moi, plus accessible à travers les énergies vertes que les énergies fossiles. Regardez le cas du Nigeria, avec ses nombreuses plateformes pétrolières et gazières : la richesse est accaparée par une minorité, alors que des millions de Nigérians vivent toujours dans la précarité. Ce n’est pas juste.
Dire que nous devons aussi passer par là pour nous développer, je ne suis pas d’accord. Je suis convaincu que le développement de l’Afrique n’est pas obligé de passer par les énergies fossiles. Ce n’est pas pérenne. Et, cela risque de nous rattraper comme cela a rattrapé les pays européens. Pourquoi ne pas prendre un raccourci en investissant massivement dans les énergies vertes qui sont plus justes et plus durables ?
Ce n’est pas une question de concept de développement, il s’agit de favoriser un développement endogène, où chaque citoyen, quel que soit son statut social, ait accès à l’énergie.
Mais il faut aussi reconnaître que le monde fonctionne selon les intérêts des plus puissants. Aujourd’hui, on nous dit qu’on ne financera plus les projets fossiles pour nous encourager à aller vers les énergies vertes. Mais derrière, les mêmes pays continuent d’exploiter les énergies fossiles. C’est contradictoire.
Mongabay : Quelles sont les véritables alternatives énergétiques pour un pays comme le Sénégal ?
Yero Sarr : On n’a pas besoin d’aller chercher loin. Le Sénégal bénéficie de l’un des meilleurs ensoleillements au monde. Et, qui parle de temps d’ensoleillement, parle d’énergie solaire. Même si nous avons deux ou trois grandes centrales solaires, il faudrait vraiment investir davantage dans ce domaine.
Il y a aussi l’énergie géothermique, dans laquelle le Sénégal pourrait investir. On a l’un des plus grands parcs éoliens de toute la zone de l’Afrique de l’Ouest. Un barrage hydroélectrique partagé au sein de l’OMVS (Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal, Ndlr). Et le Sénégal dispose du plus grand parc éolien de toute l’Afrique de l’Ouest. Ce potentiel est immense. Il faut cesser de se focaliser sur le pétrole et le gaz, et investir dans ces sources renouvelables nous permettrait d’être autosuffisants ; et peut-être même de vendre notre excédent à nos voisins.
Mongabay : Quels sont aujourd’hui les principaux freins à une transition énergétique au Sénégal ? Est-ce un manque de volonté politique, de moyens ou la pression d’intérêts économiques ?
Yero Sarr : Il y a énormément de facteurs. Le premier facteur, c’est le financement, il est hyper important. Si aujourd’hui ceux qui doivent nous financer refusent de nous financer, ça pose énormément de problèmes, parce que je pense que l’autofinancement a été abordée récemment lors de l’assemblée de la Banque africaine. Pourquoi ne pas essayer de lever des fonds africains ? L’Afrique doit se développer à partir de ses propres fonds. Mais, au regard de l’ossature de nos États, aujourd’hui, c’est hyper compliqué. Chacun a ses crises, et ça fait qu’on n’a pas cette stabilité pour pouvoir mettre en place des financements internes. Ce qui nous amène à dépendre d’autres. Et, il n’y a pas de financement philanthropique. Tout est intérêt. Ce qui fait qu’on est contraints, la plupart du temps, à ajuster et à faire avec les moyens du bord.
Il y a un énorme problème de financement et de transfert de technologie, parce que la plupart de ces entreprises, ont mis en place des projets ; je prends, par exemple, le Parc éolien au Sénégal, qui a été mis en place en collaboration avec l’entreprise Tesla depuis les États-Unis. Ce qui fait que la plupart des grands projets ici, que ce soit les projets liés à des énergies vertes ou à des énergies moins polluantes, ont besoin d’une expertise extérieure. Et là, on est bloqué, alors qu’on peut partir de notre connaissance et de nos matériels, ce qui va amoindrir les coûts. Donc, il y a énormément de blocages.
Il y a aussi un autre blocage qui, je pense, est commun à tous les pays du Sud. C’est la diversité de nos problèmes. On est arrivés à un moment où il n’y a pas que le problème énergétique qui se pose. Aujourd’hui, on a des problèmes de stabilité politique. C’est la politique 24 heures sur 24. On est constamment concentrés sur des problèmes politiques. On a des problèmes vraiment urgents, c’est-à-dire que, à l’instant, le budget va être englouti par les problèmes de santé, les budgets vont être un problème à cause du problème d’éducation.
Au final, c’est ce qui fait qu’on est vraiment dispersés, et ça nous ralentit énormément. Et, pour moi, ce sont ces freins-là qui nous empêchent aujourd’hui d’aller vers 100 % d’énergies vertes.
Mongabay : Alors, à quoi ressemblerait, selon vous, un modèle énergétique sénégalais à la fois juste et durable ?
Yero Sarr : Le modèle énergétique sénégalais, pour moi, ce sera un modèle qui sera 100 % énergies vertes. Un modèle accessible à tous, à la portée de tous et basé sur les réalités, et surtout sur les connaissances déjà disponibles sur le terrain, porté par des ingénieurs et des scientifiques sénégalais. Pour moi, on n’aurait plus besoin de faire une centrale à des milliers de kilomètres pour alimenter un village. Pour moi, le modèle économique juste, c’est de permettre à toutes les régions du Sénégal d’avoir une sorte d’autonomie énergétique. Ça peut paraître assez utopique, mais je pense qu’en y réfléchissant, on y arrivera. Et, en se focalisant là-dessus, on pourra énormément permettre au Sénégal d’avoir vraiment cette autonomie en énergie hyper importante et qui pourra consolider ce que nous cherchons tous : la souveraineté, que tous les pays africains recherchent actuellement.
Image de bannière: Yero Sarr, militant écologiste sénégalais, appelle à une approche souveraine, inclusive et transparente de la transition énergétique en Afrique. Image fournie par Yero Sarr avec son aimable autorisation.
Feedback : Utilisez ce formulaire pour envoyer un message à l’éditeur de cet article. Si vous souhaitez publier un commentaire public, vous pouvez le faire au bas de la page.