- Une étude internationale révèle le paradoxe des herbiers marins, longtemps négligés jusqu'au début des années 2000, et désormais reconnus comme habitats essentiels, pour la biodiversité et la lutte contre le changement climatique.
- Ces écosystèmes pourraient séquestrer jusqu'à 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, grâce à leur intense capacité de stockage du carbone, mais leur destruction permanente menace ce potentiel.
- L'incertitude concernant leur distribution mondiale et les coûts élevés de restauration freinent les progrès en matière de conservation, malgré l'inclusion de 23,9 % des herbiers connus dans des aires marines protégées.
- Les spécialistes plaident pour une approche intégrée combinant la réduction des pollutions côtières, la protection des zones existantes et la restauration active, soutenue par des mécanismes de financement qui valorisent l'ensemble des services écosystémiques.
Tapissant les fonds marins peu profonds de nos côtes, les herbiers marins constituent l’un des écosystèmes les plus précieux, mais aussi les plus menacés de la planète. Une étude publiée, en février 2025, dans la revue Nature Reviews Biodiversity, révèle l’importance capitale de ces prairies sous-marines, formées par 72 espèces de plantes à fleurs, ayant évolué pour coloniser le milieu marin, il y a environ 100 millions d’années. Ces plantes créent des habitats denses et étendus dans les zones côtières de tous les continents, à l’exception de l’Antarctique.
Les herbiers marins figurent parmi les puits de carbone les plus efficaces au monde. Bien qu’ils n’occupent qu’une infime fraction des océans, ils séquestrent le carbone 35 fois plus rapidement que les forêts tropicales, stockant d’immenses quantités de « carbone bleu » dans leurs racines et les sédiments qu’ils stabilisent.
Pourtant, ces trésors écologiques disparaissent à un rythme alarmant. La synthèse, dirigée par Carlos M. Duarte et ses collègues, examine le rôle de ces écosystèmes dans l’atteinte des objectifs mondiaux en matière de biodiversité et de climat, tout en mettant en lumière les menaces, qui pèsent sur leur existence et les opportunités de conservation.
Menée par Carlos M. Duarte, chercheur au King Abdullah University of Science and Technology en Arabie Saoudite, et une équipe internationale incluant Richard K.F. Unsworth de l’Université de Swansea au Royaume-Uni, l’étude fait ressortir un constat préoccupant : malgré leur importance écologique désormais reconnue, les herbiers marins continuent de décliner à un taux annuel d’environ 1-2 %, depuis le siècle dernier.
« Bien qu’ayant été relativement négligés jusqu’au début des années 2000, les écosystèmes d’herbiers marins sont maintenant reconnus comme des habitats critiques soutenant la biodiversité et les services écosystémiques, notamment la séquestration du carbone, la protection des côtes et l’approvisionnement alimentaire », explique le professeur Duarte, interrogé par courriel par Mongabay.

Des écosystèmes d’une richesse insoupçonnée
Les herbiers marins forment de vastes prairies sous-marines, qui créent des habitats essentiels pour une biodiversité remarquable. L’étude révèle qu’ils soutiennent au moins 121 espèces de mégafaune d’intérêt pour la conservation et 746 espèces de poissons, qui contribuent à plus de 20 % des débarquements mondiaux de pêche.
Ces prairies sous-marines s’étendent sur une superficie mondiale estimée entre 277 000 km² (distribution connue, ce qui représente environ 40 millions de terrains de football) et 917 169 km² (distribution potentielle, soit près de 130 millions de terrains de football), témoignant de l’incertitude considérable qui persiste quant à leur répartition réelle. Cette méconnaissance constitue un obstacle majeur à leur protection efficace.
Pour le professeur Peter Macreadie, directeur du Blue Carbon Lab et directeur du RMIT University’s Centre for Nature Positive Solutions (tous deux basés en Australie), également contacté par courriel par Mongabay, cette incertitude représente aussi une opportunité : « Les estimations de distribution mondiale varient de 16 à 165 millions d’hectares — une incertitude décuplée — en raison de cartographies limitées, particulièrement dans les eaux profondes et les régions sous-étudiées comme l’océan Indien », explique-t-il.
L’intensité de leur capacité à séquestrer le carbone est tout aussi impressionnante. Bien que n’occupant que 0,5 % des fonds marins mondiaux, les herbiers contribuent à plus de 50 % de l’enfouissement global du carbone dans les océans, formant ce que les scientifiques appellent désormais le « carbone bleu ».
Sous pression constante malgré une reconnaissance croissante
Les herbiers marins subissent de multiples pressions anthropiques. La mauvaise qualité de l’eau (eutrophisation, turbidité, pollution chimique), apparaît comme le principal facteur de déclin au niveau mondial, suivie par le développement côtier, les pratiques de pêche destructrices et les impacts du changement climatique.
Les vagues de chaleur marines, dont la fréquence et l’intensité augmentent, représentent une menace particulièrement préoccupante. En 2010-2011, une vague de chaleur sans précédent a entraîné une perte de 22 % de la couverture d’herbiers dans la baie de Shark en Australie, entraînant une augmentation estimée des émissions nationales de CO₂ liées au changement d’utilisation des terres de 4 à 21 % par an.
« Les herbiers ne sont pas aussi à risque que certains autres habitats marins, comme les récifs coralliens, mais certaines espèces, notamment Posidonia oceanica en Méditerranée, sont vulnérables et ont déjà connu des mortalités lors de vagues de chaleur marines », précise le professeur Duarte. « Cependant, ce point de bascule n’est peut-être pas encore proche, et des processus d’adaptation pourraient s’opérer, pour augmenter la résistance thermique de ces espèces d’herbiers vulnérables », ajoute-t-il.

Vers une stratégie globale de conservation et de restauration
Malgré ces défis, l’étude identifie des signaux encourageants. Dans certaines régions comme l’Europe et la côte atlantique nord-américaine, les tendances au déclin commencent à se stabiliser et même à s’inverser, grâce à des politiques d’amélioration de la qualité de l’eau et de protection des zones.
Actuellement, 23,9 % de la superficie connue des herbiers marins est incluse dans des aires marines protégées, et près de 2 000 projets de restauration sont documentés à l’échelle mondiale. Toutefois, pour atteindre les objectifs du Cadre mondial pour la biodiversité de Kunming-Montréal, il faudrait protéger au moins 30 % des herbiers marins et restaurer entre 90 601 et 106 215 km² d’ici à 2030.
Le coût médian de restauration des herbiers étant de 152 000 USD par hectare, cette ambition nécessite des investissements considérables. Selon le professeur Duarte, la technique la plus prometteuse pour réduire ces coûts serait « la diffusion de graines, qui réduit les coûts par plus de 10 fois, mais elle ne peut actuellement qu’être appliquée aux espèces à floraison abondante ». Il souligne également l’importance de « réduire la composante la plus coûteuse de la restauration, comme le temps des plongeurs dans l’eau », ce qui contribuerait à abaisser les coûts pour toutes les espèces.

Valoriser le plein potentiel des herbiers marins
Le potentiel des herbiers marins, comme solution climatique naturelle, est considérable. L’étude estime que leur protection éviterait le rejet d’environ 300 millions de tonnes d’équivalent CO₂ annuellement, tandis que leur restauration pourrait absorber jusqu’à 840 millions de tonnes supplémentaires d’ici à 2030 – l’équivalent des émissions de 200 millions de voitures.
Cela représenterait environ 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, un chiffre que le professeur Macreadie juge conservateur : « Si les lacunes dans les données sont comblées et si la technologie et les politiques progressent, le potentiel d’atténuation des herbiers pourrait dépasser significativement 0,75 % », affirme-t-il, citant notamment les herbiers non cartographiés et les innovations technologiques comme facteurs d’amélioration.
Face à ces constats, les scientifiques proposent plusieurs pistes d’action. Le professeur Duarte souligne l’importance d’« améliorer nos connaissances, grâce aux avancées en télédétection, utilisant images multispectrales et Lidar (technologie de mesure par laser), depuis des drones, couplées à l’IA », pour mieux cartographier les herbiers.
La recherche doit également s’intensifier pour développer des techniques de restauration efficaces. « Domestiquer les herbiers marins pour produire des graines à faible coût », figure parmi les priorités identifiées par Duarte, pour une restauration à grande échelle.
Parallèlement, les mécanismes de financement doivent évoluer. Duarte suggère de « développer le potentiel des crédits carbone bleu, puis créer un marché pour les crédits de capital naturel bleu ».
Sur ce point, Peter Macreadie se montre particulièrement favorable à l’« empilement des crédits » : « Cela rendrait viables de nombreux projets impossibles en s’appuyant uniquement sur le carbone. Nous devrions penser plus largement – à la protection côtière, la production de poissons, l’élimination des polluants et les valeurs culturelles ».
Les herbiers fournissent en effet de nombreux services écosystémiques au-delà du carbone. « Si nous pouvons quantifier et valoriser ces services, nous débloquerions une représentation plus réaliste de leur valeur et nous verrions plus de restauration », dit Macreadie.
L’avenir des herbiers dépendra de leur intégration dans les mécanismes internationaux. Cependant, Duarte s’inquiète : « Je ne vois aucun gouvernement prendre les mesures nécessaires. Le risque est que les engagements ne soient pas honorés, ou seulement l’objectif « 30×30 », qui reste insuffisant ».
La Décennie des Nations unies pour la restauration des écosystèmes (2021-2030) offre une opportunité unique. Interrogé sur ses priorités, Duarte cite : « Accroître la participation communautaire, réaliser une cartographie mondiale et domestiquer les herbiers pour permettre une restauration à grande échelle ». Malgré les défis, les bénéfices potentiels pour le climat, la biodiversité et les communautés côtières justifient ces efforts.
La synthèse entre science, politique et action communautaire, sera la clé pour transformer notre compréhension croissante de ces écosystèmes en stratégies de conservation efficaces, adaptées aux réalités locales et capables de résister aux incertitudes du changement climatique.
Image de bannière : Un sanctuaire des herbiers marins. Image de Herbert Kikoy via Wikimédia Commons (CC BY-SA 4.0).
Citation :
Duarte, C.M., Apostolaki, E.T., Serrano, O., Steckbauer, A. & Unsworth, R.K.F. (2025). Conserving seagrass ecosystems to meet global biodiversity and climate goals. Nature Reviews Biodiversity. DOI : https://doi.org/10.1038/s44358-025-00028-x
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