Nouvelles de l'environnement

Socfin épinglée par une enquête sur des dénonciations d’accaparement des terres et de harcèlement sexuel au Cameroun

Un participant a un manifestation contre Socfin, 2017. Image de Fian Belgium via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0),

  • Une enquête menée en décembre 2023 par Earthworm Foundation (EF) dans les plantations de la Société africaine forestière et agricole du Cameroun (Safacam), une des filiales de Socfin, confirme certaines des accusations formulées par les communautés locales.
  • À la suite des résultats de cette investigation, la holding luxembourgeoise a publié, début juin, un plan d’actions avec des mesures à mettre en œuvre pour corriger les manquements relevés dans le rapport de EF contre Safacam.
  • EF a également enquêté dans les plantations de la Société camerounaise de Palmeraies (Socapalm), sa filiale phare au Cameroun dans la localité d’Edéa, où les riverains s’opposent au replanting de la société sur des parcelles près des maisons d’habitations.
  • La Socapalm se défend contre les accusations d’accaparement des terres. Elle indique que le replanting en cours n’inclut aucune extension de ses surfaces habituelles et qu’elle n’exploite que 64% des terres prévues dans le bail emphytéotique conclu avec l’État du Cameroun.

YAOUNDÉ, Cameroun – La Société africaine forestière et agricole du Cameroun (Safacam), filiale de la Société financière des Caoutchoucs (Socfin), a été reconnue coupable d’avoir développé ses plantations en dehors des limites de sa concession, à Dizangué et à Mouanko, dans la partie littorale du pays ; d’extension de sa concession sans paiement des compensations adéquates ; de harcèlement sexuel et de violences à l’égard des femmes ; de limiter l’accès aux membres des communautés riveraines à des postes de cadre au sein de la société.

Les conclusions de l’enquête publiées le 30 mai 2024, par le cabinet de conseil en environnement Earthworm Foundation, sont la suite d’une mission effectuée par les enquêteurs de EF au Cameroun, du 11 au 16 décembre 2023. Ils confirment des allégations de violations des droits humains dans les plantations de la Safacam, une entité de la holding Socfin, un groupe financier luxembourgeois, qui détient un portefeuille important d’entreprises opérant dans des plantations de palmiers à huile et de caoutchouc, dans une dizaine de pays africains.

Pour ce qui est de l’extension de sa concession sans compensation adéquate, la liste récapitulative des indemnisations réalisées, en 2012 et 2013 par la Safacam, n’a pas pris en compte tous les ayants droit, et le processus de calcul des coûts d’indemnisation présente des insuffisances ; les procès-verbaux d’identification et de comptage des cultures ne sont pas disponibles.

Quant aux accusations de harcèlement sexuel exercé sur les femmes, elles sont dirigées contre les superviseurs de la Safacam. Mais la société semble banaliser la question, car le numéro de téléphone confidentiel pour les dénonciations est souvent indisponible. En plus, il existe des faiblesses (documentation, confidentialité, suivi et accompagnement, respect des délais) dans le processus d’enregistrement et de traitement des plaintes relatives aux questions du genre.

Saisie par courriel fin mai, la Safacam n’a pas répondu à la demande d’informations de Mongabay. Contactée ensuite au téléphone , la chargée de la communication de la société, Emmanuella Martine Ngoh Kona Bekolle, s’est contentée de dire que « la demande n’est pas encore à [son] niveau. Si vous l’avez envoyée par mail, c’est encore au niveau de ma hiérarchie », s’est-elle empressée de dire.

Au demeurant, le groupe Socfin a publié, le 5 juin dernier un plan d’actions avec des mesures à mettre en œuvre pour corriger les manquements relevés dans le rapport de EF, avec des échéanciers pour la faisabilité de chaque action envisagée, allant jusqu’en juillet 2025. Dans une déclaration publiée dans la foulée sur son site internet, Socfin assure qu’« il faut faire davantage pour réduire ces préoccupations et que certains problèmes graves nécessitent une action immédiate ».

L’activiste Emmanuel Elong au pied d’une tombe ancestrale sur le site sacré de Bayong Mbonjo. Image de Yannick Kenné pour Mongabay.

Des réserves sur les rapports d’enquêtes d’Earthworm Foundation

En dépit des engagements du groupe Socfin à apporter des mesures correctives pour susciter une gestion responsable de ses filiales, il subsiste des doutes au sein de la société civile locale, quant à l’implémentation réelle de ces mesures. Pour Emmanuel Elong, président de la Synergie nationale des paysans et riverains du Cameroun (Synaparcam), les enquêtes de EF dans les plantations de Socfin ne servent qu’à produire des rapports sans effets mélioratifs pour les communautés affectées :
« On ne sait pas ce que les enquêtes de Earthworm Foundation apportent en termes de changements aux communautés. Nous estimons que depuis 2023, il devrait avoir une suite de son travail sur le terrain, mais ce n’est pas le cas. Pour nous, Earthworm ne mène que des enquêtes et produit des rapports, c’est là où ses compétences se limitent. On ne peut plus travailler avec Earthworm », commente l’activiste camerounais joint au téléphone par Mongabay.

Ce scepticisme a aussi émergé chez les riverains des plantations de la Société camerounaise des palmeraies (Socapalm) à Edéa, où le cabinet international de conseil en environnement a mené des investigations, en mai dernier, suite aux allégations d’accaparement des terres par cette société.

Dans un entretien avec Mongabay, Félicité Ngo Bissou, Présidente de l’Association des femmes riveraines de la Socapalm-Edéa (AFRISE), dit avoir travaillé librement avec les émissaires de EF, pendant plusieurs jours au sujet des plaintes des communautés liées aux questions foncières. « Ils sont arrivés, nous avons travaillé ensemble. Ils ont eux-mêmes fait des descentes sur le terrain pour confirmer ce que nous dénonçons. À la fin, je leur ai dit que s’ils étaient là pour travailler pour le compte de la société, ça ne valait pas la peine. Par contre, que s’ils étaient là pour entendre les cris des communautés, on pourrait attendre de bons résultats », assure-t-elle.

En août 2023, la Synaparcam avait publié un rapport d’enquête supplémentaire, suite à une précédente mission de EF dans une des plantations de la Socapalm, à Dibombari. Dans ledit rapport, elle préconisait que EF apporte également sa contribution pour le suivi effectif des engagements à prendre pour corriger les manquements imputés à la Socapalm.

EF a aussi enquêté dans les plantations de la société à Mbongo, où celle-ci est accusée d’avoir déforesté, sur des centaines d’hectares de terres, pour étendre ses plantations. Ce que réfute la Socapalm, qui se gargarise de pratiquer une politique « zéro déforestation » promue par l’organisme international de certification RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil) et le groupe Socfin.

Elle accuse plutôt les riverains de ses plantations d’être à l’origine de cette déforestation sur de grandes surfaces faisant partie de sa concession, pour y établir des cultures vivrières, ou pour les céder à des tiers. « De très nombreuses plaintes ont été déposées à ce sujet auprès des instances, et ces faits ont connu de multiples signalements. Toutes ces plaintes sont formellement documentées », déclare la société dans sa réponse à Mongabay.

À la périphérie du village de Mbonjo, un panneau signale un hectare de terre protégé contre la plantation de Socfin : la protection des tombes ancestrales sur ce site a été obtenue après deux ans de lutte par le Synaparcam et les chefs traditionnels locaux. Image de Yannick Kenné pour Mongabay.

Revendications foncières éternelles

Les questions foncières sont au cœur des revendications éternelles des communautés riveraines des plantations de Socfin au Cameroun. Au cours de l’année 2023, les femmes d’AFRIRSE ont bataillé sans relâche pour s’opposer au replanting des palmiers à huile sur des parcelles « derrière [leurs] maisons », dans le village Apouh à Ngog, indique Félicité Ngo Bissou. « Nous réclamons l’espace vital. Nous n’avons pas là où vivre, nous n’avons pas là où pratiquer l’agriculture, car nous n’avons plus de terres », renchérit la militante associative.

Ces femmes ont rejoint, dans cet infatigable combat, le chef de ce village, sa Majesté Ditope Lindome, qui porte, depuis quelques années déjà, la voix de ses populations contre cette opération de replanting. « Il n’y a pas eu d’évolutions dans le règlement de ce conflit foncier, que nous dénonçons depuis des années. C’est le statu quo », a dit l’autorité traditionnelle à Mongabay au téléphone, dénonçant au passage les représailles présumées, dont sont victimes les communautés de la part de la Socapalm et de l’administration locale.

À propos du replanting de la Socapalm, que les communautés assimilent à l’étouffement de leur espace vital et à l’accaparement de leurs terres, la société a indiqué à Mongabay qu’il s’agit d’une opération classique dans le cadre des plantations industrielles, qui participent du rajeunissement du verger, à travers l’abattage des vieux palmiers et leur remplacement par de jeunes plants. « Cette opération ne s’effectue que sur la même superficie. Aucune extension de surface n’est effectuée lors de cette opération. On peut même dire que, majoritairement, ces espaces diminuent compte tenu de certaines normes à respecter (zones ripariennes) », se défend la société.

La Socapalm déclare par ailleurs que sur l’ensemble des 58 063 hectares qui lui sont dévolus dans le bail emphytéotique, qui la lie à l’État du Cameroun, elle n’exploite qu’environ 37 000 hectares, soit seulement 63,7% des surfaces qui lui reviennent.

Dans son rapport développement durable 2023 rendu public récemment, la Socapalm annonce par ailleurs qu’elle va poursuivre ses opérations de replanting de palmiers à huile en 2024, sur au moins 1 185 hectares, dans les sites de Kienké, Mbambou, Dibombari et Edéa, où les revendications foncières ne cessent pas.

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Image de bannière : Un participant a un manifestation contre Socfin, 2017. Image de Fian Belgium via Flickr (CC BY-NC-ND 2.0).

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