Une montagne et une patrie d’une diversité surprenante

Les zones de pâturages de Sinjajevina couvrent une plaine rocheuse et vallonnée de plus de 450 km2 dans le nord du Monténégro, selon les données du gouvernement, au beau milieu des pics des Dolomites escarpés et des roches calcaires (ou karsts) des Alpes dinariques.

Avec ces altitudes de 1 600 mètres en moyenne, les pâturages sont recouverts de neige pendant cinq à six mois chaque année. Pendant cette période, les éleveurs désertent leurs katuns – petites bergeries de montagne – pour y retourner au retour de températures plus clémentes vers la fin du printemps.

Ces pâturages longent le parc national du Durmitor et la réserve de biosphère du bassin de de la rivière Tara, tous deux classés au patrimoine mondial de l’UNESCO, là où convergent les rivières qui drainent ces hauts plateaux et plongent dans les gorges les plus profondes d’Europe.

À première vue, Sinjajevina semble d’une quiétude sans fin – elle parait même désertique. D’un point de vue militaire, « c’est vide », déclare Petar Glomazić, réalisateur de documentaires. Depuis 2019, Glomazić co-dirige une coalition composée de groupes locaux et internationaux défenseurs des droits humains, d’ONG environnementales et du Parti vert européen pour mettre fin au projet militaire au cœur de Sinjajevina.

A katun on Sinjajevina Mountain. Image courtesy of the Save Sinjajevina Association.
Un Katun dans le massif de Sinjajevina. Crédit photo : association Save Sinjajevina.

Toutefois, ces premières impressions de vide peuvent être trompeuses. Les pâturages de Sinjajevina permettent d’engraisser 10 000 bovins et 70 000 moutons chaque été, selon les estimations des agronomes. Mais au fil du temps, ces pâturages « semi-naturels » (les activités humaines jouent un certain rôle dans la persistance de l’écosystème) sont restés une oasis de stabilité écologique.

« Ce mode de vie de développement très durable existe depuis des siècles ici », souligne Glomazić.

Au-delà de Sinjajevina, dans la vallée, dans une région très instable sur le plan politique, la population – tout comme l’environnement – a enduré des siècles de tumultes. Les Balkans se trouvent au carrefour des routes commerciales entre l’Europe et l’Asie et le long des frontières séparant des empires maintenant défunts et des divisions religieuses. Cette position géographique a mené à des conflits à répétition au beau milieu d’une forte instabilité politique au fil des siècles.

La première action en justice à Sinjajevina de la tribu de Gara, les Bjelopavlići, date des années 1880. Après une guerre avec l’empire Ottoman, le roi Nikola I donna aux Bjelopavlići le droit d’y faire paître leurs troupeaux, en signe de reconnaissance de leurs efforts et de leurs sacrifices pour résister à l’ennemi turc.

Gara et ses six enfants descendent d’une lignée de bergers qui a toujours accompagné son cheptel en montagne. La transhumance qui se faisait autrefois à pied, et prenait entre trois et quatre jours, se réalise désormais en camion. Ces générations ont vécu deux guerres mondiales, la formation et la désintégration des États-nations, la montée et la chute du communisme, et un conflit ethnique vicieux qui a brutalisé la péninsule balkanique dans les années 1990.

Pour leur part, les enfants de Gara restent très attachés à préserver le mode de vie que leur mère et les autres membres de la famille ont réussi à conserver, nous a confié Persida Jovanović, sa fille.

Selon Gara, les huit tribus estiment que la destruction des pâturages aura sans aucun doute un impact immédiat sur l’environnement – un de ceux qui pourrait réellement mettre l’écosystème en péril et profondément perturber l’équilibre naturel existant aujourd’hui.

« Nous avons un ensemble de lois non écrites qui ont toujours aidé nos ancêtres à garder la montagne propre, en particulier l’eau de source, et nous continuons de suivre ces lois naturelles aujourd’hui », explique Gara. Ce code régit la période à partir de laquelle les bergers peuvent accompagner leurs troupeaux vers les pâturages d’altitude, le nombre d’animaux autorisés, les endroits où ils peuvent s’abreuver de manière à conserver les eaux propres, exemptes de pollution, et d’autres mesures pour encourager le renouvellement de l’herbe des pâturages année après année.

Ces stratégies transmises de génération en génération ont à leur tour contribué à la conservation de la faune et de la flore.

« C’est un très bel exemple de symbiose entre l’homme et la nature. Cette nature serait différente sans les hommes – et vice et versa », fait observer Glomazić.

Disparition des pâturages à l’échelle planétaire

Le maintien de cette harmonie de longue date repose sur un juste équilibre entre les besoins des communautés pastorales et ceux de leur environnement naturel – un équilibre de plus en plus menacé à travers le monde, et en particulier au niveau des pâturages à mesure que l’humanité les transforme en terres exploitables pour l’agriculture industrielle ou autres utilisations modernes.

En 2020, une équipe de chercheurs japonais, dirigée par Taiki Inoue de l’université de Tsukuba à Nagano, s’est intéressée aux communautés végétales identifiées dans les pâturages des hauts plateaux de Sugadaira. La région de Sugadaira au Japon, à l’instar de Sinjajevina, accueille les bergers depuis des milliers d’années. Les communautés pastorales ont récemment abandonné une partie de ces pâturages asiatiques, car vivre de l’élevage est de plus en plus difficile à l’heure actuelle.

Les chercheurs ont comparé les espèces de plantes qui se développent dans ces pâturages avec celles qui poussent en forêts et dans les nouvelles prairies et qui ont vu le jour après la déforestation de certaines zones forestières. Leurs recherches révèlent que les pâturages anciens – datant de 160 ans minimum à des milliers d’années pour certains – sont ceux qui possèdent de loin la plus grande variété de plantes. Les plus jeunes pâturages, nés de la déforestation des 52 à 70 dernières années, comptaient moins d’espèces de plantes, plus qu’en forêt néanmoins.

D’une manière générale, les auteurs ont noté une diminution des pâturages. Environ 13 % de la zone terrestre du Japon était recouverte de pâturages au début du 20e siècle, pour chuter à 1 % au début des années 2000. Au cours des dernières décennies, le Brésil a lui aussi perdu la moitié de sa savane, le Cerrado, la plus grande zone de pâturage restante sur Terre. Compte tenu de ces déclins fulgurants, les auteurs ont indiqué que les efforts de conservation devraient se focaliser sur les plus anciens « pâturages classés zones critiques » abritant le plus de biodiversité – des endroits comme Sinjajevina en somme.

Collecting herbs on Sinjajevina Mountain. Image courtesy of Milan Sekulović.
Récolte d’herbe dans le massif de Sinjajevina. Crédit photo de Milan Sekulović.

Les zones critiques sont justement dites « critiques » car elles sont plus susceptibles que d’autres à être occupées par de puissantes institutions, comme les gouvernements ou les corporations, dont la gestion des pâturages est bien différente de celle pratiquée par les communautés traditionnelles, explique Dominguez.

Au lieu d’être privatisé (par individu, famille, entité légale), leur accès est généralement partagé par les communautés. Selon Dominguez, diviser un paysage végétal pour une exploitation individuelle n’a aucun sens. Dans des systèmes expansifs tels que Sinjajevina, le bétail doit pouvoir paître dans de vastes espaces afin de ne pas surexploiter l’herbe sur une seule parcelle. Parfois, ces zones de pâturages gérées par les communautés sont même appelées de manière péjorative « terres maudites ». D’après lui, elles doivent leur appellation impropre à une assomption erronée selon laquelle seules les terres exploitables de manière intensive seraient de bonne qualité. Il a ajouté que ces soi-disant terres maudites sont même généralement plus résilientes naturellement et culturellement que les terrains exploités pour l’agriculture intensive.

En opposition à l’agriculture moderne conventionnelle, les éleveurs de Sinjajevina se partagent leurs pâturages tentaculaires, à travers lesquels ils déplacent leur bétail d’un endroit à un autre conformément à un code très strict de règles qu’ils ont eux-mêmes établies afin d’éviter de surexploiter certaines zones. En conséquence, ce mode de gestion des pâturages permet d’assurer des moyens de subsistance aux communautés presque à vie. Et, pour Dominguez, la famille de Gara est la preuve vivante que cette approche fonctionne.

Mais cette petite communauté – 250 familles dans le cas de Sinjajevina – se retrouve dans une position où, en tant qu’éleveurs, il est « difficile de s’opposer à un État centralisé ou à l’OTAN visant l’appropriation de leurs terres », ajoute-t-il.

Les hommes de concert avec la nature

Bien que l’équilibre écologique de Sinjajevina ait connu des siècles de prospérité, la « magnifique symbiose » qui y a été identifiée – si rare, et devant de plus en plus rare dans les pâturages, forêts tropicales et autres environnements du monde entier – comporte encore des champs d’incertitude pour le monde scientifique.

L’écologiste Vladimir Pešić rapporte qu’en raison du manque de données sur Sinjajevina, il est « très difficile d’affirmer d’un point de vue scientifique » ce qui pourrait advenir si l’armée venait à en convertir une partie en terrain d’entrainement militaire.

« Nous ne pouvons qu’émettre des suppositions », souligne Pešić, professeur à l’Université du Monténégro. Mais, il ajoute qu’« il est certain que ce projet aura un impact sur l’écosystème des gorges de la rivière Tara ».

Milan Sekulović, le secrétaire général de l’ONG monténégrine Save Sinjajevina, et sa famille continuent d’accompagner leur élevage sur les hauts plateaux de Sinjajevina à chaque printemps. Selon lui, l’incursion militaire risque de détruire « une grosse ressource écologique, et nous n’en connaissons toujours pas l’ampleur exacte ».

A lake on Sinjajevina Mountain. Image courtesy of the Save Sinjajevina Association.
Lac dans le massif de Sinjajevina. Crédit photo : association Save Sinjajevina.

L’Agence de protection de l’environnement du Monténégro (APE) a mené des études environnementales à Sinjajevina avant que les militaires n’aient – tout au moins officiellement – montré un quelconque intérêt pour le massif. Cette étude, publiée en 2018, a constitué une étape initiale pour la protection des hauts plateaux de Sinjajevina en tant que parc naturel régional.

L’étude a révélé une variété impressionnante d’espèces de plantes et d’animaux, la plupart identifiées dans peu d’autres endroits au monde. Les chercheurs ont enregistré 1 300 espèces de plantes, 56 d’entre elles ne vivant que dans la péninsule balkanique. Le massif abrite des dizaines d’espèces différentes d’oiseaux et de mammifères, ainsi que quelques espèces d’amphibiens et de reptiles protégées, dont une sous-espèce de la vipère d’Orsini, Vipera ursinii macrops, un petit serpent venimeux qui prospère dans les pâturages de montagne, mais dont le nombre diminue en même temps que son habitat favori.

L’étude de l’APE a mené à une promesse de financement de la part de l’Union européenne pour créer un parc qui protégerait à la fois l’écosystème et le mode de vie des éleveurs.

D’autres documents du gouvernement ont confirmé la valeur écologique de Sinjajevina. Un rapport du ministère monténégrin du Développement durable et du Tourisme de 2015 indique que Sinjajevina est le bastion de mammifères menacés, à la fois sauvages et domestiques, dont les moutons Piva des bergers locaux.

Par ailleurs, les scientifiques précisent que Sinjajevina permet aussi d’alimenter d’autres régions du Monténégro. Avec la fonte des neiges déferlant des sommets calcaires chaque printemps, les rivières alpines voient leur niveau d’eau grimper, permettant ainsi d’approvisionner la population monténégrine en eau propre et fraiche. Pešić, éditeur principal du livre Les rivières du Monténégro, a expliqué que les chutes de neige sur le massif constituaient une ressource d’eau « extrêmement importante » pour la nation des Balkans.

Montenegrin Prime Minister Zdravko Krivokapić (left) and NATO Secretary-General Jens Stoltenberg speak to the press on Dec. 15, 2020, at NATO headquarters in Brussels, Belgium. Image courtesy of NATO.
Le Premier ministre monténégrin Zdravko Krivokapić (à gauche sur la photo) et le secrétaire général Jens Stoltenberg en conférence de presse le 15 décembre 2020 au siège de l’OTAN, à Bruxelles, en Belgique. Crédit photo de l’OTAN.

Zdravko Krivokapić, le Premier ministre monténégrin, a récemment reconnu cette dépendance, soulignant un besoin urgent de mieux comprendre l’impact de la transformation de Sinjajevina sur non seulement l’environnement immédiat et les communautés locales, mais aussi sur l’ensemble des monténégrins.

« Nous devons être extrêmement prudents dans toutes nos actions », explique Krivokapić au secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg à une conférence de presse le 15 décembre 2020. « Nous devons trouver la meilleure solution pour répondre à la fois aux exigences de l’OTAN et aux besoins de nos projets [nationaux], et préserver les valeurs essentielles, qui sont, d’abord et avant tout, notre environnement. »

Gara a été plus directe. « S’ils mènent leurs exercices militaires à Sinjajevina, ils vont polluer nos rivières et nos montagnes », s’est-elle indignée. « Les eaux de Sinjajevina alimentent, je pense, la moitié du pays. Alors si ces eaux sont polluées, c’est tout le pays qui sera pollué. »

Vers un tournant (géo)politique

Compte-tenu de ces préoccupations, pourquoi le Monténégro, aurait-il alors choisi d’aller de l’avant avec ses projets de militarisation qui peuvent menacer l’environnement du pays et l’approvisionnement en eau de la population ?

Plusieurs sources ont confié à Mongabay que la pression pour un terrain d’entrainement militaire à Sinjajevina ne vient pas uniquement de l’armée du Monténégro qui, au complet, rassemble moins de 2 400 soldats actifs. Il est en fait possible que la situation géographique du Monténégro au sud-est de l’Europe soit jugée stratégique par l’OTAN, et peut-être par l’Union européenne, dont le Monténégro n’est pas encore membre. Mais ces objectifs militaires pourraient aussi compromettre l’adhésion du Monténégro à l’UE vis à vis des exigences européennes strictes en matière de conservation de la nature.

L’OTAN s’est refusée à tout commentaire, à l’exception de ceux apportés à Mongabay lors de la conférence de presse du 15 décembre 2020 tenue par le secrétaire général de l’Organisation et le Premier ministre monténégrin Krivokapić.

Le porte-parole de la Commission européenne Ana Pisonero, au nom du commissaire de l’UE en charge de l’élargissement et du voisinage, a reconnu et confié à Mongabay que le terrain militaire empiétait sur un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, la réserve biosphère de la rivière Tara, et que Sinjajevina était candidate à l’inclusion dans le réseau européen Natura 2000.

Milan Sekulović and another protester at the Margita camp, where activists blocked a military exercise for 51 days in late 2020. Image courtesy of Milan Sekulović.
Milan Sekulović et un autre activiste au campement Margita où les militants ont bloqué le déroulement des exercices militaires pendant 51 jours fin 2020. Crédit photo de Milan Sekulović.

Le dispositif européen Natura 2000 rassemble des sites naturels où les habitats et les zones de reproduction des espèces sont menacés par les activités humaines. Ces zones ne bénéficient pas d’une protection exclusive comme les parcs nationaux ou les réserves, mais par la loi, l’UE exige qu’elles soient gérées par les États-membres en respectant les objectifs de développement durable.

Pisonero a indiqué que dans un rapport de 2020, l’UE appelait le Monténégro à donner la priorité aux « mesures urgentes pour préserver et améliorer la valeur écologique des zones protégées et des sites potentiels Natura 2000 ».

Elle a précisé que le rapport stipulait que toute opération militaire dans le massif de Sinjajevina « devait être planifiée et suivie dans le respect des principes de durabilité socio-culturelle et écologique de l’UNESCO ». Pisonero a également souligné que les exigences qui n’ont pas encore été respectées en matière d’environnement et de changement climatique pour l’admission du Monténégro au sein de l’UE figuraient « parmi les plus complexes ».

« Pour avancer sur le chemin menant à l’UE, le pays doit intensifier et accélérer ses réformes », a averti Pisonero. « Le plus vite le Monténégro se conformera aux législations de l’UE, [et] mènera et mettra en place les réformes nécessaires, le plus tôt il se retrouvera dans une position favorable pour rejoindre les autres États-membres. »

Début des incursions militaires

À l’été 2019, le mouvement pour la conservation de Sinjajevina a appelé à la cessation des opérations militaires dans le massif. Selon les militants, en complément des impacts potentiels sur l’environnement, aucune consultation ni évaluation n’avaient été menées par le gouvernement pour se plier au principe international du consentement préalable, libre et éclairé.

« Aucune négociation avec qui que ce soit », a déploré Dominguez. « Ils se sont contentés d’annoncer le décret, et c’est tout. »

Le gouvernement a signé un décret pour la création d’un terrain d’entrainement militaire le 5 septembre 2019. Pour sensibiliser le public, près de 10 000 personnes ont signé une série de pétitions organisées par Save Sinjajevina et des groupes de l’étranger, dont Lands Right Now, le consortium Aires et territoires du patrimoine autochtone et communautaire (APAC), l’International Land Coalition et le Common Lands Network. Et près de 100 ONG locales et internationales aussi éloignées sur le plan géographique que les Philippines, l’Indonésie et le Burundi ont signé un rapport pour appuyer ces mesures.

Tout comme Sekulović de Save Sinjajevina, Gara a indiqué que les tribus n’avaient obtenu aucune donnée sur la taille ni sur l’emplacement du terrain d’entrainement des troupes armées.

Le ministère de la Défense monténégrin n’a pas souhaité répondre à nos requêtes (que ce soit par téléphone ou par e-mail). Toutefois, selon des estimations, il semblerait que la taille du terrain soit comprise entre 100 et 250 km2. De plus larges impacts écologiques pourraient aussi voir le jour au fur et à mesure des déplacements des militaires dans le massif.

En août 2019, Thomas Waitz, membre du Parlement européen et co-président du Parti vert européen, s’est rendu à Sinjajevina et a exprimé son support via un tweet pour maintenir les militaires hors de la zone.

« Les exercices militaires auront des conséquences dévastatrices pour les éleveurs, les animaux et l’environnement naturel », a indiqué Waitz dans un e-mail à Mongabay. « Nous devons protéger cet écosystème vital et dire non à la destruction militaire de l’environnement. »

Pourtant, fin septembre 2019, un contingent international d’environ 300 soldats armés d’explosifs s’est rendu sur le territoire de Sinjajevina pour des exercices militaires.

« Nous sommes actuellement dans une situation où vous devez vous battre pour votre patrie contre votre propre armée », a déclaré Sekulović au cours d’une interview. « C’est une étrange situation, mais elle est bien réelle. »

Les partisans à la militarisation de Sinjajevina ont déclaré que les manifestants étaient des traitres et qu’ils faisaient obstacle à la défense nationale dans une région instable. Et les dirigeants des mouvements de conservation de la nature craignent que la résilience de leurs mouvements ne soit pas suffisante pour mettre fin aux projets militaires.

Nouveau gouvernement, nouvelle résistance

En août 2020, les résultats des élections du Monténégro ont dopé les espoirs des défenseurs de Sinjajevina.

Sur les 30 dernières années (à l’exception de quelques-unes), Milo Djukanovic a toujours dirigé le pays en tant que président ou Premier ministre. Mais l’emprise de Djukanovic dans les Balkans semble s’estomper : la perte de sièges par le parti socialiste démocratique de Djukanovic aux élections d’août dernier a présagé l’arrivée d’une nouvelle coalition pour gouverner le pays. Cela a ouvert la voie à une coalition visiblement plus sensible aux questions environnementales et en particulier à celles de Sinjajevina.

L’un des membres de la nouvelle coalition, le parti United Reform Action (URA), est récemment devenu membre du Parti vert européen. Le dirigeant d’URA, Dritan Abazović, qui en décembre 2020 est devenu vice-Premier ministre, a exprimé son soutien à la conservation de Sinjajevina avant-même la formation d’un nouveau gouvernement dans un tweet posté en octobre, « Il n’y aura pas d’exercices militaires à #Sinjajevina ! ». Il a déclaré que la préservation des pâturages était une « victoire significative » pour la population et l’environnement de la petite nation balkanique.

Mais la réalité a vite repris le dessus, lorsqu’il a été rapporté que des centaines de soldats, dont non seulement les monténégrins mais aussi les troupes internationales, auraient programmé d’établir leur camp et de mener des exercices de tirs d’artillerie dans la région de Margita à Sinjajevina.

Activists on Sinjajevina celebrated a victory on Dec. 5 when the newly formed government promised to reevaluate the military’s use of the pasturelands. Image courtesy of Milan Sekulović.
Des militants sur le territoire de Sinjajevina célébrant la victoire début décembre 2020, lorsque le gouvernement nouvellement formé a promis de réexaminer l’utilisation militaire des pâturages. Crédit photo de Milan Sekulović.

L’association Save Sinjajevina y a répondu avec une résistance acharnée. Le 16 octobre, quelque 150 militants ont installé leur campement dans les environs de Margita, là où ils présageaient le déploiement des exercices militaires. Ils ont occupé les lieux pendant près de deux mois, résistant aux températures en chute libre et aux tempêtes hivernales et faisant obstacle à l’assaut militaire en plein cœur du massif de Sinjajevina.

Tout le mois de novembre 2020, les soldats sont restés près de Margita, à la plus grande frustration de Dominguez et d’autres défenseurs du mouvement Save Sinjajevina.

À Podgorica, la capitale monténégrine, les discussions parmi les membres nouvellement élus de la coalition n’ont pas réussi à mener à la création d’un gouvernement, manquant tout d’abord une échéance en novembre, et une autre un peu plus tard. Cela a mené à des incertitudes et à des préoccupations sur l’influence du dirigeant d’URA, Abazović (malgré l’appui des Verts européens) qu’il pourrait exercer sur la décision finale de l’établissement ou non du terrain d’entrainement militaire à Sinjajevina.

Milan Sekulović on Sinjajevina Mountain. Image courtesy of Milan Sekulović.
Milan Sekulović sur le massif de Sinjajevina. Crédit photo de Milan Sekulović.

Soulagement dans le massif

Finalement, le 4 décembre, la coalition a donné naissance à un nouveau gouvernement. Le même jour, la nouvelle ministre de la Défense, Olivera Injac, a annoncé que les protestants allaient « pouvoir rentrer chez eux en toute quiétude. »

« Je me réjouis à l’idée de pouvoir prochainement rendre visite à notre perle de la nature avec mes collègues et d’échanger avec la communauté locale », aurait déclaré Injac, d’après le journal monténégrin Vijesti – une annonce qui a été bien accueillie par la Commission européenne, a déclaré la porte-parole Ana Pisonero.

Les militants ont quitté le campement le jour-même de la promesse faite par Injac. Ils restent toutefois déterminés dans leur action et continuent de demander l’annulation permanente du décret à l’origine du terrain d’entrainement militaire. Ils veulent aussi voir la création officielle d’un parc protégé à Sinjajevina par et pour les communautés locales, avec la garantie d’une protection des moyens de subsistance traditionnels dans une région à la merci des aléas politiques.

Cependant, ils s’interrogent sur la viabilité du soutien que leur mouvement a réussi à mobiliser, en particulier dans le contexte de la politique internationale impliquant l’OTAN, l’UE et la place du Monténégro en Europe. Le Monténégro est un pays en constante évolution : la nouvelle coalition qui gouverne le pays représente le premier changement significatif depuis trois décennies. Sous sa forme actuelle, le Monténégro reste une jeune nation, née de l’effondrement de l’ancienne Yougoslavie, il y a moins de 20 ans.

« C’est assurément trop tôt pour pouvoir se prononcer et dire si cette décision sera stable et définitive », a indiqué Dominguez dans un e-mail aux militants de Save Sinjajevina, « et nous devrons garder un œil très attentif sur l’évolution de la situation. »

Image de bannière : Le massif du Durmitor et les gorges de la rivière Tara au Monténégro. Photo de Pudelek (Marcin Szala) via Wikimedia Commons (CC BY-SA 3.0).

John Cannon est journaliste pour Mongabay. Retrouvez-le sur Twitter : @johnccannon: @johnccannon

Citation:

Inoue, T., Yaida, Y. A., Uehara, Y., Katsuhara, K. R., Kawai, J., Takashima, K., … Kenta, T. (2020). The effects of temporal continuities of grasslands on the diversity and species composition of plants. Ecological Research, 36(1), 24-31. doi:10.1111/1440-1703.12169

Pešić, V. (2020). The Rivers of Montenegro. Springer Nature.

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Article original: https://news.mongabay.com/2021/01/protesters-hold-back-military-takeover-of-balkans-largest-mountain-pasture/

Article published by Maria Salazar
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