Lorsque Yusak Yaluwo fut élu chef du district de Boven Digoel en 2005, à l’âge de 35 ans, il prit le contrôle d’une zone au cœur d’une vaste étendue de jungle. Le district se trouve dans la zone la plus à l’est de l’Indonésie, dans la province de Papouasie. « Lorsque vous survolez l’ile, encore aujourd’hui, vous voyez principalement de grandes étendues de forêt tropicale », indique Bruce Beehler, biologiste à la Smithsonian Institution qui a passé les quarante dernières années à étudier les arbres et les oiseaux de Nouvelle-Guinée.

Dans le reste de l’Asie du Sud-Est, de tels paysages ont été détruits au cours des cinquante dernières années. Les activités humaines qui causent la déforestation ont tendance à fonctionner par étapes. Tout d’abord, l’exploitation forestière fragmente et endommage l’intégrité de la forêt, menant à la construction de routes qui agissent comme un véritable conduit. La forêt endommagée devient vulnérable aux incendies et, pour finir, elle est complètement rasée pour être remplacée par des plantations.

Les forêts intactes ou primaires qui contiennent le plus de carbone et permettent à une majorité d’espèces sauvages de vivre se font donc de plus en plus rares. En Papouasie, ce type de forêt est bien plus présent que dans toute autre province d’Indonésie, avec des districts tels que Boven Digoel, parmi les plus grands du pays, qui s’étend sur 27 000 km2 de forêt principalement vierge.

L’ile de Nouvelle-Guinée est divisée entre l’Indonésie et la Papouasie-Nouvelle-Guinée.

Certaines des espèces qui y évoluent sont emblématiques, par exemple les Paradisiers aux couleurs vives. L’ile compte des niveaux élevés de populations endémiques, avec des espèces qui ne se trouvent nulle part ailleurs sur la planète. Selon Beehler, il reste encore à découvrir beaucoup d’espèces inconnues à ce jour de la science. « Je peux vous assurer que les forêts du [cours d’eau] Digul sont extrêmement riches et contiennent probablement des millions d’espèces invertébrées, de microorganismes et de plantes, ajoute-t-il. Elles possèdent très certainement dans leur chimie un tas de choses qui pourraient être utiles à l’humanité si nous réussissions à mettre la main dessus. »

Les peuples autochtones de Nouvelle-Guinée, composés de tribus qui parlent des centaines de langues différentes, vivent très connectés avec la forêt depuis des millénaires. Leur identité et leur culture demeurent étroitement liées au monde naturel. Au moment où Yusak a pris ses fonctions en 2005, de nombreuses personnes de sa circonscription vivaient d’activités dépendantes de la chasse, de la cueillette de fruits et du traitement de l’amidon des palmiers Cycas. Ces activités avaient un impact léger sur la forêt.

Yanuaris Kobi, un membre de la tribu Auyu dans la subdivision de Boven Digoel. Image de Nanang Sujana pour The Gecko Project.

Le pouvoir probablement le plus important pour un chef de district — connu en Indonésie comme bupati — est l’autorité dont il dispose pour octroyer les permis pour les grandes plantations. De telles plantations peuvent attirer des investissements dans des districts fonctionnant avec des économies faibles et des budgets limités. Mais si elles ne sont pas gérées avec soin, elles peuvent également entrainer des conflits entre les habitants et l’environnement avec une forme de développement potentiellement fondé sur l’exploitation et la destruction.

En 2005, les signes précurseurs étaient déjà présents. Boven Digoel était le site de la première plantation à grande échelle en Papouasie du Sud, avant la prise de fonction de Yusak. Cette plantation avait été développée par un conglomérat de Corée du Sud et avait engendré de très longs conflits avec la population autochtone qui se plaignait que leurs terres avaient été prises sans compensation adéquate et que leurs sources de nourriture et de plantes médicinales avaient été détruites.

Un Paradisier.

Mais Yusak ne tint pas compte de ces avertissements. Des documents du gouvernement indiquent qu’en décembre 2007, il octroya généreusement des permis pour sept blocs contigus de forêt. Le plus grand bloc s’étendait sur plus de 60 km de l’est à l’ouest. Vus sur une carte, ils s’empilent les uns sur les autres pour former un seul bloc mesurant 2 800 km2, quelque 10 % du district. À l’échelle de Londres, ils recouvriraient presque deux fois la ville entière. En Papouasie, cela créerait un trou gigantesque dans la forêt tropicale.

Les sept permis ont été accordés à sept entreprises différentes. Yusak nous a expliqué que celles-ci étaient liées à un conglomérat malaisien appelé le Genting Group. Mais deux de ses directeurs insistent que Genting n’a jamais ni enregistré ni possédé ces permis. Déterminer qui les a effectivement reçus s’avère plus facile par la pensée que par l’action.

Les archives des entreprises obtenues à partir d’une base de données publique du gouvernement indonésien révèlent que les sept entreprises ont toutes été créées sur une période de huit jours en février 2007. Selon notre enquête, elles ont été enregistrées avec ce qui semble être des adresses fictives ou des façades. Pour certaines, l’adresse n’existait même pas. D’autres nous ont menés à de petits magasins où personne ne savait quoi que ce soit sur ces entreprises.

Chacune des sociétés avait deux actionnaires différents. Nous avons localisé l’une de ces personnes, une femme d’une cinquantaine d’années, chez elle, une petite pièce dans une pension implantée dans une allée étroite au sud de Jakarta, la capitale tentaculaire d’Indonésie étouffée par la pollution. Elle a insisté sur le fait de ne jamais avoir été impliquée dans la société ni même dans aucune autre entreprise. Au moment où la société était enregistrée, avec son nom en tant que fondatrice, elle travaillait en tant que femme de ménage dans une banque. Le numéro de sa carte d’identité nationale prouve qu’il s’agit bien de la personne répertoriée dans les archives de la société. « Je suis juste une femme de ménage, déclare-t-elle. Je n’ai aucun moyen de créer une entreprise. »

Le projet a été divisé en sept concessions, chacune allouée à une société fictive différente en 2007.

Une autre adresse (d’un autre actionnaire) répertoriée dans les archives de la société nous a menés à un quartier pauvre de Jakarta Ouest. La femme n’était pas chez elle, mais son père vendait des fruits dans la rue. Il a affirmé n’avoir aucune idée si sa fille avait été connectée à cette société. Elle travaillait, elle aussi, en tant que femme de ménage dans une banque à l’époque où les sociétés ont été enregistrées.

Tout indique que les personnes ayant formé ces sociétés ne sont pas celles nommées dans les registres commerciaux. La plantation pourrait un jour devenir la plus grande du pays. Mais ses origines sont un véritable mystère.

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Les sociétés fictives mystérieuses sont au point mort, l’idée d’une méga-plantation s’estompe. Jusqu’au jour où Chairul Anhar apparait. Yusak nous affirme avoir rencontré Chairul pour la première fois en 2009, dans un restaurant de Jayapura, la capitale de la province de Papouasie. Il révèle que Chairul est arrivé en ville en avion privé, accompagné d’un homme du nom de Dessy Mulvidas, qui jouera un rôle clé dans le dessein qui suit. Chairul lui assura que le Menara Group avait acheté les sept sociétés, mais que les permis originaux avaient expiré. Il avait besoin que Yusak les renouvelle.

Yusak nous informe avoir reçu des propositions de la part de « nombreux » investisseurs qui cherchaient des terres dans son district et qu’il les a pratiquement toutes rejetées. « Je n’allais pas octroyer des permis à n’importe qui », indique-t-il dans une interview récente réalisée dans un centre commercial de Jakarta. L’approche de Chairul donnait au bupati l’occasion de raviver un investissement capital dans le district, à condition de renouveler les permis. Mais l’homme d’affaires qui l’avait contacté était un grand inconnu. Qui était Chairul Anhar ?

Les apparitions occasionnelles de Chairul dans les médias jusqu’à ce moment-là indiquent qu’il n’en était pas à son premier coup d’essai avec ce projet grandiose. En janvier 2007, il est décrit dans les articles de presse comme le président d’une société nommée PT Indomal Usahasama, qui prévoyait un « grand pôle d’huile de palme » d’une valeur d’un milliard de dollars sur une ile isolée dans la mer des Moluques. Quatre mois plus tard, il était identifié dans une publication commerciale comme le président de PT Destini Marine, une entreprise qui, selon lui, avait reçu des commandes pour un montant équivalent à 200 millions de dollars pour fabriquer des pétroliers et des navires-cargos destinés à des clients en Europe.

Chairul Anhar

Au cœur de ces deux investissements, plusieurs points communs : des déclarations audacieuses, des rapports de contributeurs malaisiens non nommés et leur disparition sans laisser de trace. À présent, deux ans plus tard, Chairul Anhar se présente comme le propriétaire du Menara Group. Le nom dans lequel menara signifie « tour » transmet l’idée d’un conglomérat important. En fait, peu d’éléments suggèrent que la société existait réellement. Elle comptait un bureau dans un bloc de tours de Jakarta, mais aucun bilan sur l’établissement de plantations, aucun site Web, aucune empreinte numérique.

Dans les districts indonésiens ruraux à court de liquidités comme le Boven Digoel, les autorités locales essaient de donner aux principaux investisseurs des responsabilités qui vont au-delà de leurs activités. Sous couvert de « responsabilité sociale organisationnelle », ils demandent aux sociétés de plantation et d’exploitation minière de construire des routes et de soutenir les services de la santé et de l’éducation. En échange des énormes bénéfices qui seront obtenus avec l’huile de palme, la loi exige que les entreprises plantent et cèdent des terrains — s’élevant à un cinquième de leur zone sous licence — aux agriculteurs locaux. Yusak nous assure qu’il considérait le Menara Group comme un investisseur légitime qui pouvait assumer ces obligations et que Chairul s’était engagé à le faire.

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Quelques mois après la prise de contrôle du projet Tanah Merah, Chairul rencontra un obstacle important. Une soirée d’avril 2010, Yusak fut arrêté par le KPK, l’agence anticorruption indonésienne. L’agence avait eu vent d’une série de paiements douteux issus du budget du district de Boven Digoel et arrêta Yusak lors de son atterrissage à l’aéroport international Soekarno-Hatta. Ceci marqua la fin de l’état de grâce. L’année précédente, Yusak menait sa campagne dans la province de Papouasie pour l’élection présidentielle indonésienne de 2009, et un an plus tard, il était en route vers une prison de haute sécurité à Jakarta en attendant son procès.

Lorsque les délits de Yusak ont plus tard été exposés au cours du procès, ils se sont avérés remarquablement triviaux. À peine trois mois après le début de son premier mandat, il avait arrangé un prêt bancaire de 6 milliards de rupiahs (environ 580 000 $ en 2005) effectué par le gouvernement du district pour acheter un pétrolier valant 3,5 milliards de rupiahs (340 000 $) et s’était versé le solde restant sur son compte personnel. Au cours des deux années suivantes, il donna l’ordre à un subordonné de retirer de l’argent pour son usage personnel. Au moment de son arrestation, selon l’agence du KPK, Yusak avait siphonné quelque 64 milliards de rupiahs, l’équivalent à l’époque de 7 millions de dollars.

Homme et enfant Auyu dans le district de Boven Digoel. Image de Nanang Sujana pour The Gecko Project.

De tels actes de corruption éhontés ne sont pas extraordinaires dans le contexte politique régional indonésien. Depuis le début d’un programme de décentralisation du pouvoir en 2003, les bupati, maires de villes et gouverneurs provinciaux ont pris le contrôle de gros budgets et de bureaucraties complaisantes. En grande partie indépendants, nombre d’entre eux ont trouvé qu’il était trop difficile de résister à la tentation de la corruption. Le détournement de fonds et l’escroquerie sur les marchés publics se sont avérés être des modèles communs, poursuivis en justice de manière routinière par l’agence anticorruption du KPK. Les investisseurs financent également des campagnes électorales corrompues — dans lesquelles les candidats achètent des votes en espèces — au cours desquelles ils s’attendent à recevoir des permis commerciaux une fois que leur candidat prend ses fonctions.

Le KPK a également intercepté des politiciens qui recevaient des pots-de-vin en échange de permis pour des mines et des plantations. Des enquêtes et des recherches, réalisées notamment par l’agence du KPK, indiquent que ce type de corruption se produit bien plus souvent que les poursuites judiciaires ne le suggèrent. Yusak a affirmé lui-même que les paiements en échange de permis, à tous les niveaux du gouvernement, étaient la norme. « C’est la culture de l’Indonésie », a-t-il continué en insistant qu’il n’avait, lui-même, jamais rien accepté de tel. Au moment de l’arrestation de Yusak en 2010, l’ONG Indonesia Corruption Watch déclarait que plus de 500 requêtes avaient été soumises au KPK demandant une enquête sur des activités de corruption parmi les dirigeants régionaux.

Le KPK arrête régulièrement en flagrant délit des politiciens indonésiens qui reçoivent des pots-de-vin.

Le projet Tenah Merah en est resté aux phases initiales de ce qui pourrait être un processus d’octroi de permis interminable. Chairul devait se procurer plusieurs permis pour chacune des sept sociétés — émis par le bupati, le gouvernement provincial et le ministère des Forêts. Chacun de ces permis était dépendant du précédent. L’arrestation de Yusak risquait de créer un gel bureaucratique dans le Boven Digoel et de retarder le processus. Cette situation empira du fait que son mandat devait se terminer quatre mois plus tard et qu’un nouveau politicien, potentiellement moins favorable à un plan de cette envergure, risquait de le remplacer.

Malgré son incarcération, Yusak décida de continuer sa carrière politique comme si rien ne s’était passé. Même si le KPK n’avait jamais perdu un procès contre un individu inculpé pour corruption, la commission électorale du district autorisa Yusak à se représenter aux élections. Étant détenu à Jakarta et incapable de faire campagne en personne, son équipe de campagne avec le soutien de sa femme, Ester Lambey, s’en chargea. Le 31 août 2010, il fut réélu pour un deuxième mandat.

Dans une interview avec un journaliste, réalisée en prison deux mois après sa réélection, Yusak attribuait sa victoire aux succès de son premier mandat. « La communauté m’a choisi parce que je peux répondre à ses besoins et exécuter ses désirs », a-t-il déclaré. Une semaine après la publication de l’interview, il fut condamné à quatre ans et demi de prison pour corruption.

Un Auyu, nommé Charles, et sa famille passent dans la forêt pour accéder à leur ferme à Boven Digoel. Image de Nanang Sujana pour The Gecko Project.

À première vue, l’arrestation de Yusak aurait dû entrainer le gel du processus d’octroi de permis, ou tout au moins de son implication. Il fut démis de ses fonctions trois semaines avant l’élection. Comme il était en prison, mais qu’il avait remporté l’élection, les autorités ne surent pas exactement quoi faire de sa personne durant des mois. Le parlement du district le voulait réinstitué en tant que bupati ; d’autres, notamment le KPK, refusaient cette option. Le compromis final le vit prendre ses fonctions en mars 2011, puis immédiatement déclaré « non actif » pour éviter le ridicule d’un district administré depuis la prison. Le candidat à la vice-présidence, Yesaya Merasi, fut nommé bupati intérimaire.

Cependant, une série de documents gouvernementaux que nous avons découverts indiquent que lorsqu’il était emprisonné sur l’ile de Java, à 3 600 km de la capitale du district de Boven Digoel, Yusak continua à jouer un rôle actif pour faire avancer le projet Tanah Merah. Pendant cette période, il signa des décrets affirmant que chacune des sept sociétés acquises par Chairul satisfaisait les évaluations sur l’impact environnemental. Yusak a nié avoir octroyé ces permis spécifiques, mais nous a avoué qu’il avait signé des documents en prison.

« À l’époque, j’étais encore officiellement en fonction, ajoute-t-il. Donc, s’il y avait une correspondance, je la signais. »

Deuxième partie : Le mot d’ordre est de camoufler le nom de la personne qui détient le contrôle

Pendant qu’Yusak travaillait en vue de l’obtention du permis depuis sa cellule de prison, Chairul recherchait de riches investisseurs pour le projet dans des environs plus luxueux. Un homme d’affaires Malaisien aux relations influentes nous a confirmé s’être fait approcher par Chairul avec une offre pour prendre part à l’ambitieuse transaction à Papua. Il nous a relaté l’arrivée de Chairul à bord d’une Bentley à leur rendez-vous dans un hôtel cinq étoiles de Kuala Lumpur et la manière dont il avait déplié une carte devant lui pour lui exposer le projet. L’homme d’affaires, qui avait refusé l’opportunité, avait décrit Chairul comme un menteur. « Les gens comme Chairul, nous les appelons des Ali Babas », dit-il, se référant à une expression malaisienne expliquant que les sociétés de façade obtiennent les contrats, et que d’autres les exécutent à leur place. « Elles n’aiment pas se salir les mains. »

Dans une série d’entrevues datant du mois de novembre et présentée par vidéo-conférence, Chairul, alors âgé de 52 ans, nous révèle qu’il a essayé de garantir le financement pour développer le projet Tanah Merah. Les couts pour transformer une forêt tropicale en plantation sont estimés à 1,4 milliard de dollars. Toutefois ne trouvant pas d’appui, il a dû se retourner vers des investisseurs plus solides pour se procurer le capital requis.

L’échéance de la transaction suggère, en revanche, qu’il revendait les droits du projet presqu’aussitôt après les avoir obtenus. « Je ne crois pas que leur intention était d’établir une industrie d’huile de palme », cite une source qui détenait des informations de première main des transactions ultérieures du Menara Group. « Elles servaient à établir des sociétés, à obtenir les permis adéquats et à les vendre à un investisseur. Elles revendaient uniquement des permis papiers, en fait. »

À la fin de l’année 2012, la majorité des parts dans six des sept sociétés de Boven Digoel avaient été vendues. Des documents publiés à la bourse Malaisienne montrent que 90 % des parts de seulement deux des sociétés se sont vendues pour un total de 80 millions de dollars. Au moment où la transaction prit place, le projet n’avait pas encore été amorcé ; la valeur de la transaction était uniquement fondée sur les permis. Le montant versé par les quatre autres sociétés n’a jamais été rendu public, mais uniquement basé sur ceux qui l’avaient été précédemment. Le montant total des permis pour les sept sociétés pourrait excéder 311 millions de dollars.

Alfonso Kobi rapporte sa pêche au village de Meto, Boven Digoel. Image fournie par Nanang Sujana pour le Gecko Project.

Ce type de permis n’a pas de cout officiel en Indonésie. Les chefs de district, comme Yusak, sont responsables de les délivrer, s’ils décident de le faire, à tous ceux qu’ils jugent aptes à développer un terrain. Les permis ne peuvent pas être achetés ni vendus légalement. Mais une personne peut, d’une manière relativement légale, acheter et vendre les sociétés détentrices de permis. Il s’agit ici d’un commerce florissant qui perdure dans le pays depuis 15 ans pour les sociétés fictives détenant un seul actif – un permis pour une parcelle d’une plantation.

Il existe des raisons parfaitement légitimes pour que cela se produise. Les conglomérats qui dominent l’industrie de l’huile de palme contrôlent leurs actifs à travers des réseaux de filiales individuelles (chacune d’entre elles gérant une plantation). S’ils décident de vendre une de ses plantations, ils ont la possibilité de le faire en vendant en échange une de ces filiales.

Toutefois, ce système entraine également des pratiques moins légales et donne aux bupati, qui ont déjà un penchant certain pour la corruption, la possibilité de générer des revenus considérables d’un seul coup de crayon. Des investigations antérieures réalisées par The Project Gecko et Mongabay ont révélé la façon dont deux bupati avaient apparemment profité de leur contrôle des licences à Bornéo pour émettre des permis à des sociétés fictives appartenant à des acolytes et à des membres de leur famille. Ces acolytes et ces membres de leur famille les ont alors vendus à des grosses sociétés d’huile de palme, prêtes à payer des millions pour ne pas avoir affaire à un politicien.

La déforestation du projet Tanah Merah. Image fournie par Nanang Sujana du Projet Gecko.

Pour les entreprises qui souhaitent dissimuler de telles connections, et transférer des actifs et de l’argent sans faire l’objet d’investigations, il existe des solutions. Elles peuvent en effet utiliser les services des paradis fiscaux, comme Chypre et les iles Caïmans, qui leur permettent de s’y enregistrer en rendant uniquement public un minimum d’informations. Elles peuvent également utiliser des actionnaires et des directeurs désignés. Dans un tel contexte, une personne fictive prête son nom au vrai propriétaire, protégeant ainsi ce dernier contre toute surveillance publique.

Le rapport de la Banque mondiale de 2011 « The Puppet Masters » révèle en détail la manière dont de telles structures corporatives ont été utilisées afin de couvrir les bénéficiaires de plus de 150 cas de dossiers de haute corruption, atteignant un montant total de 50 milliards de dollars à travers le monde. Il existe des raisons légitimes pour les sociétés d’utiliser ce type d’actionnaires désignés, et dans de nombreuses juridictions, il s’agit de quelque chose de complètement légal. En Indonésie, toutefois, cette pratique est bannie par la Loi sur les investissements de 2007.

Nous avons examiné les contrats de propriété des sept sociétés qui détiennent les droits dans le projet Tanah Merah après la prise de contrôle par Menara Group. Les registres des sociétés indiquent qu’en une seule journée de janvier 2010, les actions des sept sociétés ont été transférées à 14 individus distincts : deux pour chaque société, aucun n’apparaissant plus d’une fois. Tous ces individus ont également été nommés directeurs ou commissionnaires.

Nous avons visité les adresses listées pour 11 de ces actionnaires. L’une d’entre elles était une vieille pension, dans laquelle personne n’avait entendu ledit nom. Dans une autre, la femme de l’actionnaire a nié l’implication de son époux dans cette affaire. L’adresse du troisième actionnaire, Sarbani, se trouvait en fait être le lieu de résidence de son ancienne belle-mère. Elle nous a indiqué que son ex-gendre avait déménagé depuis longtemps. Sur papier, Sarbani détenait 5 % du capital d’une société valant plus de 40 milliards de dollars. Son ancienne belle-mère a, en revanche, déclaré qu’il n’était qu’un homme pauvre occupant un emploi peu rémunéré en tant qu’agent de recouvrement à Sumatra. Elle trouva l’idée qu’il puisse être copropriétaire d’une grosse société de plantation assez ridicule.

Une pension à Jakarta, une des adresses enregistrées pour un actionnaire d’une société de plantation d’une valeur de plusieurs millions de dollars.

Une source du Menara Group, qui a parlé sous le couvert de l’anonymat, nous a confirmé que plusieurs des actionnaires n’étaient en fait pas les véritables propriétaires des sociétés, et que leurs noms étaient seulement des emprunts. Notre source en a identifié un comme étant le chauffeur de Chairul. Il nous a également été confirmé que la femme de ce dernier avait aussi été désignée actionnaire du groupe.

Certains des actionnaires étaient des personnalités plus importantes, tel que Chairul, même si son nom n’apparait que dans l’une des sociétés. Un autre, du nom de Mohamad Hekal, fut élu au Parlement en 2014. (Hekal n’a d’ailleurs pas répondu à notre demande d’entretien). Il y avait aussi Dessy Muldivas, qui était apparu aux côtés de Chairul quand ce dernier avait rencontré Yusak pour la première fois en 2009. Dessy avait servi comme homme de front en Papouasie, nous a confié l’ancien bupati. On verra aussi Dessy apparaitre dans les projets des années suivantes – dans les bureaux de Jakarta lors de la vente des sociétés, et dans les villages de Boven Digoel, faisant tout son possible pour faciliter le commencement du projet. Notre source au sein de Menara Group décrit Dessy comme le « pionnier » derrière le projet. « Il est la clé du projet », a indiqué notre source. « Il s’en est occupé du début jusqu’à la fin. » Notre source, qui a suivi le déroulement des transactions du Menara Group depuis ses débuts, décrit Dessy comme un canalisateur auprès des autres actionnaires.

Le tableau qui ressort de cet entretien est un réseau d’individus, dont certains peuvent avoir détenu des capitaux dans ces sociétés, alors que d’autres manifestement pas. Chairul n’essayait pas de dissimuler le fait qu’il tirait les ficelles. Toutefois, réussir à déterminer pour qui il tirait les ficelles se révélait extrêmement difficile, voire impossible.

« L’objectif pour beaucoup de projets tels que celui-ci est assurément de camoufler l’identité de la personne qui détient le contrôle » nous a expliqué dans un e-mail Jason Sharman, auteur de « The Puppet Masters » et expert en corruption de haut niveau. « Des sociétés avec des actionnaires et / ou des directeurs désignés ne sont pas inhabituelles dans ce genre d’affaires. »

La problématique soulignée dans « The Puppet Masters », et plus récemment lors de l’investigation tentaculaire du Panama Papers, révèle que ces structures corporatives opaques peuvent dissimuler ceux qui bénéficient des activités de ces sociétés. Lorsque ces profits sont anticipés sur les permis ou les contrats issus par les représentants du gouvernement, il est fort probable que ces membres du gouvernement aient pu détenir des capitaux dans ces sociétés à l’abri des regards. Nous n’avons trouvé aucune preuve qu’il y ait eu quelque acte de corruption dans le processus de d’obtention du permis ou dans toute autre transaction du projet Tanah Merah. Néanmoins, Chairul Anhar semble avoir généré plus de 300 millions de dollars d’actifs basés seulement sur des permis émis par le gouvernement. La structure de ces sociétés masque le nom des bénéficiaires une fois les actions vendues.

De plus en plus de législations internationales s’intéressent au rôle joué par les entreprises anonymes qui facilitent la corruption internationale et le blanchiment d’argent. Une des exigences du Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) américain, par exemple, est de recevoir de la part des sociétés américaines la garantie qu’elles ne transfèrent pas, consciemment ou non, de fonds vers des autorités étrangères. Tom Fox, un avocat basé au Texas et expert du FCPA, nous a indiqué que l’usage de sociétés fictives et d’actionnaires désignés « doit certainement inquiéter et alerter » tout investisseur assujetti à la juridiction FCPA.

« Une telle entité doit alarmer une entreprise américaine sur les activités illégales qui s’y déroulent », a-t-il ajouté. Il a également déclaré que les structures corporatives derrière le projet Tanah Merah, visiblement contrôlées par Menara Group, étaient tout simplement scandaleuses.

Troisième partie : «Je ne me souviens plus du nom de tous les actionnaires.»

En octobre 2011, une firme de construction et d’exploitation forestière malaysienne, Wijaya Baru Global, dont l’actionnaire principal comptait parmi les membres du gouvernement du pays, devint la première société à conclure un accord avec Menara Group pour une partie du projet Tanah Merah. Ses affaires en Malaisie connaissaient alors de grosses difficultés. L’entreprise avait été associée à l’une des plus importantes affaires de corruption en Malaisie, résultant du développement d’une zone de libre-échange. En 2009, le directeur des opérations d’une des filiales de Wijaya Baru avait été inculpé pour fraude envers l’administration publique en connexion avec le scandale. (Il a été acquitté en 2017). Son entreprise forestière en Malaisie s’était effondrée après l’expiration de ses droits d’exploitation forestière à Bornéo. L’accord en Papouasie offrait alors à l’entreprise un nouveau souffle de vie d’un montant de plusieurs milliards de dollars.

À la suite de l’annonce de l’accord sur le marché boursier de Malaisie, Wijaya Baru, peu après avoir été renommé Tadmax Resources, a accepté d’acheter 90 % des parts de deux des sept sociétés Boven Digoel pour 80 millions de dollars. Les quatre actionnaires de ces sociétés comptaient parmi leurs membres Indra Yunaidi, le jeune frère de Chairul, et Dessy Mulvidas, son bras droit. Les deux autres actionnaires étaient le chauffeur de Chairul et l’agent de recouvrement. Notre source au sein de Menara Group, qui avait suivi le déroulement des transactions depuis leur commencement, nous a confié que selon lui, les actionnaires désignés agissaient sous les directives de Dessy. (Dessy n’a pas répondu à notre invitation à un entretien et n’a pu être localisé à aucun de ses domiciles à Jakarta.)

Les 80 millions de dollars versés par Tadmax n’ont pas été transférés via ces actionnaires. À la place, ils ont été acheminés via deux autres sociétés fictives basées à Singapour, chacune comptant un seul et unique actionnaire. Notre même source a confirmé que tous deux étaient actionnaires désignés, mais qu’aucun n’avait reçu d’argent de cette transaction. Nous avons joint l’un d’entre eux, Adwir Boy, sur WhatsApp. Il nous a indiqué n’avoir aucun lien avec la société et que son nom avait été utilisé par Dessy Mulvidas. Lorsque nous l’avons interrogé sur la vente des actions, il a répondu : « Je ne sais rien à ce sujet, M. Vidas s’en est chargé. » L’argent aurait été versé aux avocats des personnes désignées, comme le montrent les annonces de la Bourse à cette date. À partir de là, impossible de remonter la piste plus loin.

La rivière Kia se jette dans le Digul, dans le village de Meto. Image fournie par Nanang Sujana pour le Gecko Project.

L’accord d’octobre 2011 était conditionnel. Sa réalisation reposait sur la délivrance de lettres officielles du ministre indonésien des Forêts, Zulkifli Hasan, dans lesquelles il devait donner son aval pour un redécoupage des terres. Ces lettres, en complément des permis, permettaient aux sociétés de récolter du bois dans ces zones et constituaient la dernière étape clé pour permettre au projet d’avancer. Au début décembre, six semaines après l’annonce de l’accord, on apprit que Anuar bin Adam, un ex-commandant de l’armée malaisienne, maintenant à la retraite et homme d’affaires, était en lice pour prendre contrôle de Tadmax en rachetant l’actionnaire principal.

Le rapport du New Straits Times, a indiqué que la prise de contrôle d’Anuar a été soutenue par un « groupe puissant d’hommes d’affaires indonésiens. » Le journal a cité une source proche d’Anuar en mentionnant qu’il pouvait « ouvrir beaucoup de portes en Indonésie » et que s’il prenait le contrôle de l’entreprise, cela serait visible dans quelques semaines. Le jour suivant la publication du rapport, la prise de contrôle d’Anuar a été confirmée. Moins d’une semaine plus tard, le 14 décembre 2011, Zulkifli Hasan signa les lettres sur le redécoupage des terres pour les deux sociétés, permettant ainsi à l’accord d’être finalement conclu. (Anuar bin Adam n’a pas répondu à notre invitation à s’exprimer sur l’affaire).

Le mois suivant, en janvier 2012, Tadmax agrémenta son conseil d’un nouveau membre influent. Da’i Bachtiar, un ancien chef de la police nationale indonésienne, qui venait de terminer une période de trois ans en tant qu’ambassadeur indonésien en Malaisie, fut nommé directeur non-exécutif indépendant. Dans un e-mail, Da’i nous a indiqué que Chairul lui avait demandé d’aider Tadmax avec l’investissement de Menara Group en Indonésie, mais qu’il était « rarement impliqué » dans ces affaires. Il démissionna du conseil en 2014. Il a affirmé être incapable de se prononcer sur la structure de Menara Group et qu’il n’en était pas actionnaire.

La structure propriétaire des deux sociétés avec droits au projet Tanah Merah, après la vente de Tadmax Resources.

Les transactions de Tadmax étaient rendues public, car la firme était cotée en bourse en Malaisie, imposant ainsi un certain degré de transparence sur ses affaires. Une grande partie du projet Tanah Marah a été vendue d’une manière beaucoup plus discrète. Les registres de la société ont montré qu’au cours du deuxième semestre de 2012, 80 % des actions dans quatre des autres sociétés de Boven Digoel ont été transférés à de nouveaux actionnaires au Moyen-Orient.

Les nouveaux actionnaires sont un quatuor de sociétés avec des noms génériques et aucune n’est présence sur le web. Ces sociétés étaient enregistrées aux Émirats arabes unis (EAU) : deux à Dubaï et deux à Ras Al Khaimah, la zone franche. Ce sont des juridictions secrètes, des lieux où les lois et régulations sont délibérément élaborées pour permettre aux actionnaires de dissimuler leur identité. Les propriétaires de ces quatre sociétés restent à ce jour inconnus.

Greenpeace a publié de nombreux éléments d’information prouvant que ces quatre sociétés de Boven Digoel étaient liées à Hayel Saeed Anam Group, un conglomérat de plusieurs milliards de dollars appartenant à l’une des plus riches familles du Yémen. Ce groupe est l’une des principales entreprises spécialisées dans le commerce d’huile de palme, via sa filiale basée en Malaisie, Pacific Inter-Link. Après la disparition des actions dans les entreprises anonymes des EAU, les membres appartenant à la famille Hayel Saeed Anam ont rejoint les rangs des conseils d’administration des quatre sociétés de Boven Digoel, comme le confirment les registres. Toutefois, la Pacific Inter-Link a nié à plusieurs reprises qu’elle, ou que le Groupe Hayed Saeed Anam, n’aient jamais détenu ces sociétés. Il a indiqué dans un rapport que les membres de sa famille avaient rejoint le conseil « de leur propre initiative. »

La structure des deux sociétés avec droits au projet Tanah Merah, après la vente à Tadmax Reosurces.

Dans tous les accords, Menara Group conserva une petite part des capitaux des sociétés de Boven Digoel. Tadmax et les entreprises anonymes des EAU en géraient, quant à elles, entre 80 et 90 %. Les parts restantes avaient été transférées à de nouvelles sociétés appartenant à Chairul, à des personnes désignées venant de son cercle d’amis, et à une femme appelée Desi Noferita.

Un document du tribunal (PDF) a indiqué que Desi se trouvait être la sœur d’Edi Yosfi, un homme d’affaires discret mais prospère en Indonésie, qui détient également des parts dans les plantations de Boven Digoel. À côté de ses intérêts professionnels, Edi est connu pour être officieusement une personne influente du National Mandate Parti (PAN), un parti politique important en Indonésie. PAN est aussi le parti politique de Zulkifli Hasan, le ministre des Forêts, celui même qui avait émis les lettres officielles sur le redécoupage des forêts pour quatre sociétés au cours des sept mois précédents l’acquisition des parts de Desi Noferita pour ces mêmes sociétés.

En réponse aux questions envoyées par messagerie téléphonique, Zulkifli, maintenant porte-parole pour la plus haute assemblée législative d’Indonésie, la MPR, a affirmé qu’il n’avait pas été impliqué dans les décisions techniques durant son mandat en tant que ministre des Forêts et que les lettres avaient été émises pour des compagnies qui respectent les lois en vigueur.

Chairul a nié le fait qu’Edi Yosfi ait eu quelque implication dans le projet. « C’est un homme d’affaires important, il ne souhaite pas apporter son aide à ce genre de projets », a-t-il mentionné. Quand il a été questionné au sujet du rôle tenu par la sœur d’Edi, avec laquelle Chairul était co-propriétaire d’une société, il est resté muet. « Je ne me souviens pas du nom des tous les actionnaires », a-t-il rétorqué. Edi n’a pas répondu à notre invitation à un entretien. Il nous a été impossible de joindre sa sœur.

Chairul n’a pas émis de commentaires concernant une liste détaillée de nos résultats d’enquête dans une lettre que nous lui avons adressée. Toutefois, dans une série d’interviews téléphoniques dans la semaine précédant la publication, il a émis une série d’explications elliptiques et contradictoires sur la structure de Menara Group ainsi que sur les transactions avec les autres investisseurs. En réponse aux allégations concernant le statut des actionnaires avant la vente, il a décrit Menara Group comme un consortium représentant les intérêts des autres investisseurs tout autant que les siens. Il a refusé de révéler l’identité des autres investisseurs prétextant que cela ne serait pas éthique. « Nous sommes une société privée », a-t-il ajouté. « Cela serait une violation des droits humains. »

La majeure partie des compagnies des sept lots de terre dans le projet Tanah Merah, après les ventes de 2011-2012.

Même si la majorité des titres de société et les annonces du marché boursier révèlent que la plupart des capitaux du projet Tanah Merah ont été vendus, Chairul a continué d’affirmer qu’elles étaient toujours détenues par le « consortium » Menara Group. Il a décrit les transactions comme un « exercice corporatif » qui lui permettrait d’accéder à un financement international, et de se procurer le montant de 1,4 milliard de dollars qu’il estime avoir besoin pour développer le projet.

Les finances de Tadmax n’allaient pas bon train non plus. Les documents publiés sur le marché boursier malaisien ont révélé la manière dont l’entreprise planifiait de financer le projet. Une étude commissionnée par Tadamx a estimé la valeur du bois de deux des concessions à 1,7 milliard de dollars. Sur cette base, l’exploitation des forêts vierges sur toute la durée du projet rapporterait presque 6 milliards de dollars. Tadmax a noté lors de son annonce de résultats boursiers que le bois des concessions pourrait rapporter « un revenu stable et immédiat. »

Pour tirer profit de cette véritable mine d’or forestière, Tadmax a annoncé son intention de construire une énorme scierie sur les berges de la rivière Digul. La scierie était appelée à devenir une co-entreprise avec Pacific Inter-Link et Shin Yang, une très grande multinationale forestière de Malaisie et de Bornéo, réputée pour ses dommages environnementaux, ses affaires de corruption et d’abus de droits. (Pacific Inter-Link a nié toute implication dans la scierie.) Le projet de scierie laissant entendre que les forêts du sud de la Papouasie ne resteraient pas intactes pour très longtemps.

Quatrième partie : « Il a été battu à mort dans cette pièce »

Un dimanche matin d’avril 2013, alors que le peuple indigène Auyu du village de Meto priait à l’église, ils entendirent le son des bateaux remontant la rivière. En allant voir de plus près, ils se retrouvèrent face à face avec un peloton de soldats et de policiers. Les hommes étaient pressés et ordonnèrent aux Auyu de rassembler le reste des villageois dans le petit port, pour qu’ils puissent annoncer le but de leur visite : distribuer des enveloppes pleines d’argent.

Meto est l’un des villages dont les terres se trouvent sur le projet Tanah Merah. Depuis 2012, la police et les soldats y ont fait de multiples apparitions, en disparaissant parfois dans les forêts environnantes pour effectuer des enquêtes mystérieuses. Le peuple Ayu apprit petit à petit que leur terre deviendrait un futur site de plantation. Mais la plupart des Auyu n’avaient alors aucune idée de l’ampleur du projet, et de sa localisation exacte. Cette situation tira des sonnettes d’alarmes, mais les villageois se sentirent impuissants. « Nous pouvions voir qu’il y avait des policiers et des soldats à bord des bateaux, nous a expliqué un villageois. Donc nous avons décidé de garder le silence. Nous avons pensé que tout cela était certainement lié à nos terres, mais pourquoi la présence de la police ? », a-t-il ajouté.

Les villageois sur un quai de la rivière Kia, au village Meto. Boven Digoel. Image fournie par Nanang Sujana du projet Gecko.

En Papouasie, l’usage des forces de l’ordre pour renforcer la sécurité lors du déplacement des représentants d’entreprises forestières et de plantations est habituelle. « Cela facilite leur travail » a indiqué Franky Samperante, le directeur de Pusaka, une ONG travaillant avec les communautés indigènes en Indonésie. Depuis que la Papouasie a été annexée par l’Indonésie dans les années 1960, ses peuples connaissent des relations très difficiles avec les autorités gouvernementales indonésiennes. Dans une région où l’oppression et les exécutions extrajudiciaires restent impunies, la présence de la police et de l’armée a un effet terrifiant sur le peuple. « Cela donne un sentiment d’insécurité aux gens. La violence les marque à jamais », nous a-t-il confié.

Les villageois de Meto et des environs ont indiqué que les tentatives pour obtenir plus d’informations sur le projet Tanah Merah, et de communiquer leurs attentes, sont restées infructueuses. Selon les personnes interrogées et les informations recueillies par Franky et les prêtres locaux, les villageois ont eu droit à une série de promesses pour obtenir leur appui dans le projet : On leur a laissé entendre qu’ils obtiendraient une compensation financière mensuelle, que la société leur fournirait l’électricité, construirait des écoles et leur fournirait également des soins médicaux. « Ils nous ont fait de belles promesses en l’air. Nous avons été stupides de les croire », nous a révélé un des habitant.

Dessy Mulvidas avec les villageois de Boven Digoel en avril 2013. Image fournie par Chairul Anhar.

Les rencontres se sont achevées ce week-end d’avril 2013, quand les bateaux arrivèrent à Meto. La police et les représentants de Menara Group, dont Dessy Mulvidas, ont traversé les villages en distribuant de l’argent. En 4 jours, ils distribuèrent l’équivalent de 1,2 million de dollars dans seulement 4 villages, selon les calculs d’un prêtre local, Felix Amias. Bien que cela ne représentait qu’une fraction de la valeur réelle des terres, il s’agissait d’une fortune pour les villageois. Toutefois, pour bon nombre d’entre eux, c’était un signe de mauvais augure. On ne leur avait pas annoncé la raison pour laquelle ils recevaient cet argent. S’agissait-il d’argent distribué gratuitement à chacun, comme le prétendait Dessy, ou avaient-ils réellement vendu leurs terres ?

Une semaine plus tard, les villageois devaient se présenter à une réunion dans une école de Getentiri, un village à l’extrémité sud-est du projet Tanah Merah. Ils pensaient alors avoir l’opportunité de délimiter leur territoire, de découvrir les territoires qui se chevauchaient et de trouver un terrain d’entente. À leur arrivée, l’atmosphère est oppressante. L’école fourmillait de soldats. À l’intérieur se trouvaient des policiers et un commandant de l’armée locale.

Une fois réunis à l’intérieur de l’école, et alors qu’ils attendaient le début de la réunion, un des villageois lança une plaisanterie et dit qu’ils devraient manger et fumer avant de commencer, s’ils devaient participer à une réunion si importante. « Il y avait un militaire à l’avant de la salle. Il a alors commencé à le battre. Cet homme s’est fait pratiquement battre à mort dans cette pièce », nous a rapporté un homme de Meto.

Les enfants du village de Meto. Image fournie par Nanang Sujana du Gecko Project.

Les villageois sont repartis avec de vagues promesses et une pression grandissante. Ils ont reçu une importante somme d’argent, sans savoir pourquoi. « Nous ne savions même pas où serait la plantation. Donc les gens du village vivaient sous cette sorte de pression… Ces terres étaient à nous, et les gens de cette société les ont achetées, ils nous ont donné de l’argent mais nous ne savons pas où il est exactement », nous a confié un autre villageois.

Cinquième partie : « Quelqu’un au gouvernement doit enfreindre la loi

Boven Digoel n’était pas le seul district de l’est de l’Indonésie où le président Anhar avait pris le contrôle d’une aussi vaste étendue de terres. À partir de 2010, alors que Menara Group préparait le terrain pour le projet Tanah Merah, l’entreprise, poursuivait tranquillement un projet similaire pour développer une série de plantations de sucre à Aru, un archipel fortement boisé situé à 500 km à l’ouest de Boven Digoel. Ces concessions couvraient 4 800 km2, soit plus de la moitié de l’archipel.

Les similitudes entre les deux projets étaient frappantes. À Aru, Menara Group avait également utilisé un dédale de sociétés fictives pour obtenir les permis. Ces permis avaient été délivrés par un bupati, Theddy Tengko, qui, comme Yusak, a fini par être emprisonné pour avoir pillé le budget du district et qui a voulu rester en fonction après sa condamnation. Les permis d’Aru avaient également été délivrés dans le feu de l’action lors d’une campagne électorale.

Toutefois, Aru et Boven Digoel différaient sur un point important. À Aru, la découverte ultime du projet a entraîné une vague d’opposition publique qui s’est transformée en un puissant mouvement populaire. L’ampleur du projet a galvanisé non seulement les peuples autochtones qui habitaient Aru, mais aussi une cohorte d’activistes plus expérimentés basés à Ambon, la capitale provinciale, qui ont utilisé leurs relations et leur savoir-faire pour soutenir le mouvement en Indonésie et à l’étranger. En avril 2014, alors que la campagne #SaveAru avait atteint son paroxysme, Zulkifli Hasan, alors ministre des Forêts, a annoncé que le projet des plantations de sucre ne serait pas poursuivi.

Graphique réalisé par la campagne #Save Aru.

Un élément essentiel du succès de la campagne d’Aru a été la capacité des militants à dénoncer l’illégalité éhontée du processus d’octroi de licences. Ils ont découvert que des permis tardifs avaient été délivrés sans qu’une étude d’impact sur l’environnement (EIE) n’ait été réalisée, comme exigée par la loi. Lorsque les EIE ont été publiées par la suite, il était clair qu’elles avaient été réalisées sans consulter la plupart des communautés qui seraient profondément touchées par le projet, ce qui est une autre exigence légale.

Semmy Khow, un professeur qui a siégé à la commission convoquée par le gouvernement pour examiner les évaluations, nous a dit que des représentants de la compagnie lui avaient offert des pots-de-vin pour les signer. « Je n’en voulais pas », nous a-t-il dit. Abraham Tulalessy, un autre professeur qui dirigeait la commission, a affirmé que tout le plan avait été « criminel ». « Ils devraient tous aller en prison », nous a-t-il confié, en parlant de tous ceux qui ont joué un rôle dans l’obtention des permis.

Cette situation a bien évidemment soulevé la question suivante : Les EIE réalisées pour le projet Tanah Merah comportaient-elles également toutes de telles failles ? Des documents gouvernementaux ont montré qu’elles avaient été examinées par une commission convoquée le lendemain de l’élection de Boven Digoel, en août 2010. Une semaine plus tard, Yusak Yaluwo a délivré des permis environnementaux à partir d’une cellule de prison, reconnaissant les EIE comme valables.

Le président a insisté sur le fait que les permis étaient corrects. « Nous avons toujours suivi les règles. Nous ne sommes pas des opportunistes », a-t-il déclaré.

Mais Franky Samperante, l’activiste qui travaille avec les communautés de Boven Digoel, s’est demandé s’il y avait eu des consultations significatives, comme la loi l’exige. Il a constaté que des années après l’approbation des évaluations, les villageois n’avaient toujours pas vu une carte du projet. Quand ils l’ont finalement vue, ils ont découvert que leurs territoires de chasse, leurs zones sacrées, leurs fermes forestières – « la plupart des lieux importants », a déclaré Franky – en faisaient partie. « Souvent, en Papouasie, les gens ne reçoivent aucune information [sur une exploitation], puis on leur dit de prendre une décision. Ce n’est pas basé sur des informations factuelles ni sur la vérité. Donc la décision est effectivement forcée. »

Franky Samperante. Image de Sandy Watt pour le projet Gecko.

Lorsque Franky s’est mis en route pour trouver les documents d’évaluation afin de les fournir aux villageois, l’image s’est assombrie. Il s’est renseigné auprès des agences de planification forestière et de développement de Boven Digoel ; ni l’une ni l’autre n’a pu fournir les documents. À l’agence provinciale de l’environnement, on lui a dit que les EIE n’avaient même pas été réalisées. Cet organisme aurait dû avoir des copies des évaluations, mais ne semblait même pas savoir qu’elles existaient.

À Merauke, une ville côtière au sud de Boven Digoel, nous avons retrouvé Ronny Tethool, qui travaille pour le bureau local du World Wide Fund for Nature (WWF). Il était membre de la commission qui a évalué les EIE pour Boven Digoel. Il nous a dit qu’il avait été invité à une réunion préliminaire avant que les évaluations du projet Tanah Merah n’aient lieu, mais qu’il avait été exclu de la commission qui a examiné les résultats. « Ils ne nous avaient pas été communiqués, a-t-il dit. C’était donc bizarre. » Il a souligné que son bureau tenait un registre de toutes les EIE pour le district, mais qu’il n’avait pas été en mesure de les obtenir pour le projet Tanah Merah. « C’est comme si une mafia les cachait », a-t-il ajouté.

La seule chose qui se rapprochait le plus de la découverte des documents était quelques pages photocopiées de deux des EIE, conservées dans le bureau d’un auditeur à Jakarta. Cela suggère que les documents existaient, mais qu’ils ne fournissaient aucune indication quant à leur contenu. Franky en arriva à la conclusion qu’ils étaient délibérément retenus quelque part. Il soupçonnait que si les véritables impacts étaient connus, cela intensifierait la résistance de la part des communautés. Il a fait observer qu’ils avaient légalement le droit de voir les documents. « Si ces droits ont été ignorés, quelqu’un du gouvernement a dû enfreindre la loi. »

Sixième partie : « Il faut tout arrêter »

En 2015, le président Anhar avait atteint le sommet de la société malaisienne. Cette année-là, sa fille épousa le fils d’Ahmad Zahid Hamidi, vice-premier ministre de Malaisie. Chairul organisa une somptueuse réception à l’hôtel Ritz-Carlton à Jakarta, à l’occasion de ce mariage. En février, il jouait au golf avec le successeur de Da’i Bachtiar en tant qu’ambassadeur indonésien en Malaisie dans une station balnéaire de Kuala Lumpur, dans le cadre d’un événement visant à encourager les investissements malaisiens en Indonésie. Sa présence aux soirées de Kuala Lumpur a commencé à être publiée à partir de ce moment-là sur le site web du magazine Tatler qui se dit de la « haute société ».

Toutefois, si la stature publique du président s’est accrue, sa participation au projet Tanah Merah — et celle de ses partenaires — était tout sauf scellée. Sur les sept sociétés de Boven Digoel, seules deux avaient obtenu tous les permis nécessaires à la mise en exploitation. L’une d’entre elles, détenue majoritairement par une entreprise anonyme des Émirats arabes unis, dont le président et Desi Noferita étaient des partenaires minoritaires, avait commencé à défricher la forêt. Mais des lettres en provenance de l’administration du district à cette date montrent que les sept sociétés de Boven Digoel avaient fait l’objet d’une campagne de lobbying soutenue visant à révoquer leurs permis afin que de nouveaux investisseurs puissent prendre leur place.

Début décembre 2014, un homme de Boven Digoel, Fabianus Senfahagi, qui occupait une position influente à la tête de l’association des peuples autochtones du district, a envoyé une série de lettres au gouvernement du même district lui demandant d’annuler les permis initialement délivrés au Menara Group et de les réaffecter à de nouveaux investisseurs. Dans ses lettres, Fabianus affirmait que six des entreprises existantes n’avaient pas encore commencé à travailler, tandis que les villageois de Boven Digoel attendaient et espéraient que le terrain soit exploité.

Enfants vivant près du projet Tanah Merah. Image de Nanang Sujana pour le projet Gecko.

Dans les deux mois qui ont précédé les élections de 2015, Yesaya Merasi, le successeur de Yusak, a publié des décrets révoquant les permis détenus par les deux filiales de Tadmax et par la septième société, qui appartenait encore au Menara Group, et les réémettant à trois nouvelles sociétés. Les registres montrent que les trois nouvelles sociétés appartenaient à un homme nommé Ventje Rumangkangkang et aux membres de sa famille. Ventje est surtout connu comme l’un des fondateurs du Parti démocrate indonésien en 2001, mais il est surtout un homme d’affaires ayant des intérêts dans les mines et les plantations.

La campagne de Fabianus s’est poursuivie au cours des deux années suivantes, alors qu’il cherchait à faire annuler les droits détenus par les sept sociétés initiales. En 2017, il réussit à obtenir une quatrième concession, détenue par une entreprise anonyme des Émirats arabes unis, réaffectée à une société indonésienne nommée PT Indo Asiana Lestari. Les registres de la société montrent que PT Indo Asiana Lestari appartenait à deux sociétés malaisiennes. L’actionnaire minoritaire était l’entreprise Rimbunan Hijau, l’un des plus grands exploitants de forêts tropicales du monde – entreprise détenue par le milliardaire malais Tiong Hiew King. Le propriétaire majoritaire, Mandala Resources, est une société fictive enregistrée à Kota Kinabalu, à Bornéo en Malaisie. Elle appartient à deux hommes qui ont également une entreprise contractante qui s’occupe du développement de l’huile de palme. Ni eux ni Mandala Resources n’ont de présence en ligne visible.

Dans un bref entretien téléphonique, Fabianus a insisté sur le fait qu’il ne représentait que les intérêts des villageois, « traumatisés » par l’échec de Menara Group concernant l’exploitation du terrain. « Nous, les dirigeants, avons donc cherché des investisseurs qui donneraient la priorité à leurs droits », a-t-il déclaré. Il a souligné que les villageois avaient signé des documents rejetant le fait que Menara Group ait soutenu son lobbying.

Moses Wine revient de la chasse en forêt à Meto. Image de Nanang Sujana pour le Gecko Project.

Benediktus Tambonop, qui a été élu bupati en 2015 pour un mandat de cinq ans, nous a dit qu’il avait soutenu les nouvelles entreprises parce qu’il pensait qu’elles-mêmes avaient le soutien du peuple. Des lettres envoyées au sein du gouvernement, avançant les permis pour les nouvelles entreprises, ont été identifiées à plusieurs reprises comme étant des lettres envoyées par Fabianus.

Jusqu’à ce qu’il se retourne contre Menara Group, Fabianus a joué un rôle important en aidant ce dernier à obtenir les droits du projet Tanah Merah. Il s’était présenté avec Dessy Mulvidas lorsqu’il avait effectué des arpentages des terrains avec la police. Il a insisté sur le fait qu’il n’avait été motivé que par la recherche de la meilleure solution pour les villageois. Mais son successeur à la tête de l’association des peuples autochtones, Antonius Uweng Kandam, a apporté des commentaires bien différents.

« Ce qui s’est passé n’a pas été fait dans l’intérêt de la communauté, nous a dit Antonius. C’était uniquement dans l’intérêt de Fabianus. » Selon lui, Fabianus auarait été payé pour obtenir le consentement des villageois. « Les gens ne veulent pas de ça. Ce sont des terres indigènes, des terres communales et coutumières. » Ronny Tethool, le directeur de Merauke du WWF, a également qualifié Fabianus de « courtier » payé par les entreprises. Fabianus a mis fin à notre entretien lorsque le sujet des nouvelles entreprises a été abordé.

Fabianus Senfahagi

Dans une interview, Ventje Rumangkangang a souligné que les communautés locales étaient les véritables propriétaires de la terre et que sans leur soutien, le projet ne pourrait pas avancer. Mais dans une lettre ouverte publiée en janvier 2017 par Pusaka, l’ONG de Franky Samperante, les villageois affirment que « Fabianus nous a piégés dans des documents à signer que nous ne comprenions pas bien », tout en essayant de les convaincre de soutenir l’entrée des entreprises de Ventje. En octobre 2017, Pusaka a publié un autre témoignage de villageois qui ont dit avoir été menacés de violence pour les contraindre à signer des lettres de soutien à l’autre nouvelle entreprise, PT Indo Asiana Lestari.

Aujourd’hui, ces entreprises attendent toujours les derniers permis dont elles ont besoin du gouvernement provincial et du ministère de l’Environnement et des Forêts pour leur permettre de commencer leurs activités.

En public, à ses actionnaires, Tadmax continue de revendiquer les droits sur les terrains. Dans son dernier rapport annuel, la société n’a fait aucune référence à des révocations ou à la fragilité croissante de ses permis. Chairul a également présenté le projet comme travail inachevé. Il a dit qu’il avait déjà dépensé des centaines de milliards de rupiahs depuis la première obtention des permis. « Il n’y a aucun problème tant qu’il y a de la politique et de l’argent, a-t-il dit. Un peu de patience, et tout se passera bien. »

Selon Felix Amias, le pasteur de Boven Digoel, qui a travaillé au nom des communautés locales, de nombreux villageois sont devenus de plus en plus perplexes face à la succession des sociétés revendiquant des droits sur leurs terres. Récemment, Felix a commencé à recevoir un flot constant de demandes pour aider à éclaircir cette confusion. À son tour, il s’adressa à Yusak, aujourd’hui sorti de prison, qu’il croyait pouvoir servir de guide parmi les groupes d’intérêts qui s’y trouvaient. Ensemble, le duo s’est mis en route pour tenter des dénicher des informations dans le désordre des revendications.

Yusak Yaluwo. Image de Philip Jacobson/Mongabay.

Nous les avons rencontrés dans un centre commercial à Jakarta en octobre dernier. Ils s’étaient récemment entretenus avec Ventje Rumangkangang et prévoyaient de visiter des organismes gouvernementaux. Yusak se renseignait auprès des autorités de Boven Digoel et de Papouasie pour en savoir plus. Mais ils n’ont pas pu savoir qui en avait le pouvoir. « L’histoire est tellement changeante que nous sommes tous confus, a affirmé Felix. Les gens aussi. Si l’histoire n’est pas claire, comment allons-nous résoudre le problème ? »

Yusak, qui avait allumé la mèche au sujet de la forêt il y a plus d’une décennie, était arrivé à la conclusion que tout le projet était une grosse erreur. « Cela causerait un préjudice irréparable aux habitants du district, a-t-il affirmé. Je ne veux pas pécher contre mon peuple. Il faut tout arrêter. »

Septième partie : « J’ai l’impression que le ciel s’est écroulé »

Lorsqu’une équipe de Greenpeace a survolé en hélicoptère la forêt tropicale de Boven Digoel un peu plus tôt cette année, une fine brume s’était formée sur la canopée verte qui s’étendait vers l’horizon. À un moment donné, ils ont croisé une volée d’une vingtaine de calaos volant au-dessus de la cime des arbres. Puis, ils sont arrivés près du projet Tanah Merah. Le paysage verdoyant a cédé la place à un sol rouge boueux, parsemé de palmiers à huile plantés en rang et d’arbres gris jonchant le sol.

Le défrichement a commencé près de la rivière Digul, près du village d’Anggai, et s’est poursuivi vers l’ouest. Les villageois nous ont dit que leurs sources d’eau potable étaient devenues rouges, comme le sol, et qu’ils devaient marcher de plus en plus loin pour trouver de la nourriture. Ces voyages étaient plus difficiles maintenant que la canopée ne les protégeait plus du soleil. « Toutes les ressources naturelles que Dieu nous a données… C’est comme si le ciel s’était écroulé, nous a confié un vieil homme d’Anggai. Tout a été détruit en un instant. »

Aujourd’hui, une zone encore plus grande que Manhattan a été défrichée dans le cadre du projet. Deux sociétés sont maintenant en activité, toutes deux détenues par des entreprises anonymes aux Émirats arabes unis, à 7 000 km de Boven Digoel. Chairul est toujours actionnaire minoritaire et est prêt à faire fortune si cette seule partie du projet est achevée. Il est aujourd’hui secrétaire général de l’Indonesia-Malaysia Business Council et apparaît régulièrement sur des photos dans les médias aux côtés de personnes issues des plus hautes sphères politiques des deux pays. Il s’est vanté dans son interview d’être ami avec les ministres du gouvernement et d’avoir des « conversations amicales » avec le nouveau premier ministre malaisien, Mahathir Mohamad.

La superficie forestière défrichée à ce jour ne représente que 2 % de la superficie totale du projet. Mais la scierie géante est maintenant en construction. Tadmax a désormais vendu sa participation dans la joint-venture derrière la scierie. Actuellement, elle est détenue en copropriété par la célèbre société forestière Shin Yang and Malindo Investments, une entreprise anonyme enregistrée au nom d’un cabinet comptable dans une tour de Dubaï. Le président a insisté sur le fait que le retard dans la construction de l’usine avait été un « goulot d’étranglement » important qui empêchait le projet d’avancer. Sans elle, les entreprises ne pouvaient rien faire du bois. Si la construction de l’usine est achevée, la destruction des forêts environnantes risque de s’accélérer considérablement.

Poursuite de la construction de la scierie en 2018. Image d’Ulet Ifansasti pour Greenpeace.

Le secret qui entoure le projet a même laissé le gouvernement du district dans l’ignorance. En marge d’un festival alimentaire à Boven Digoel en septembre dernier, le bupati actuel, Benediktus Tambonop, nous a dit que lui-même ne savait toujours pas qui détenait bon nombre de ces permis. Après son entrée en fonction en 2015, il a découvert que le district détenait plus de permis que tout autre district en Papouasie. C’est la KPK, l’organisme anticorruption, qui a dû lui faire savoir qu’il y avait plus de 20 sociétés avec des permis dans son propre district, a-t-il dit. Les propriétaires n’ont commencé à apparaître que lorsqu’il a annoncé à la radio qu’il allait commencer à révoquer ces permis.

« Un par un, ils ont commencé à nous appeler. » Il a découvert que les sociétés avaient leur siège social à Singapour et en Malaisie, sans aucune présence à Boven Digoel. « À ce jour, nous essayons toujours de savoir où se trouvent leurs bureaux et comment ils ont obtenu leurs permis. »

Le double sujet du secret d’entreprise et de l’octroi de licences pour les plantations préoccupe désormais les militants, les journalistes et les responsables gouvernementaux au-delà des frontières de Boven Digoel. Au cours de l’année 2017, une succession d’analyses a révélé comment les plus grands conglomérats d’huile de palme et de bois d’Indonésie — ceux qui sont historiquement responsables d’une déforestation catastrophique — ont dissimulé l’étendue de leurs activités par le biais de « sociétés fictives », entités gérées par les conglomérats eux-mêmes, mais tenues à distance par leurs principaux actionnaires. Beaucoup de ces sociétés récupèrent leurs bénéfices par le biais de structures de sociétés opaques facilitées par les juridictions du secret offshore.

Au cours des dernières décennies, mais surtout au cours des 20 dernières années, quelque 210 000 km2 de terres indonésiennes ont été cédés à des entreprises de plantation. Les permis ont été délivrés dans des circonstances opaques, principalement par des politiciens de district qui se sont avérés très vulnérables en matière de corruption. Cette année, le KPK a terminé son centième procès contre un dirigeant régional, un coup de filet qui est considéré comme le sommet de l’iceberg. Bon nombre de ces mêmes politiciens ont été reconnus coupables d’escroquerie en matière d’écrémage budgétaire et d’approvisionnement. Ils ont joué un rôle important dans la délivrance de permis, et ainsi des surfaces de terrain de la taille du Kansas se sont retrouvées entre les mains de sociétés privées.

Ces deux sujets méritent d’être étudiés plus en détail : découvrir qui cache quoi et comment ils ont obtenu leurs biens. Mais le projet Tanah Merah met l’accent sur le chevauchement intrigant entre ces deux phénomènes. Découvrir qui se dissimule derrière ce réseau de sociétés et d’actionnaires fictifs peut également révéler précisément les raisons pour lesquelles on leur a accordé des actifs si importants en premier lieu.

Le programme du gouvernement progresse lentement vers la réponse à ces questions. En septembre 2018, le président indonésien Joko Widodo a ordonné une révision gouvernementale de tous les permis de plantation de palmiers à huile dans le pays, dans le cadre de son gel temporaire sur les nouveaux permis. En mars 2018, un autre règlement présidentiel est entré en vigueur, exigeant que les entreprises divulguent au gouvernement l’identité de leurs « bénéficiaires effectifs ». Si elle est mise en œuvre, elle pourrait faire disparaître la façade de tout actionnaire désigné.

La combinaison de ces deux mises au point pourrait éclairer davantage les aspects clés de l’histoire du projet Tanah Merah. C’est une histoire qui est loin d’être terminée, le sort de cette immense étendue de forêt – et des peuples autochtones qui en dépendent – est toujours en jeu. Les décisions qui ont été prises jusqu’à présent l’ont été dans le secret ; une lutte se poursuit derrière des portes closes pour décider qui récupère les droits sur les terres.

Il y a quatre ans, le projet de Menara Group portant sur une série de plantations de sucre géantes à Aru avait été mis en lumière et dissous sous contrôle. Pour l’instant, le projet Tanah Merah reste dans l’ombre.

« Toute cette histoire est remplie de secrets, nous a dit le pasteur Felix. Seules les personnes qui ont des problèmes ont quelque chose à cacher. »

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Illustration principale de MURUGIAH pour le projet Gecko.

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Lisez le premier épisode de L’Indonésie à vendre, « Le fief de l’huile de palme» ici et le deuxième épisode, « Ghosts in the Machine » (en anglais) ici

Article original: https://news.mongabay.com/2018/11/the-secret-deal-to-destroy-paradise/

Article published by Maria Salazar
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